Le Registre Doré
Lire le chapitre 33: The Broker's Gambit
La pluie tambourinait sur les vitres sales du café *Le Vieux Colimaçon*, rue des Canettes. Lucien avait choisi cette heure blême, entre chien et loup, quand les clients honnêtes rentraient dîner et que ceux qui ne l'étaient pas commençaient à sortir. Trois tasses de café faux, trois hommes assis à sa table, et chacun représentait un monde qui se détestait.
En face de lui, le père Anselme, en soutane noire maculée de boue de route, faisait tourner son béret entre ses doigts de paysan. L'abbé du monastère Sainte-Croix-des-Champs, à douze kilomètres hors de Paris, était le seul homme d'Église que Lucien connaissait qui savait où l'on pouvait cacher un mort sans attirer l'attention. À sa gauche, le représentant du réseau « Résistance-Acier », un dénommé Fournier, ancien comptable devenu chef de section par accident et par nécessité. À sa droite, Maurice « le Laitier », qui contrôlait le trafic de faux tickets d'alimentation entre le IIe et le XVIIIe, et qui ne s'asseyait jamais dos à une porte.
Lucien observa leurs mains. Celle d'Anselme : calleuse, honnête. Celle de Fournier : nerveuse, qui pianotait sur la table. Celle du Laitier : immobile, posée à plat près de son revolver sous la serviette.
« Vous nous avez fait venir pour nous annoncer votre mort ? » demanda Fournier, sans préambule.
Lucien sourit, un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. « Non. Pour vous proposer un héritage. »
Il posa un rectangle de papier sur la table — un plan de Paris stylisé, avec des croix rouges tracées à l'encre. Sept croix, réparties du XVe au IIIe arrondissement. Là où le plan s'arrêtait, une ligne pointillée filait vers l'ouest, hors de la ville, jusqu'à une petite icône de monastère.
« Le coffre de Brandt », dit-il. « L'or. La liste des traîtres. Tout ce qui reste. Et une négociation unique : je le partage entre vous trois, et chacun y trouve son compte. »
Le Laitier ricana, sans humour. « Brandt a un blindage autour de ce coffre. Et il a tes couilles dans sa main, Marchand. On sait pourquoi t'es là. »
« Brandt m'a donné jusqu'à midi », admit Lucien, sa voix à peine plus basse. « Et il détient une femme que je dois sortir de Paris. Mais le coffre, le vrai, n'est pas chez lui. Brandt lui-même ne le sait pas. »
Anselme croisa les bras. « L'or de Weiss. Les Allemands l'ont saisi avec ton frère. »
Lucien ne laissa rien paraître sur son visage à la mention de Marcel. « Un tiers, oui. Mais ce que Brandt garde encore, et ce que j'ai dispersé avant d'être suivi, ça, c'est autre chose. » Il glissa son doigt sur les croix rouges. « J'ai réparti ma part en sept caches. Chacune suffit pour armer une compagnie de partisans, ou pour acheter trois ans de silence d'un fonctionnaire suisse. »
Fournier se pencha, les yeux rivés sur le plan. « Et qu'est-ce que t'attends de nous en échange d'un partage ? Personne ne donne de l'or gratuitement pendant la guerre. »
« Mon passage. Et celui de Colette. » Lucien les laissa digérer le nom — il n'avait jamais mentionné Colette devant eux. « Le réseau du père Anselme a des filières vers la Suisse par l'est. Résistance-Acier contrôle les routes entre ici et la Loire. Et toi, Laitier — tu as des cachets, des faux papiers pour deux personnes, et la complaisance d'un garde-frontière à Pontarlier. »
Un silence. Les trois hommes se regardèrent.
