Le Registre Doré
Lire le chapitre 36: The Final Betrayal
La pluie battait les vitres de l’appartement rue des Archives. Camille se tenait près de la fenêtre, les bras croisés, le regard posé sur la rue où les dernières lueurs du couvre-feu s’éteignaient une à une. Elle n’avait pas dit un mot depuis que Lucien avait fermé la porte derrière lui.
— Tu m’as menti, finit-elle par dire sans se retourner. Depuis combien de temps tu sais pour Marcel ?
Lucien s’essuya le visage d’un revers de main. Ses doigts sentaient encore la poudre et la pluie. Il aurait voulu trouver une échappatoire, une autre carte à jouer. Mais Brandt lui avait enlevé toutes les autres. Il n’en restait plus qu’une, et elle brûlait.
— Marcel n’est pas vivant, dit-il doucement.
Elle se retourna. Son visage était pâle, mais ses yeux brûlaient d’une intensité qui le toisait.
— Quoi ?
— Marcel est mort, Camille. En septembre 42. Une trahison, un piège à Montmartre. Les Allemands l’ont exécuté sur place. Ce que tu as cru être son arrestation l’an dernier n’était qu’une comédie que j’ai montée pour protéger nos réseaux.
Le silence qui suivit fut lourd, comme une chape de plomb. Camille s’approcha lentement, et Lucien vit dans son regard quelque chose qu’il n’avait pas vu depuis longtemps : pas de la colère, pas de la haine. Une vraie peine.
— Tu m’as laissé pleurer pour lui, dit-elle. Tu m’as laissé croire qu’il était prisonnier, que j’aurais pu le sauver.
— C’était la seule façon, Camille. Si tu avais su, tu aurais agi, et Brandt t’aurait eue. Marcel n’avait pas trahi notre réseau, il avait trahi notre frère — et c’est ça qui l’a tué, pas les balles allemandes.
Elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, il n’y avait plus de larmes, seulement une détermination froide.
— C’est pour ça que tu l’as livré à Brandt dans le monastère, murmura-t-elle. Tu voulais qu’il paie, pas qu’il soit sauvé.
— Je voulais que tu sois vivante, dit Lucien. Et que Brandt meure. Marcel était déjà mort — il ne restait plus que son fantôme, et ce fantôme travaillait pour Brandt depuis le début. Si je t’avais dit la vérité, tu aurais refusé de m’aider, et Brandt aurait eu le temps de nous anéantir tous les deux.
Il fit un pas vers elle. Elle ne recula pas.
— Maintenant tu sais tout, Camille. Le colonel, la mission, la trahison de Marcel, le dossier de la Gestapo. Et tu sais ce que Brandt veut : l’or, le réseau, et une position pour l’après-guerre. Il m’a donné jusqu’à midi demain pour lui livrer trois caches réelles, sinon il exécute Marcel — ou ce qu’il croit être encore Marcel.
— Et tu veux que je t’aide à quoi, exactement ?
— À lui faire payer son arrogance, dit Lucien en tirant de sa poche un petit magnétophone à bande. J’ai enregistré sa confession au monastère. Sa voix, claire, détaillée. Il a tué le colonel pour l’or, il a manipulé Marcel, il a trahi sa propre hiérarchie. Dans une heure j’en aurai une copie entre les mains de la Gestapo et une autre entre celles de Giraud. Mais Brandt est trop malin pour laisser une simple confession le déstabiliser — il a trop de protections, trop de réseaux.
Camille considéra le magnétophone, puis leva les yeux sur lui.
— Tu veux l’attirer quelque part.
— Brandt a besoin que tout le monde continue à croire qu’il est indestructible. Il m’a donné rendez-vous demain matin au nord du pont d’Austerlitz, pour l’échange des caches contre la vie de Marcel. Mais j’ai décidé de ne pas l’y attendre. Avec ton aide, je vais l’attirer ailleurs.
— Où ?
— Sur la Seine. Près de la Cunette. Là où le fleuve est étroit, et où les barges des pêcheurs se rassemblent pour passer la nuit.
Elle haussa un sourcil.
— Tu veux qu’il vienne jusqu’à un guet-apens ? Brandt ne tombe jamais dans un piège qu’on lui tend ouvertement.
— Justement, dit Lucien avec un demi-sourire. Il est tellement convaincu que je ne ferai que marchander — que je suis un lâche qui préfère négocier à se battre — qu’il vérifiera d’abord le rendez-vous prévu, me verra absent, et suivra la trace que je laisserai. Une trace de sang, un appel de coopération, une copie partielle de ma correspondance avec Giraud. Il se dira que je fuis, et il voudra me rattraper avant que je ne passe à l’ouest. L’orgueil, Camille. Il me suit toujours.
Elle resta silencieuse longtemps. Quand elle parla enfin, sa voix était lasse, presque tendre.
— Et Colette ? Elle ne sait pas que tu la laisses entre les mains de la Résistance ce soir, pour tendre ce piège ?
— Elle sait ce qu’elle doit savoir, dit-il. Elle sait que je reviendrai la chercher, ou qu’elle sera libre de tout choisir après. C’est tout ce que je peux lui offrir.
— C’est mince, comme promesse.
— C’est la seule qui vaille quelque chose dans cette ville, répondit-il.
Camille prit le magnétophone, le fit glisser dans la poche de son manteau, et hocha la tête. Un accord silencieux. Elle se dirigea vers la porte, puis s’arrêta.
— Une dernière chose, Lucien. Pourquoi me faire confiance maintenant ? Après tout ce que je viens de découvrir ?
— Parce que tu es la seule personne qui ait jamais aimé Marcel pour ce qu’il était, et que tu es la seule à qui je puisse dire la vérité sans qu’elle essaie d’en tirer profit. C’est une mauvaise raison, Camille, mais c’est la seule que j’aie.
Elle sortit sans un mot. La porte claqua, et le silence retomba dans l’appartement. Lucien regarda la pluie qui ruisselait sur les toits d’en face, et pensa au fleuve. Brandt se croyait maître du terrain, un joueur invincible qui avait toujours trois coups d’avance. Mais même les meilleurs joueurs finissent par oublier qu’il n’y a qu’une règle dans ce métier : le plus téméraire gagne toujours, à condition d’être assez désespéré pour ne plus avoir rien à perdre.
Il posa la main sur la poche intérieure de sa veste, où la carte des caches réelles — celle avec les trois seules coordonnées qui comptent — glissait contre son cœur. Une barge, un fil, un détonateur. Et Brandt, qui viendrait lui-même chercher l’or.
La soirée s’étirait encore, mais Lucien savait qu’il ne verrait pas le lever du soleil sans avoir mis ce plan à l’épreuve.
Il sortit à son tour sous la pluie, le col relevé, et la rue l’avala dans l’ombre.
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