Le Registre Doré
Lire le chapitre 35: The Killer's Confession
Le moine avait refermé la porte du réfectoire sans un bruit, mais Lucien savait que le silence ne durerait pas. Brandt se tenait près de la fenêtre, les mains croisées dans le dos, son regard gris balayant la campagne enneigée comme s'il inspectait un terrain de chasse. Il ne s'était pas retourné depuis que Lucien était entré.
— Vous avez joué un joli tour avec cette carte, dit Brandt sans se retourner. Le papier était ancien, l'encre patinée. Du bon travail. Mais nous savons tous les deux que c'est faux.
Lucien s'adossa au mur, gardant ses mains visibles. Dans sa poche, le froid du métal du pistolet contre sa hanche le rassurait.
— Les trois parties ont accepté la trêve. C'est ce que vous vouliez, non ? Le temps de respirer.
— Ce que je voulais, dit Brandt en se retournant lentement, c'est que vous compreniez la situation. Et je crois que vous commencez à la saisir, non ?
Il s'approcha, ses bottes crissant sur les pierres usées. Lucien ne bougea pas. Brandt s'arrêta à deux mètres, juste à portée d'un plongeon impossible.
— Vous pensez que je cherche l'or pour le Reich, poursuivit Brandt. Pour la gloire de Berlin, pour un avancement. C'est ce que tout le monde croit. Même vos amis de la Résistance. Même votre frère, ajouta-t-il avec un léger sourire.
Lucien sentit sa mâchoire se serrer.
— Mon frère est mort à cause de vous.
— Votre frère est mort parce qu'il a cru que la loyauté avait une valeur marchande. Brandt secoua la tête. Il a trahi Weiss pour moi, et il s'est imaginé que je le paierais en reconnaissance. Mais la reconnaissance est une dette qui s'oublie vite.
— Vous l'avez tué.
— Non. Je l'ai laissé être arrêté par ses propres camarades après avoir découvert sa trahison. C'est plus économique. Les balles coûtent cher, les mensonges ne coûtent rien.
Lucien serra les poings, mais il se força à respirer lentement. Brandt le regardait avec une intensité presque affectueuse, comme un enseignant observant un élève enfin sur le point de comprendre.
— Parlons du colonel, dit Lucien.
Brandt haussa un sourcil.
— Le colonel von Rennenkampf.
— Vous l'avez tué.
Il y eut un silence. Brandt semblait peser la réponse, non parce qu'il réfléchissait à la nier, mais parce qu'il décidait si Lucien méritait la vérité.
— Le colonel était un homme honnête, dit enfin Brandt. Et dans ce monde, un homme honnête est un danger public. Mon danger public personnel.
Il se dirigea vers la table, versa deux verres de vin rouge sans en offrir un à Lucien.
— Von Rennenkampf avait commencé à poser des questions. Pas sur les bouchers ou le marché noir — cela ne l'intéressait pas. Il se demandait pourquoi certains convois de fonds destinés à la Wehrmacht disparaissaient avant d'arriver en Allemagne. Il se demandait pourquoi certains officiels de la Kommandantur s'enrichissaient au lieu d'envoyer leurs profits à Berlin.
— Il enquêtait sur vous.
— Il enquêtait sur un réseau de corruption qui me servait de couverture. Brandt but une gorgée. Sa mort n'était pas personnelle. C'était opérationnelle. Le problème était qu'il était trop propre pour être acheté et trop influent pour être ignoré.
— Vous l'avez abattu dans son appartement, dit Lucien lentement. Les documents retrouvés sur son corps impliquaient la Résistance — c'est ce qui a déclenché toute l'affaire. Toute la traque contre le réseau.
— Exactement. Brandt reposa le verre. Sa mort a servi trois objectifs. Premièrement, elle a éliminé un enquêteur dangereux. Deuxièmement, elle a orienté les soupçons vers la Résistance, ce qui m'a donné une excuse pour étendre ma juridiction sur le marché noir. Et troisièmement — c'est le plus important — elle a fait de la mission de Colette une tragédie.
Lucien fronça les sourcils.
— Colette ?
— Vous croyez que la Résistance a envoyé cette femme chez moi par hasard ? Brandt sourit, froid. Le réseau de Giraud avait infiltré mon état-major. Ils avaient découvert que le colonel enquêtait sur une cache d'or — la piste les conduisait à Weiss. Colette était chargée de récupérer l'argent pour financer l'après-guerre. Une mission noble. Une mission désespérée.
— Et vous l'avez utilisée.
— J'ai laissé faire. Brandt remonta sa manche, révélant une fine cicatrice au poignet. Elle m'a poignardé lors de mon faux interrogatoire. C'était nécessaire pour sa crédibilité. Une agente qui ne se défend pas est une agente qu'on soupçonne. Mais je l'ai laissée vivre parce que sa mission était la mienne.