Le Laitier fut le premier à parler. « Tu veux qu'on trace un chemin de l'or à travers la France, et toi tu restes le seul qui connaît les caches. Malin. Et si on te tue en route, on ne retrouve jamais rien. »
« Exactement », dit Lucien, sans se troubler. « Je pars vivant, ou l'or part avec moi dans un trou que personne ne creusera. Mais si je sors, vous saurez tout. »
Anselme se racla la gorge. « Le saviez-vous, monsieur Marchand — votre frère Marcel a été interrogé ce matin par la Gestapo, au 84 avenue Foch. Il n'a pas parlé. Du moins pas encore. »
Lucien sentit une douleur sourde dans sa poitrine. Marcel, qui avait trahi leur frère aîné, mais qui apparemment ne trahissait pas Lucien sous la torture. Pourtant. La culpabilité, la rage — il les balaya. Pas maintenant. « Il parlera. C'est une question d'heures. Et quand il parlera, Brandt saura que je n'ai pas l'or en ma possession. »
« Alors on fait vite », dit Fournier. « Le monastère. Le plan. On y va ce soir. »
« Pas le monastère », dit le Laitier avec un sourire narquois. « Trop évident — là où une église va attirer la milice. On fait quoi, on se met à genoux ? »
Anselme le toisa. « Il y a une cave sous la crypte. Cisterciens du XIIe siècle, deux mètres de pierre, une entrée qu'on ne remarque pas. Les Allemands y ont mis le pied une seule fois, en 1940, fouillé trois heures, repartis bredouilles. Pas une autre autorité n'y est entrée depuis. »
« Et la femme ? » Fournier était pragmatique. « Elle est blessée. On peut pas la transporter sur des routes gardées. »
« Elle le devra », dit Lucien, avec plus de dureté qu'il n'en ressentait. « À l'aube, je la sors de l'atelier. Nous rejoignons le monastère par les bois, avant midi. Toi, Laitier, tu confirmes un véhicule à Saint-Germain pour la suite par l'ouest. Si quelque chose tourne mal, chacun rentre chez soi et ce rendez-vous n'a jamais existé. »
Des hochements de tête. L'espoir était une monnaie rare à Paris en 1943, mais Lucien venait d'en distribuer quelques pièces.
Ils sortirent un par un, à intervals de cinq minutes. Lucien resta seul, la tasse de faux café glacée entre ses doigts. Il regarda le plan, puis le déchira en huit morceaux qu'il brûla à la flamme de son briquet sur la soucoupe, jusqu'à ce que la cendre noire se mêle aux traces de marc.
Le patron du café, un homme qui avait cessé de poser des questions depuis la première occupation, s'approcha pour essuyer la table. Lucien leva les yeux — et vit la lueur d'un mégot dans la rue, de l'autre côté des vitres embuées. Trop régulier. Un mouvement contrôlé.
Un filateur. SS ou Gestapo ? Peu importait. Brandt savait, ou saurait bientôt.
Lucien jeta des pièces sur la table et sortit par la porte de derrière, dans une ruelle étroite qui sentait l'égout et le hareng grillé. Il marcha vite, sans courir, en changeant de trottoir à chaque carrefour, retraversant plus loin des rues déjà passées. Quand il fut certain d'avoir semé sa queue entre les étals vides du marché Saint-Germain, il obliqua vers la Seine.
Il fallait retourner à l'atelier. Colette l'attendait, blessée, seule, et chaque heure qui passait rapprochait Brandt de sa planque. Il avait six heures avant minuit pour la mettre en civière et quitter Paris par les souterrains de la halle aux cuirs que seul le Laitier connaissait.
Mais à cinquante mètres, il s'arrêta.
Il y avait une autre silhouette, appuyée contre un pilier du pont. Une figure fine, en imperméable, qui tenait un journal sous le bras. Lucien ralentit. La silhouette se tourna légèrement — une femme. Elle releva le col de son manteau et repartit.
Une femme qu'il connaissait : Gertrud, la secrétaire de Brandt en civil. Pas en uniforme. Pas accompagnée. Elle ne l'avait pas regardé, pas fait un signe. Mais la direction qu'elle prenait était la même que la sienne — vers l'atelier.
Soit une coïncidence, soit un message.
Lucien ne crut pas aux coïncidences. Brandt était derrière. Brandt avançait. Colette avait peu de temps.
Il pressa le pas, la main au fond de sa poche sur la crosse de son pistolet.
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