Le Registre Doré
Lire le chapitre 37: The Ledger's End
L’eau de la Seine était grise, grasse d’huile et de pluie. La barge s’appelait *La Dormeuse*, un nom que Lucien trouvait ironique pour un endroit où des hommes allaient mourir. Il se tenait sur le pont arrière, les mains enfoncées dans les poches de son pardessus, le froid lui mordant les doigts à travers le tissu. À l’horizon, les cheminées de la Ville Lumière crachaient une fumée pâle, indifférentes à ce qui se tramait sous leurs pieds.
Un moteur toussa. Une seconde barge, plus petite, se détacha de la rive opposée. Brandt.
Il était seul, comme prévu. Lucien avait compté sur l’ego. Le SS avait besoin de vaincre en tête-à-tête, de voir la peur dans les yeux de son adversaire. Il sauta sur le pont de *La Dormeuse* avec une agilité presque féline, son manteau noir claquant comme un étendard.
— Marchand. Vous êtes ponctuel. C’est rare, pour un homme qui traîne tant de cadavres.
Lucien ne sourit pas. Il sortit une carte de sa poche, la déplia lentement, la tint entre eux. Les trois emplacements réels des caches y étaient marqués d’une encre rouge discrète.
— Voici ce que vous voulez. Les lingots, les pièces, l’or du colonel. Tout est là. En échange, vous libérez Marcel, et vous disparaissez de ma vie.
Brandt s’approcha, ses yeux bleus parcourant les coordonnées avec une avidité mal dissimulée. Ses doigts effleurèrent le papier, mais Lucien le retira d’un geste sec.
— D’abord, la preuve que Marcel respire encore.
— Il respire. Il rêve même, je crois. De vous, peut-être. De vos mensonges.
Un frisson traversa Lucien, mais il tint bon. C’était le moment que Colette et lui avaient répété dix fois. Il fallait que Brandt parle. Qu’il se vante, encore une fois. Il fallait que l’ego fasse son travail.
— Vous avez tué le colonel, dit Lucien, la voix neutre. Pourquoi ? Pas pour le Reich. Pas pour l’ordre. Pour l’or.
Brandt rit, un son court, sec, sans joie.
— Le colonel était un bureaucrate. Il aurait vendu les lingots à la Suisse comme un commerçant vend du vin. Moi, j’ai des ambitions plus… architecturales. Ce n’est pas de l’avidité, Marchand. C’est une vision.
— Et Colette ? Marcel ?
— Des instruments. Vous l’avez compris depuis longtemps, j’espère. Vous-même, vous l’avez compris, n’est-ce pas ? Vous n’êtes qu’un petit apatride sans idéaux. Vous prenez. Vous revendez. Vous survivez. C’est ce qui fait de vous un outil si prévisible.
Lucien sentit la rage monter, brûlante, mais il la refoula. La voix de Brandt était maintenant enregistrée. Dans une cave, un petit magnétophone à bande tournait, alimenté par une batterie volée à un hôpital de campagne. Les copies partiraient à la Gestapo et à Giraud dès que la détonation serait déclenchée. C’étaient les mots de Brandt lui-même qui le condamneraient.
— L’or, dit Lucien en tendant la carte. Prenez-la. Vous la méritez.
Brandt la saisit d’un mouvement brusque, vérifia les cachets, reconnut les lieux. Un sourire étira ses lèvres minces.
— Enfin. Un acte de raison.
Il tourna le dos, commençant à replier la carte dans sa poche intérieure. Lucien recula de deux pas, sa main droite trouvant le petit boîtier métallique dans sa poche.
— Brandt.
Le SS se retourna, une lueur d’impatience dans le regard.
— Qui a le plus méprisé l’autre, vous ou moi ? Vous avez joué tout le monde, oui. Mais vous n’avez jamais compris une chose : je ne suis pas un petit fixeur sans idéaux. Je suis un homme qui sait quand un jeu doit s’arrêter.
Il enfonça le bouton.
