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Le Registre Doré

Lire le chapitre 4: The Price of Flour

L’odeur de choux pourris et de sang séché accueillit Lucien comme une vieille connaissance. Les Halles, à cette heure-là, n’était plus qu’un ventre ouvert qui digérait la nuit. Les tripiers lavaient leurs dalles à grands seaux d’eau grise, et les derniers maraîchers rangeaient leurs cageots vides sous l’œil morne des gendarmes allemands qui fumaient contre un pilier de fonte.

Lucien marchait vite, les mains dans les poches de son manteau râpé, le col relevé. Il ne regardait ni à gauche ni à droite, mais son œil enregistrait chaque recoin, chaque silhouette qui traînait un peu trop longtemps dans l’ombre. Le type au manteau de pluie marron n’avait pas réapparu depuis le boulevard Saint-Germain, mais Lucien ne s’y fiait pas. Dans ce métier, on n’était jamais vraiment seul.

Il poussa la porte d’un entrepôt au bout de la rue Rambuteau. La peinture verte s’écaillait en plaques comme une peau malade. À l’intérieur, une ampoule nue balançait au-dessus d’un bureau bancal où trônait Josiane, un carnet de tickets devant elle, un mégot au coin des lèvres. Elle n’était pas belle, Josiane. Elle avait un nez cassé deux fois et des mains d’homme, mais elle savait où trouver de tout : du vrai café, du beurre de Normandie, des cigarettes anglaises pour peu qu’on accepte de payer en dollars ou en bijoux.

— Lucien. T’es matinal ou bien tu t’es couché pas du tout ? fit-elle sans lever les yeux de son carnet.

— Les deux. Il s’assit sur une caisse, tira une Gauloise de sa poche et en offrit une à Josiane. Elle la prit sans merci, l’alluma à son propre mégot avant de l’écraser sous sa semelle.

— J’ai besoin d’un document, annonça-t-il. Un vrai. Pour une femme et deux gosses.

Josiane plissa les yeux, la fumée lui chatouillant la paupière.

— Carte de ravitaillement ? Ça se fait. Mais ça coûte. Les Allemands ont resserré les contrôles depuis le mois dernier. Un faux qui tient la route, c’est une semaine de marchandise.

— Je te paie en beurre. Cinq kilos.

— Dix.

— Sept.

— Huit, et je te fais ta carte jolie comme une première communiante.

Lucien acquiesça d’un signe de tête. Elle cacheta l’affaire d’un crachat bien ajusté sur le sol en ciment, puis elle se leva et alla fouiller dans un classeur rouillé derrière le bureau. Ses doigts couraient sur les étiquettes, mais son œil resta vissé sur lui.

— T’as une sale tête, Lucien. Y a des rumeurs qui courent.

Il s’efforça de sourire, sans y parvenir tout à fait.

— Il court toujours des rumeurs, à Paris.

— Celle-là, elle est plus lourde que les autres. Y a des bruits sur les catacombes. Une putain de réserve d’or allemande, cachée quelque part sous Montparnasse, gardée par un colonel qui s’est fait trouer la peau au printemps dernier.

Lucien ne broncha pas. Il aligna les plis de son pantalon, l’air de s’en foutre.

— On dit que le colonel est mort, qu’il a emporté le secret dans sa tombe, sauf qu’un carnet lui a survécu. Et que quelqu’un à Paris tient ce carnet en ce moment. Quelqu’un qui n’est pas armé pour ce genre d’enjeu. Quelqu’un qui devrait faire attention à ne pas trop traîner dans les coins sombres.

Elle le regarda par-dessus son épaule, les mains suspendues au-dessus du classeur.

— Tu savais, toi ?

Lucien haussa les épaules.

— Je sais beaucoup de choses, Josiane. La plupart sont fausses.

Elle sortit une carte beige, la posa sur le bureau et la poussa vers lui du bout des doigts.

— Celle-là, elle est neuve. Nom de femme, adresse à Belleville. Elle est propre, t’as rien à craindre.

