Le Registre Doré
Lire le chapitre 31: The Debt Comes Due
L’air du Passage du Grand Cerf sentait la poussière et le moisi. Lucien poussa Marcel devant lui, l’épaule contre la vitre sale de l’atelier de Weiss. Les doigts du vieux brocanteur tremblaient sur le coffre-fort encastré dans le mur – un monstre de fonte à double pêne que Lucien n’avait jamais vu ouvert.
« Bernhard, » souffla-t-il.
Weiss ne sourit pas. Il tourna la molette, écouta les cliquets, puis recula. Le battant s’ouvrit sur des lingots alignés comme des soldats, leur éclat doré et terne à la lumière de l’ampoule nue. Marcel émit un sifflement bas. Lucien compta les rangées. Trop. Beaucoup trop pour ce que Brandt croyait avoir.
« Il faut la charger, » dit Lucien. « Vite. »
Marcel prit deux lingots et les glissa dans le sac de toile. Il ne regardait pas Lucien, et ça, c’était mauvais. Marcel ne détournait jamais le regard. Depuis que l’armée l’avait renvoyé du front – les poumons fragiles, lui avait-on dit – il avait compensé par une insolence qui frôlait le défi. Mais là, il maniait l’or comme un homme qui compte le prix de chaque seconde.
Lucien referma le sac, pesa la charge à l’épaule. « Tu prends la rue Tiquetonne par le nord. Moi, je passe par les Halles. Si quelqu’un nous file, on se retrouve à la cave du charbonnier, rue de la Grande-Truanderie. »
Marcel hocha la tête, les yeux ailleurs. Lucien saisit son bras. « Tu m’entends ? C’est Colette qui est en jeu. Elle va mourir si je ne rachète pas sa peau avant midi. »
« Tu tiens vraiment à elle ? »
« C’est écrit. »
« L’or écrit mieux. » Marcel souleva le sac, le fit peser sur sa paume. « Tu sais ce que ça représente, ce que tu tiens là ? Brandt ne te laissera pas respirer avec ça même si tu lui donnes tout. Et les autres, les Alliés, ils te laisseront encore moins. »
« Je n’ai pas le temps pour tes leçons de cynisme. »
Marcel laissa tomber le sac sur la table. Le bruit fit vibrer la vitrine. Weiss s’éclipsa dans l’arrière-boutique, préférant ne rien entendre.
« Je vais te dire pourquoi je regardais ailleurs, Lucien. » Sa voix vacilla, juste un craquement. « Pour Marcel. »
Lucien cligna des yeux. « Quoi ? »
« Ton frère. » Marcel releva la tête. Ses yeux étaient rouges, pas d’émotion – de fatigue, de peur. « Celui qui est mort l’an dernier. Pour qui tu veux venger la mort. » Il respira un coup brutal. « C’est moi qui ai donné son nom aux Allemands. »
La pièce parut se resserrer. Lucien entendit son propre sang dans ses oreilles, un bourdonnement sourd. « Tu mens. »
« Je voudrais. » Marcel s’essuya la bouche du revers de la main. « Tu te souviens du coup de filet à la gare d’Austerlitz ? Ceux qui ont été pris avec le courrier de Londres ? »
« On nous a dit que c’était un indicateur. »
« L’indicateur, c’était moi. Ils avaient ma sœur, Lucien. Ma petite sœur de onze ans. La famille à ma mère, dans le septième. Brandt a fait venir les photos, il a posé les papiers sur la table et il m’a donné le choix : ton frère ou la petite. » Il déglutit. « J’ai choisi la petite. Tu aurais fait pareil. »
Lucien avait la main sur la crosse du P38 sous sa veste. Le geste était plus vieux que la pensée – un réflexe, un poison qui remontait. Marcel le vit, ne bougea pas.
« Fais-le, si tu dois, » dit Marcel, la voix plate. « Mais tu perds le sac et tu perds l’heure. »
« Tu l’as vendu pour rien ? » Le souffle de Lucien était court. « Mon frère. Le seul qui – » Il s’arrêta. Le visage de Marcel, celui qu’il connaissait depuis l’enfance, avec la même cicatrice au sourcil gauche, le même menton obstiné. Et l’autre Marcel, mort dans un fossé à Châlons, la poitrine trouée. Il ferma les yeux. « Il est mort parce que tu étais lâche. »
« Parce que j’ai eu peur, oui. Pas une peur propre, pas une peur de soldat. La peur de celui qui n’a rien à perdre que les autres. La petite, mon petit bout de famille – c’était la seule chose que j’avais encore de propre. » Marcel releva les yeux. « La vengeance ne lui rendra pas la vie. Colette, elle, peut encore vivre. C’est ton choix, Lucien. »
« Non. » Lucien laissa tomber la main loin de la crosse. « Ce n’est pas mon choix. Tu l’as déjà fait pour moi. »
Il ramassa le sac, le passa à l’épaule. Marcel recula. « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Ce que je dois. »
Ils sortirent dans la lumière grise du matin. Deux hommes, un sac, un compte à régler. Les rues étaient encore calmes – l’heure où les Parisiens cherchaient le pain avant les Allemands, quand les clients et les collaborateurs étaient encore au lit. Lucien guida Marcel vers la rue Montorgueil, où les camions de la Feldgendarmerie stationnaient toujours à huit heures pour le contrôle du marché noir.
Marcel le regarda, la compréhension venant trop vite. « Tu vas me livrer. »
« Brandt a encore besoin de moi pour l’or. Mais il a aussi besoin d’un exemple. Un mouchard qui a retourné sa veste, une arrestation en pleine rue – ça le nourrit, ça lui donne ce qu’il veut dans un rapport à Berlin. » Lucien ne ralentit pas. « Ça me donne les minutes qu’il me faut pour atteindre Colette. »
« Tu utilises ma peur comme distraction. »
« J’appelle ça régler la dette. » Il s’arrêta au coin de la rue. Une patrouille approchait, casques luisants sous les platanes. Il posa la main sur le bras de Marcel, la serra brièvement. « Tu as sauvé ta sœur. Je te sauve pas. On est quittes. »
Marcel ne dit rien. Il avança vers la patrouille, le sac – le vrai, l’or de Weiss – toujours à l’épaule, et leva les mains quand le premier soldat le vit. Il cria le nom de Brandt, l’affaire, le nom de code. Les Allemands se braquèrent, puis comprirent. Un mouchard qui se rendait avec un trésor – c’était un héros, un trophée, un téléphone à faire.
La rue se remplit de bruit et d’uniformes. Lucien recula dans la porte cochère, compta les secondes, puis se retourna vers l’avenue Foch, l’esprit déjà tourné vers Colette et sur l’or qui allait la sauver – ou la tuer, comme tout le reste.
Le compte de Marcel était réglé. Maintenant, le sien commençait à peser.
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