— Vous vouliez l'or pour vous-même depuis le début.
— Pour moi-même, pour mes contacts en Suisse, pour des structures qui n'ont pas besoin d'aigle au-dessus de la porte. Brandt haussa les épaules. Le Reich s'effondre, Marchand. Nous le savons tous les deux depuis l'échec de Stalingrad. La guerre se termine mal pour nous. La question n'est plus de savoir si l'Allemagne perdra, mais comment ses serviteurs les plus intelligents négocieront leur survie.
Il marqua une pause, son regard devenant plus aigu.
— Vous et moi, nous sommes des survivants. Vous avec vos caches, moi avec mon dossier. Nous bâtissons des ponts pour l'après. La différence, c'est que j'ai décidé de ne pas partager mon avenir avec un Reich qui m'a déjà condamné.
Lucien réfléchit rapidement. Brandt n'était pas juste un officier corrompu. C'était un homme qui avait calculé chaque étape, chaque mort, chaque mensonge pour arriver à un seul objectif : posséder l'or de Weiss comme fondation d'une nouvelle carrière dans un monde sans nazisme.
— Vous avez tué un colonel allemand pour votre retraite personnelle, dit Lucien. Et vous avez laissé Colette croire qu'elle vous avait échappé.
— Colette est un moyen. Comme vous. Comme Marcel. Brandt se pencha légèrement. Vous croyez que je ne sais pas que votre frère est vivant? Que votre petite mise en scène à la fourrière était un numéro pour sauver sa peau ?
La salle sembla se refroidir.
— Marcel sera exécuté dans trois jours si je ne reçois pas les coordonnées réelles des caches, poursuivit Brandt. Pas que j'aie besoin de les exécuter. Mais vous le savez déjà.
— Vous bluffez.
— Je n'ai jamais bluffé. Brandt sortit une montre de sa poche, la consulta. Il est seize heures. Vous avez jusqu'à demain à midi pour me donner trois positions exactes. Vérifiables. Si elles se révèlent fausses, Marcel mourra. Si vous disparaissez, Marcel mourra. Si Colette ressort de votre atelier sans ma permission, Marcel mourra, et je publierai le dossier de votre collaboration avec la Gestapo — une petite liste de livraisons que vous avez faites au printemps quarante-deux.
Lucien resta immobile.
— Ce dossier n'existe pas.
— Essayez-moi. Brandt marcha vers la porte, s'arrêta sur le seuil. Un dernier conseil, Marchand. Vous vous croyez malin parce que vous avez survécu jusqu'ici. Mais vous avez construit votre empire sur des compromis. Moi, je n'ai fait aucun compromis. C'est pour cela que je gagnerai.
La porte se referma.
Lucien resta sans bouger pendant un long moment. Les bruits du monastère revenaient lentement : des pas dans le couloir, une cloche au loin, le murmure des moines qui préparaient les vêpres. Il pensa à la confession de Brandt, à la sincérité presque joyeuse de cet homme qui n'avait tué personne par passion, seulement par calcul.
Puis il se souvint du visage de Colette dans son atelier, sa blessure mal bandée, ses yeux fiévreux fixés sur lui quand elle lui avait parlé de sa mission. Elle ne savait pas que le colonel était mort par Brandt. Elle ne savait pas qu'elle avait été manipulée depuis le début.
Il sortit une cigarette, l'alluma. La fumée dansait dans la lumière grise.
Brandt avait laissé échapper quelque chose, une faiblesse dans son armure de certitude. Il méprisait Lucien pour ses compromis, mais c'était ce mépris qui le rendait prévisible. Il croyait que Lucien ne pouvait pas frapper parce que trop de vies dépendaient de son calcul permanent. Il croyait que Lucien était un lâche pragmatique.
Lucien tira une longue bouffée, puis écrasa la cigarette sous son talon.
— Pauvre con, murmura-t-il.
Il sortit son carnet, déchira une page, et commença à écrire une liste. Trois noms. Trois endroits. Pas des caches d'or, mais des pièges. Brandt avait confessé ses crimes — peut-être sans témoin, dans la salle vide du monastère — mais une confession perd sa valeur si personne ne l'entend.
Sauf si on l'enregistre.
Il glissa la page dans sa poche et traversa le corridor dans l'ombre du crépuscule. La première personne qu'il avait à voir était la dernière qu'il aurait choisie : Camille, la veuve de la Résistance qui le haïssait pour avoir livré son mari. Il allait devoir lui dire la vérité sur Marcel. Et espérer qu'elle l'écoute assez longtemps pour l'aider à tendre le piège final.
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