Le Registre Doré
Lire le chapitre 34: The Monastery Sanctuary
La chapelle sentait l’encens froid et la pierre humide. Les vitraux jetaient des losanges de lumière pâle sur les dalles où les pas de Lucien résonnaient comme des aveux. Il avait choisi Sainte-Croix-des-Champs parce que personne n’y viendrait — ni dévot, ni curieux, ni flic. Mais il savait que Brandt n’était pas un flic. Brandt était un chien.
Le père Anselme l’attendait près de l’autel, mains jointes sous sa coule, visage de vieille cire. À sa gauche, la Résistance avait délégué un homme maigre aux yeux brûlants, un certain Giraud, qui n’avait pas souri depuis son entrée. À sa droite, la pègre s’était fait représenter par Laitier, qui paraissait presque à l’aise dans ce décor, comme s’il avait toujours eu rendez-vous avec Dieu.
Lucien s’approcha et déposa sur l’autel un vieux carnet de cuir noir. Pas un mot. Juste le geste.
— Voilà, dit-il. La carte. Sept caches. Sept cercueils.
Giraud plissa les yeux.
— Des cercueils ?
— La meilleure planque de Paris. Les Allemands ne fouillent pas leurs morts. Les fossoyeurs sont à moi, les registres sont propres, et chaque bière contient assez d’or pour acheter un régiment ou le faire taire.
Laitier ricana lentement, comme un joint qui grince.
— T’as planqué le magot chez les morts. Faut une sacrée audace pour ça.
— Faut surtout pas avoir peur des corps, répondit Lucien en refermant le carnet.
Avant qu’il puisse l’empoccher, la grande porte de la chapelle s’ouvrit dans un grincement de fer rouillé. Trois hommes en imperméable entrèrent d’un bloc, et derrière eux, Brandt. Il marchait avec la nonchalance d’un homme qui sait qu’il n’aura pas à courir. Son civil était impeccable, son sourire parfaitement faux.
— Marchand, dit-il, doucement, comme on appelle un enfant fautif. Tu m’as fait courir. Je n’aime pas courir pour un trafiquant.
Les hommes de Giraud firent un pas, main aux hanches. Les hommes de Laitier aussi. Brandt leva une main gantée, sans même les regarder.
— Allons, messieurs. Nous sommes entre gens raisonnables. Un or, un groupe, une négociation. Ne gâchons pas cela avec des gestes nerveux.
Le père Anselme fit un signe de croix lent, mais ne recula pas.
— Cette maison de Dieu est un lieu de paix, monsieur.
— Nous verrons, répondit Brandt. Il traversa l’allée centrale comme s’il possédait les lieux, et vint se placer à quelques mètres de Lucien, face à lui. Puis il sortit une photographie de sa poche intérieure et la tint entre deux doigts.
— Tu reconnais ?
C’était Marcel. Le visage tuméfié, torse nu, accroupi contre un mur. Vivant — pour l’instant.
— Deux options, dit Brandt. Tu me donnes les sept caches et le carnet, et ton frère aura droit à une mort propre. Rapide. Une balle, pas de scandale. Tu refuses, et je lui fais subir le traitement qu’on réserve aux traîtres de la Gestapo. C’est long. C’est humide. Et ça laisse des traces.
Un silence s’installa, épais comme de la boue. Giraud regardait Lucien, attendant une réaction. Laitier frottait son menton, évaluant ses chances de sortir de là avec la marchandise.
Lucien ne regardait pas Brandt. Il regardait la photo. Il laissa le silence durer une seconde de trop — une seconde qui paraît faible à ceux qui pensent en spectacles.
Puis il rit.
Ce n’était pas un grand rire. Juste une expiration brève, presque déçue. Brandt haussa un sourcil.
— Tu ris, Marchand ?
— Je ris parce que tu viens de loin pour une mauvaise carte.
Il jeta le carnet sur les dalles. Le bruit sec résonna comme un coup de crosse. Brandt ne bougea pas, mais ses hommes se tendirent.
— C’est une carte que j’ai dessinée hier soir, expliqua Lucien. Joli travail, je te l’accorde. Toutes les bonnes adresses du bon coin, les vraies, mais avec un an de retard. Les cercueils ont été déplacés deux fois depuis. Si tu veux jouer à la chasse au trésor avec ton équipe, fais-toi plaisir. Mais pendant que tu chercheras des tombes qui n’existent plus, ton or roulera vers la Suisse avec quelqu’un d’autre.