Le boîtier émit un clic. Pendant une fraction de seconde, rien ne se passa. Le silence était si épais qu’on entendait l’eau clapoter contre la coque. Puis la nuit explosa.
Le pont se souleva sous eux, une langue de feu jaillissant des cales où Lucien avait empilé quarante kilos d’explosifs volés à un dépôt de la Wehrmacht. Brandt hurla, mais le son fut avalé par le déchirement du métal. La barge se brisa en deux, penchant d’un seul côté, dans un gémissement de fer tordu. Du verre, du bois, des débris enflammés plurent sur la Seine.
Lucien fut projeté en arrière, le souffle coupé. Sa tête heurta quelque chose, une poutre, un fût. Il sentit une chaleur humide couler le long de sa tempe. Autour de lui, la Seine fumait, des brasiers flottants dansant sur les vagues comme des lucioles folles.
Il se releva, chancelant. Son cœur battait la chamade. Le pont arrière était déjà à moitié englouti, et Brandt—il le vit dans la lueur des flammes, une silhouette à moitié suspendue à la rambarde brisée, sa main ensanglantée cramponnée désespérément au métal tordu. Ses yeux le cherchèrent dans le chaos.
— Marchand !
Sa voix était déformée. Un râle.
— L’or… tu as fait exploser l’or !
Il jeta un regard à l’intérieur de la cale, la gorge serrée. Deux des trois caches étaient là, sur ce pont. Des centaines de kilos de lingots qui venaient de nourrir les poissons du fond. De toute façon, il n’aurait jamais pu les transporter.
Lucien se tourna vers l’autre rive. Il plongea dans l’eau gelée une seconde plus tard, avalant une gorgée de surface, nageant vers la berge comme un homme qui se noie dans du goudron. Il atteignit la boue, les pierres, un amas de débris abandonnés. Il rampait, crachant de l’eau, sa blessure à la tête pulsant dans un rythme sombre. Dans son abdomen, une douleur sourde s’éveilla. Il ne l’avait pas sentie plus tôt, pris par l’adrénaline. Maintenant, elle chantait.
Il s’adossa à un mur de pierre, haletant. La barge coulait lentement, son épave noire et fumante flottant comme un cercueil géant. Et là, dans sa poche, sous le pardessus trempé qui collait à sa peau, il sentit le poids compact du vrai carnet de comptes. Les pages épaisses, l’encre indélébile. La liste de tous les noms, toutes les transactions, toutes les vies que les hommes avaient tenté d’effacer.
Brandt restait à moitié sous l’eau, une main levée vers le ciel sans étoiles. Sa tête enfin disparut sous la surface noire.
Lucien ferma les yeux une seconde. Il les rouvrit presque aussitôt, alerté par un bruit qu’il connaissait trop bien : le moteur synchronisé d’une voiture qui roule trop vite, puis le crissement de pneus sur le pavé mouillé au bord du quai. Des gyrophares bleus dansèrent sur les façades sales. Et derrière eux, plus discrets, deux Citroën noires.
La Gestapo. Les flics français.
Il était coincé contre le mur, le poids du carnet pressé contre son cœur. Les portes s’ouvrirent dans un bruit de ferraille, des bottes martelant la chaussée, des ombres se précipitant vers lui.
Lucien tenta de se lever, mais sa jambe le trahit. Il tomba à genoux dans la boue, une main serrant toujours le carnet, l’autre s’appuyant contre le mur de pierre. Le sang, mêlé à l’eau de la Seine, gouttait lentement entre ses doigts.
À travers sa vision qui vacillait, il distingua les silhouettes qui formaient un cercle autour de lui, les canons des armes braqués sur sa poitrine. Le carnet était là. L’or était au fond de l’eau. Et les échos des sirènes approchaient, lointains et inexorables.
Il sourit, un vrai sourire. Pour la première fois depuis longtemps, il n’avait rien à vendre. Rien à négocier. Seulement la fin.
Les ombres se refermèrent sur lui.
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