Il la plia sans la regarder, la glissa dans sa poche intérieure.

— Je te fais porter le beurre demain matin.

Elle le rattrapa par le bras au moment où il se levait.

— Fais attention à toi, Lucien. Pas parce que je t’aime bien, parce que si tu te fais ramasser, qui c’est qui me fournira le bon café que les Boches veulent pas vendre ? Mais je te le dis quand même : cette histoire de catacombes, elle a déjà fait du sang. Deux types qui cherchaient la cache. On les a repêchés dans la Seine la semaine dernière, les mains attachées dans le dos, avec des pièces de dix francs dans les poches. Les morts qui parlent mal, on les fait taire.

— Merci du conseil, Josiane. Je m’en souviendrai.

Il sortit dans l’air du matin, léger comme du plomb.

La lumière se levait sur Paris, grise et terne, mais vivante. Lucien marcha vers la rue Montorgueil, où ses contacts habituels se réunissaient autour d’un zinc pour siroter une ersatz de café en échangeant des nouvelles. Il commanda un verre d’eau chaude colorée de chicorée, histoire de rester dans le décor, et tendit l’oreille.

Les conversations allaient et venaient : le prix du charbon, la rafle de la veille dans le XIe, une Anglaise qui avait été vue en train de vendre des bas en soie rue de Rivoli. Et puis, entre deux éclats de rire gras, un nom tomba : Röhmer.

— Le colonel Röhmer, oui. Il était planqué sous Saint-Sulpice avec toute la boutique. Paraît qu’il passait les ordres directement depuis le grand quartier général.

— Saint-Sulpice ? Je croyais que c’était une abbaye au nord, moi. L’abbaye de Saint-Denis ?

— Non, non, c’est une autre. Y a une carte, c’est ce qu’on dit. Une carte qui circule, du côté de Pigalle. Chacun sa pièce du puzzle.

Lucien but son eau chaude en silence. Son esprit reconnectait des fragments : *Abbaye. Nord. Douze.* Le Nord. Saint-Denis. Pas une abbaye, mais les catacombes. Une carte circulait, quelqu’un d’autre que lui cherchait la même chose.

Il déposa quelques francs sur le comptoir, salua le patron d’un signe de tête et sortit. Dehors, il prit le temps de s’arrêter devant la vitrine d’un libraire, se regardant dans le reflet pour vérifier qu’il n’avait pas été suivi depuis Les Halles. Rien. Pas de manteau marron. Pas de silhouette trop tranquille.

Mais il savait que ça ne durerait pas.

Il pensa à Camille, à son arrestation dans la poche de son manteau, à ses yeux gris qui promettaient des ennuis. Il pensa à Sabine, la garce élégante qui le tenait par les couilles avec son nom de Germanique dans la bouche. Et maintenant, une carte qui circulait dans le milieu de Pigalle.

Trois chemins. Une seule sortie.

Il alluma une autre Gauloise et se mit en marche vers l’est, respirant profondément, la tête froide. La carte, il la voulait. Personne ne connaissait mieux que lui les arcanes de la Butte : le marché noir y était chez lui, entre les escaliers et les ruelles qui montent en lacets comme une spire infernale. Ses contacts y étaient nombreux.

Il avait vingt-quatre heures pour répondre à Camille. Il avait une dette de loyauté de quelques heures auprès de Sabine avant qu’elle ne commence à poser des questions. Et il avait une carte qui circulait quelque part dans Pigalle, portée par des mains moins capables que les siennes.

La soirée allait être longue.

Il doubla le pas, et pour la première fois depuis la mort de l’officier, il sentit quelque chose qui ressemblait presque à de l’appétit. L’appât du gain, certes, mais aussi autre chose : le goût de courir avant que le chien ne morde. Il remonta le col de son manteau et s’engagea dans l’ombre de la rue de Rivoli, le pas léger d’un homme qui sait exactement où il va.

Pigalle, pensa-t-il. La carte. Et tant pis pour ceux qui se mettraient en travers de son chemin.