Brandt ne changea pas de visage. Mais un muscle de sa mâchoire tressaillit, bref, comme un poisson sous la glace.
— Tu bluffes.
— Je ne bluffe jamais sur l’or. C’est trop sérieux.
Giraud s’avança alors, les bras croisés.
— Vous négociez comme des charognards, dit-il en regardant Brandt. Je ne veux pas de votre guerre. Je veux des fonds. La Résistance française manque de tout, et vous, Allemand, vous tenez un rapport qui m’intéresse. Si vous me le remettez, je vous laisse quitter la France sans que mes hommes vous cherchent.
Brandt ne le regarda même pas. Il fixait toujours Lucien.
— Ce rapport est entre le colonel que j’ai fait tuer.
Giraud se raidit.
— C’est vous qui l’avez tué ?
— Bien sûr. Il était sur le point de livrer la liste aux services de Berlin. Pas les vrais traîtres. Les miens. J’ai dû agir avant que sa faiblesse ne devienne contagieuse.
Ceci creva l’air comme une détonation. Laitier siffla lentement, presque admiratif.
— T’es un sacré monstre, toi.
Brandt daigna enfin le regarder.
— Je suis un homme qui comprend les règles du monde, monsieur Laitier. Les frontières ne durent qu’un temps. L’or, lui, est éternel. Votre alliance avec ce trafiquant ne vous survivra pas.
L’atmosphère était un couteau. Trois forces dans la même chapelle, le même or, trois issues différentes. Et au centre, Lucien, qui sentait la poudre se comprimer.
Il fit un pas vers Brandt. Puis un autre. Il baissa la voix pour que seuls les deux hommes l’entendent.
— Le colonel n’était pas ton ennemi, dit-il. Mais pas pour la raison que tu crois. Il possédait des choses que tu ne trouves pas dans ton coffre. Et ce que tu as pris à Marcel ne te donnera jamais assez.
Brandt ouvrit la bouche, mais Lucien l’interrompit d’un geste presque amical.
— Une trêve. Vingt-quatre heures. Je livre les caches — les vraies — mais si une seule de tes balles est tirée ce soir, mes réseaux les déplacent encore. Et cette fois, tu ne les retrouveras jamais.
Il avança encore, jusqu’à être à un souffle de Brandt. Il ajouta, presque imperceptiblement :
— Et tu me rends mon frère.
Brandt le regarda longuement. Puis, un sourire glacial se dessina sur son visage.
— Marchand, tu es la seule personne de cette ville qui pense comme moi.
— C’est pour ça que tu me hais.
— Non. C’est pour ça que tu vis.
Il tendit une main. Lucien ne la serra pas tout de suite. Il chercha le piège — il y en avait forcément un.
— Je veux la preuve que Marcel respire d’ici midi demain, dit-il.
— Tu l’auras. Mais tu ne vois pas le tableau entier, Marchand. Tu crois que tu négocies avec le vainqueur. Mais tout ici, cette chapelle, ces coffres, ce rapport, ce dossier — tout est déjà en jeu pour la prochaine guerre. Et toi, tu n’es qu’un pion entre deux empires.
Il se tourna vers la sortie sans ajouter un mot. Ses hommes le suivirent comme des ombres attachées. La porte claqua, et le froid retomba.
Giraud cracha par terre.
— Il bluffe. Il n’a rien.
Laitier haussa les épaules.
— Peut-être. Mais il a un prisonnier, et une liste, et une division à ses ordres. Moi, j’ai un carnet faux et un trafiquant qui me promet des morts. Ça fait pas le poids.
Le père Anselme se signa lentement, sans un regard pour ses hôtes. Giraud sortit une cigarette qu’il ne put allumer.
Lucien, lui, demeura immobile, au centre de la nef, à regarder la porte par laquelle Brandt était parti. Il pensait à la phrase de Brandt, et ce qu’elle révélait.
Le colonel n’avait pas été tué par la Résistance. Pas par la Gestapo. Il avait été tué parce que Brandt voulait le dossier pour lui-même. Et Colette — l’agente anglaise, morte à moitié, étendue dans son atelier — n’avait jamais su que celui qui avait commandé ce meurtre se tenait maintenant à côté de son lit d’hôpital.
Ou plutôt, à quelques rues de là.
Lucien ferma les yeux.
Nouvelle donne.
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