Le Registre Doré
Lire le chapitre 32: A Second Unwinding
La pluie crépitait sur les tôles du toit de l’immeuble abandonné, rue Geoffroy-l’Asnier. Lucien avait poussé Colette sur un matelas défraîchi, dans une pièce qui sentait le moisi et la poussière. Elle avait perdu beaucoup de sang, sa main pressée sur la plaie à son flanc, les doigts glissants de rouge sombre.
— Restez avec moi, dit-il en déchirant un drap pour en faire des bandages.
Elle ouvrit les yeux, des yeux de fièvre et de défi malgré la pâleur de son visage.
— Votre frère a fait pareil, murmura-t-elle. Un drap déchiré, une nuit de pluie. Il a dit qu’on n’abandonnait pas les siens.
Lucien serra les mâchoires. Il ne voulait pas parler de son frère, pas maintenant, pas avec le sang qui coulait entre ses doigts à elle. Il noua le bandage, serra fort. Elle grimaça mais ne cria pas.
— Ce drap, c’est pour vous, pas pour lui, dit-il. Il est mort. Vous êtes vivante. C’est la seule différence qui compte.
— C’est faux. Vous savez que c’est faux.
Il se releva et alla regarder par la fenêtre. La rue était vide, noyée sous l’averse. Un chat traversa en courant, cherchant un abri. Loin, très loin, une sirène mugit puis s’éteignit.
— Marcel est entre les mains de Brandt, dit-il. Avec l’or de Weiss. Dans une heure ou deux, Brandt saura que je l’ai roulé. Dans une journée, Berlin le saura. Et chaque service de renseignement de la ville aura mon nom sur sa liste, s’il ne l’avait pas déjà.
— Vous avez fait le bon choix, dit Colette d’une voix rauque.
— Le bon choix ? Il y a vingt-quatre heures, j’avais une combine. Peut-être pas propre, mais elle tenait. Et j’avais un frère. Vivant. Coupable, oui. Mais vivant.
Elle se redressa sur un coude, les dents serrées.
— Votre frère a livré le vôtre aux Allemands. Il vous aurait livré vous aussi, pour de l’argent ou une promesse. C’est lui qui a fait les choix, pas vous.
Lucien se retourna. Il voulait lui crier dessus, mais les mots ne sortirent pas. Parce qu’elle avait raison. Et parce que la colère contre Marcel avait déjà cédé la place à quelque chose de plus froid : la certitude que le monde qu’il connaissait venait de s’effondrer. Le Marché noir avait ses règles. On pliait, on marchandait, on trahissait parfois, mais il y avait des limites. Le sang de la famille était sacré. Marcel l’avait souillé, et maintenant il était perdu. Pour toujours.
— Je dois bouger, dit-il.
— Vous devez penser d’abord, répliqua Colette. Vous voulez courir à l’avenue Foch, la prendre d’assaut je ne sais pas avec quoi, et la sauver ? La sauver du même homme qui tenait le pistolet sur sa tête ?
— Camille est encore au couvent, répondit-il en enfilant son manteau trempé.
— Brandt a besoin de moi pour l’or, dit-elle. Mais vous avez choisi de sacrifier Marcel pour me sortir de là. Alors il n’a plus de levier. Et quand un homme comme lui n’a plus de levier, il devient fou.
Le silence retomba, chargé de la pluie battante et des craquements du bâtiment.
— Vous voulez bien dire quoi ? demanda-t-il.
— Je veux dire que vous ne pouvez plus jouer cette partie. Ce n’est plus une histoire d’or. C’est une histoire de qui survivra à la fin du Reich.
Lucien eut un rire amer, court, sans joie.
— Vous parlez de la fin du Reich. Moi, je parle de la fin de la semaine.
Elle soutint son regard. Elle était pâle, blessée, affaiblie, mais il y avait une flamme en elle qui n’avait pas faibli. Une certitude de femme qui avait vu le monde basculer ailleurs, sur d’autres fronts, où il y avait des fins heureuses possibles.
— J’ai vu Stalingrad, dit-elle. Pas en personne. Sur les télégrammes, les rapports. Les Allemands ne se sont jamais remis de Stalingrad. L’Afrique du Nord, l’Italie, les bombardements — tout concourt. Brandt n’est pas un prophète. C’est un joueur qui espère sortir avant la fin de la partie. L’or n’est pas pour l’effort de guerre. C’est pour sa valise.
— Et celle de tous les autres, ajouta Lucien.
— Tous les autres, répéta-t-elle. Les officiels de Berlin, les complices, les banquiers neutres. Tout le monde se prépare. Et tout le monde veut la même chose : de l’or. Du papier, des promesses — ça ne vaudra rien quand tout s’écroulera. L’or, lui, garde sa valeur.
Il s’accroupit devant elle.
— Alors l’or qui est dans le coffre de Brandt, et celui que Marcel vient de faire arrêter… ils sont une garantie pour lui ?
— Pour lui, oui. Et pour vous aussi, si vous savez négocier.
Il réfléchit. Le poids de la journée pesait sur ses épaules. Marcel, arrêté. Colette, blessée. Camille, au point mort. Brandt, quelque part, avec du sang dans les yeux. Et quelque part, l’or de Weiss qui filait déjà vers les caves de la Gestapo, ou qui s’y trouvait peut-être déjà.
— Je n’ai pas le chiffre, dit-il. Pas le vrai. Et Brandt sait que je n’ai plus rien à lui livrer. Qu’est-ce qui me reste ?
— La seule monnaie qui compte encore, dit-elle. L’information.
