Le Registre Doré
Lire le chapitre 30: The Gold's True Destination
La nuit avait avalé les quais de la Seine. Lucien traînait Colette le long des berges, un bras passé sous son épaule, son propre manteau jeté sur elle pour masquer le sang qui imbibait son flanc. Chaque pas la faisait grimacer, mais elle ne se plaignait pas. Il fallait lui accorder ça : la femme avait du cran.
« Tu es britannique, dit-il sans la regarder.
— J'ai dit que j'étais SOE. Je n'ai pas dit que j'étais anglaise.
— Tu l'es.
— Ma mère était française. Mon père, officier de liaison à Londres. Il a épousé une Parisienne et en a fait une espionne de Sa Majesté. Presque poétique, non ?
— Poétique, répéta Lucien. C'est un mot pour ceux qui ne saignent pas. »
Il la guida vers l'entrée d'un hôtel particulier abandonné, rue de Verneuil. Les volets claquaient dans le vent. Il poussa la porte — elle céda sans protester. L'intérieur sentait la poussière et le papier peint qui se décolle. Il l'assit sur une chaise cannée, déchira un pan de sa chemise pour faire un garrot de fortune.
« Tu vas mourir si je te laisse là.
— Alors ne me laisse pas là.
— Je ne fais pas de charité. »
Elle leva les yeux, des éclats d'acier sous la douleur. « Je ne t'ai pas demandé de charité, Marchand. J'ai demandé un accord. »
Lucien s'accroupit devant elle. Il sortit une cigarette, l'alluma, la lui tendit. Elle aspira longuement, la fumée dansant autour de son visage pâle.
« Ton réseau. Tu as une fréquence radio, un contact, un moyen de sortir les blessés de Paris ?
— Le Chardonneret a des nids partout. Mais les Allemands ont resserré le filet après l'incident du train. Mes opérateurs se taisent en attendant.
— Alors je vais te faire une offre. »
Elle le dévisagea, attendant.
« Le général de Gaulle et ses amis de Londres veulent de l'or ? »
Elle ne confirma pas. Mais elle ne nia pas non plus.
« J'ai accès à une réserve. Pas celle du train — celle-là est partie pour la Suisse, et probablement déjà fondue dans les coffres de la Reichsbank. Mais il y a autre chose. Le coffre de Brandt, avenue Foch. Tu le sais. Tu me l'as dit toi-même.
— Tu n'as rien fait de cette information, fit-elle remarquer.
— Parce que j'étais occupé à ne pas me faire tuer dans un entrepôt près de la frontière. Écoute-moi bien, Colette — ou Chardonneret, ou quel que soit ton vrai nom. Je livre l'or à ton réseau. Tes gens le mettent à l'abri. En échange, ils fournissent une extraction médicale pour toi. Ce soir. Pas demain, pas après la guerre. Ce soir.
— Et toi ? Qu'est-ce que tu y gagnes ?
— Brandt me donne vingt-quatre heures pour lui remettre la moitié de ce que j'ai caché. Si je n'ai rien à lui donner, il me tue. Si je lui donne ce que j'ai, il me tue ensuite de toute façon. Mais si l'or dont il ignore l'existence — celui du coffre — se volatilise au nez et à la barbe de tout le monde, alors la seule monnaie qui me reste, c'est le temps. Le temps qu'il passe à chercher, à douter, à soupçonner. Et le temps, je peux l'acheter.
— Avec ma vie comme intérêt.
— Je te sors de Paris. C'est plus que ce que ton réseau a fait pour toi ce soir. »
Elle écrasa la cigarette sur le sol. Ses doigts tremblaient, mais sa voix était stable. « Le contact, c'est un homme qui tient une librairie près de l'Odéon. Rue de l'Éperon. Il s'appelle Giraud. Dis-lui que le chardonneret a cassé son aile. Il saura quoi faire.
— Et l'or ?
— L'or du coffre de Brandt n'est pas dans le coffre. C'est ce que les rapports de mon père indiquaient. Il est dans une planque secondaire, gardée par le banquier de Brandt, un certain Weiss. Passage du Grand Cerf. Mais Weiss ne livre qu'à la personne qui connaît la phrase. La phrase change chaque semaine. Voilà tout ce que j'ai. »
Elle sortit un papier froissé de sa botte, le lui tendit. Un mot y était écrit au crayon : *bernhard*.
« C'est le code de cette semaine. Après dimanche, il sera obsolète.
— Et pour Marcel ? demanda doucement Lucien. Le rapport que tu m'as montré. Mon frère est mort pour ton réseau. C'est ce que tu as dit.
— Oui.
— Comment ?