Il se releva, marcha jusqu’au poêle froid et y jeta une boîte d’allumettes trouvée sur l’appui de fenêtre. Il craqua une allumette, regarda la flamme danser. Une petite lueur, dans une ville noire. Il pensa à Marcel, à son frère mort, au frère vivant qui les avait tous trahis pour un peu d’or et une promesse. Il pensa à Camille, la seule personne qui n’avait jamais demandé de comptes. Puis il pensa à Brandt, et à la liste des traîtres que contenait le coffre. Ce coffre, tout le monde le voulait. Morton, les Allemands, la Résistance. L’Or, les codes, les accès. Tout le monde voulait une part, mais personne ne pouvait tout prendre.
Il éteignit l’allumette d’une pichenette.
— Si je ne peux plus être le fournisseur, dit-il lentement, je serai l’intermédiaire. Celui qui sait où sont les choses. L’or. Le coffre. Les listes. Je connais les deux camps. Je connais les truands et les salauds. Je connais un banquier à Genève qui fait des affaires des deux côtés.
— Vous parlez du genre de banquier qui finance les armées, dit-elle.
— Je parle d’un banquier qui veut être en vie à la fin. Il y a une différence.
Il s’arrêta, un plan se déroulant dans sa tête. Les pièces s’assemblaient lentement, comme une mécanique qu’il avait utilisée mille fois : trouver les besoins de chacun, les faire converger. La vie faisait toujours des affaires. La seule différence, c’était la devise.
— L’or de Weiss est déjà perdu pour moi, dit-il. Donc je le laisse être perdu. Il ira dans les coffres de la Gestapo, et il y restera jusqu’à ce que ce soit leur tour de tomber. Peut-être qu’à ce moment-là, il servira à payer une autre fuite, celle d’un autre salaud. C’est le destin de l’or : il ne rend personne meilleur.
— Et l’or de Brandt ? demanda-t-elle.
— Le coffre de l’avenue Foch. Le stock secret. Brandt lui-même m’a forcé la main : il m’a donné les codes et les plans. Je n’ai plus qu’à les utiliser au moment où il s’y attend le moins.
Il vint s’asseoir près d’elle, sur une caisse renversée.
— Mais pour ça, il me faut une table. Une réunion. Pas un face-à-face de comptoir, avec quelqu’un qui me tient un pistolet sur la tempe. Une vraie table. Avec tous ceux qui veulent ce coffre. Et l’ordre du jour sera simple : la fin du Reich, la part de chacun, et le prix de la route.
— Les Allemands ne viendront pas, dit-elle.
— Les Allemands ne sauront pas qu’ils sont invités. Brandt, si. Il a encore des appuis en ville. Mais je parle des autres : les Résistants, les « neutres », les hommes du marché. Ceux qui savent que bientôt, ils devront choisir un camp. Et ceux qui ont déjà choisi, et qui voudront être payés.
Elle le regarda un long moment. Ses yeux fiévreux avaient encore plus de mal à se concentrer, mais elle sourit, faiblement mais étrangement satisfaite.
— Vous ne parlez plus de fuir, dit-elle.
— Non.
— Vous parlez de fonder votre propre camp.
Il ne répondit pas. À l’extérieur, la pluie semblait se calmer, laissant place à une nuit plus silencieuse. Il se leva encore, alla vers la fenêtre entrebâillée, passa une main dans ses cheveux humides.
— J’ai vu l’occupation nous durcir, la clandestinité nous déformer, dit-il sans se retourner. Des hommes que je pensais droits ont vendu leur voisin pour une ration. Des femmes, des enfants. Quand tout s’effondrera, les mêmes auront une autre façon d’être féroces. La vengeance aura son marché.
Il se retourna face à elle :
— Ce que je propose, ce n’est pas un plan de survie. C’est un plan pour que la fin du monde ne m’emporte pas avec elle. Je veux bien avoir les mains sales. Mais je veux les garder sur une table de négociation, pas les refermer sur une corde.
Colette toussa, grimaça, puis étouffa le bruit dans le creux de son poing.
— Vous êtes ambitieuse, lança-t-il.
Elle releva la tête, les yeux flamboyants malgré la blessure.
— Ce n’est pas l’ambition. C’est que votre frère, celui qui est mort, a cru que ses informations serviraient le Grand Soir. Si je meurs ici, si vous mourez demain, je ne veux pas que ce soit pour rien.
La pluie cessa soudain. Le silence devint presque total dans la pièce vide. Lucien exhala longuement. Il n’y avait plus de livraison de beurre, plus de combines au long cours, plus de petit jeu entre les factions. Il n’y avait plus que cet or, lointain, légendaire, et le temps qui filait comme du sable entre les doigts d’un marchand.
— Je connais un monastère, du côté de Saint-Germain, dit-il. Les moines ferment les yeux contre de l’or et contre des promesses. C’est l’endroit idéal : neutre, discret, à l’écart. On y parlera chiffres. On y parlera avenir. Et d’ici là, vous vous refaites une santé.
— Camille ? demanda-t-elle faiblement. Vous disiez qu’elle était…
— Camille est ma seule raison de ne pas être aussi pourri que Brandt, dit-il avec une dureté qui ne cachait pas le tremblement de la lassitude. Je m’en occupe. Vous ne pouvez plus rien pour elle.
Elle acquiesça, puis ferma les yeux, vaincue par l’épuisement. Lucien s’assit contre le mur, gardant une montre pour dater l’aube. Dehors, Paris se taisait sous ses cendres, attendant des jours meilleurs. Il avait une promesse à tenir, un cadavre à ne pas refaire, un frère perdu et une liste à faire circuler. Tout commençait demain avec un trajet vers ce monastère.
Voilà le chemin. Après la pluie.
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