— Une opération de sabotage, près de Rouen. Il a été capturé, interrogé, exécuté. Le rapport officiel dit que la Gestapo l'a trouvé par hasard. Nous avons toujours cru que c'était autre chose. Quelqu'un avait parlé. Quelqu'un dans la chaîne. »
Lucien se redressa. Un goût de fer dans la bouche. « Brandt. »
— Brandt, ou l'homme qui travaillait pour lui. »
Le silence s'étira une seconde. Puis un bruit, dehors. Des pas sur le pavé. Plusieurs paires. Lucien se tourna vers la fenêtre, écarta le rideau d'un doigt. Trois silhouettes dans l'ombre, qui remontaient la rue. L'une d'elles portait un chapeau à larges bords, reconnaissable entre mille.
« On ne peut pas sortir par la rue, murmura-t-il.
— L'arrière ? souffla Colette.
— Ils ont déjà couvert l'arrière. »
Il la hissa sur ses pieds. Ils traversèrent le couloir vers la cuisine, où une porte donnait sur une cour intérieure. Lucien l'ouvrit — elle donnait sur un cul-de-sac clos par un mur de briques de deux mètres cinquante.
« On escalade », dit-il.
Mais il n'eut pas le temps. Le bruit de la porte d'entrée qui cédait résonna comme un coup de canon. Des bottes sur le parquet. Une voix claire, calme, presque aimable — une voix que Lucien connaissait trop bien.
« Marchand. Je sais que vous êtes ici. Sortez, et la discussion restera civile. Nous devons parler de notre arrangement. »
Lucien poussa Colette derrière lui, vers l'ombre d'un buffet. Elle serra sa blessure, les mâchoires crispées. Il sortit ses mains de ses poches, les ouvrit en signe d'apaisement, et s'avança vers le couloir.
Brandt se tenait dans l'entrée, son pardessus impeccable malgré la nuit, une main gantée posée sur le pommeau de sa canne. Derrière lui, deux hommes en costumes civils, les mains enfoncées dans les poches.
« Vous êtes difficile à trouver, dit Brandt avec un sourire mince. Et pourtant, vous n'êtes jamais très loin de vos petites cachettes, n'est-ce pas ? »
Lucien ne répondit pas. Son regard chercha une issue, un angle, un objet qui puisse servir d'arme.
« J'ai pensé que nous pourrions réviser les termes de notre petit arrangement, continua Brandt en s'approchant. Vous deviez me livrer la moitié de l'or. Vous ne l'avez pas fait. Vous avez tenté d'intercepter un train qui n'était pas là. Et maintenant, vous voilà avec une blessée britannique sur les bras. Vous êtes un homme occupé, Lucien. Je respecte ça. »
Le regard de Brandt glissa au-delà de Lucien, s'attarda sur la pâleur de Colette à demi cachée derrière le buffet.
« Ah, dit-il doucement. La dame du train. La femme qui a tiré sur mes compatriotes. »
Il fit un geste. Les deux hommes passèrent devant lui, ignorèrent Lucien, attrapèrent Colette par les bras. Elle eut un cri étouffé quand ils la tirèrent hors de sa cachette. Brandt s'approcha d'elle, souleva son menton du bout de sa canne.
« Vous êtes blessée. C'est fâcheux. Une jolie femme comme vous, ça devrait être dans un lit, pas dans une cour d'immeuble à saigner. »
Il se tourna vers Lucien, toujours souriant. « Vous tenez à elle, je le vois. C'est une faiblesse, mais c'est aussi une monnaie d'échange. »
Il sortit un pistolet de sa poche et le pointa doucement sur la tempe de Colette.
« L'or du coffre. Vous savez où il est. J'ai entendu votre conversation. Le passage du Grand Cerf, c'est bien ça ? Weiss. Bernhard. J'ai tout entendu, Marchand. Les murs de cette ville ont des oreilles, et la plupart m'appartiennent. »
Il appuya légèrement le canon contre la peau de Colette. Elle ne cilla pas, mais sa respiration devint plus courte.
« Rendez-vous demain à midi. Passage du Grand Cerf. Apportez l'or ou ce que Weiss vous donnera. Et ne faites pas l'erreur de croire que je bluffe. »
Il fit un signe de tête vers ses hommes, qui traînèrent Colette vers la porte. Elle lança un regard à Lucien — un regard où la peur le disputait à autre chose. Une interrogation. Une dernière chance.
Puis la porte claqua. Le silence retomba sur la maison vide.
Lucien resta seul dans l'entrée. Il sortit une cigarette, l'alluma, et tira une longue bouffée. Les mots de Colette tournaient dans sa tête. Le passage du Grand Cerf. Weiss. Bernhard. Brandt savait tout. Comment Brandt savait tout, il l'ignorait — mais la question n'était plus de savoir. Elle était de répondre.
Il avait vingt-quatre heures, une dette de sang envers un frère mort, une femme qui allait mourir entre les mains d'un homme qui n'avait jamais reculé devant une exécution, et un coffre plein d'or qu'il n'avait pas encore volé.
Il écrasa la cigarette sous son talon et sortit dans la nuit.
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