Le Registre Doré
Lire le chapitre 5: The Handoff at Montmartre
La nuit tombait sur Pigalle comme une chape de plomb, les néons du Moulin Rouge dessinant des flaques roses sur les trottoirs mouillés. Lucien remonta le col de son manteau, traversa le boulevard de Clichy d'un pas pressé, puis s'enfonça dans les ruelles qui grimpaient vers Montmartre. Il avait passé l'après-midi à écouter, à graisser des paumes, à poser des questions anonymes derrière des comptoirs graisseux. Le bouche-à-oreille l'avait mené ici, dans un hôtel borgne de la rue Lepic, où un déserteur allemand se cachait depuis trois semaines sous une fausse identité polonaise.
La porte de l'hôtel était entrebâillée. Le concierge, un vieil homme au visage fripé comme une pomme oubliée, le regarda entrer sans un mot. Lucien monta deux étages, frappa trois coups espacés, puis deux rapprochés. La porte s'ouvrit sur un homme d'une trentaine d'années, maigre, les yeux cernés, vêtu d'une chemise de travail qui avait dû appartenir à un ouvrier français avant lui.
« Vous êtes le contact ? » demanda-t-il dans un français approximatif, teinté d'un accent rhénan prononcé.
« Je suis celui qui sait écouter », répondit Lucien.
Le déserteur le laissa entrer. La chambre sentait le tabac froid et la sueur. Des papiers s'entassaient sur une table bancale, des cartes dépliées, des notes griffonnées. Le déserteur ferma la porte et s'adossa au mur, les bras croisés.
« On m'a dit que vous cherchiez la cache. »
Lucien s'assit sur le bord du lit défait. Il sortit une cigarette, l'alluma lentement, observant l'homme. « On m'a dit beaucoup de choses. Je suis venu vérifier celle-là. »
« Je sais où elle est. Pas tout le chemin. Mais un point précis. Un repère que personne ne connaît. »
« Et pourquoi me le vendriez-vous ? »
Le déserteur rit jaune. « Parce qu'un déserteur avec des papiers polonais ne va pas loin sans argent. Et parce que j'en ai marre de crever dans cette chambre qui pue la vieille France. »
Il fouilla sous le sommier, en sortit un morceau de papier plié en quatre, jauni sur les bords. « Je l'ai eu d'un officier de logistique à l'hôtel Lutetia. Il buvait trop, parlait trop. Un soir, il a dessiné cette carte de mémoire pour se vanter auprès d'une femme, et elle la lui a volée pour me la vendre à son tour. »
Lucien tendit la main. Le déserteur la retira.
« Le prix d'abord. L'or. Un poids déterminé à l'avance. Je sais que vous pouvez payer. »
« Je peux payer en bons de rationnement. En nourriture. En cigarettes américaines, même, si vous êtes patient. »
Le déserteur secoua la tête, la mâchoire serrée. « Vous prenez ma tête pour celle de la Commune ? L'or ou rien. Un lingot au minimum. Le reste, je pourrai l'échanger. »
Lucien pesa la situation. Un lingot, c'était cher. Mais la carte était peut-être le chaînon manquant qui reliait le « Abbaye. Nord. Douze. » à un emplacement précis. La troisième page du registre de Vogel était manquante — on avait arraché les pages centrales — et cette carte pourrait bien la remplacer.
« Un demi-lingot. Maintenant. Et le reste à la livraison », proposa Lucien.
« Une seule pièce d'or, d'abord. Pour prouver que vous jouez ma catégorie. »
Des pas résonnèrent dans l'escalier. Des pas lourds, réguliers, militaires. Le déserteur pâlit, ses yeux s'écarquillant.
« Vous les avez amenés ? »
« Moi ? Je suis seul. »
Mais les pas se rapprochèrent. Une voix en allemand aboya un ordre en bas. Lucien se leva d'un bond, jeta un coup d'œil par la fenêtre : la cour en contrebas était vide, mais déjà une silhouette vêtue de l'uniforme noir contournait l'immeuble.
« La sortie de secours ? » demanda-t-il.
« Il n'y en a pas », souffla le déserteur.
Il tira la carte de sa poche, la fourra dans la main de Lucien. « Prenez-la. Fuyez. Vous me paierez votre dette un jour. »
Lucien ne discuta pas. Il remit la carte dans sa poche intérieure, se dirigea vers la porte d'un pas feutré, l'entrouvrit. Le palier était vide, mais l'escalier vibrait sous les bottes qui montaient. Il revint vers la fenêtre, l'ouvrit en grand. Le déserteur le regarda, le visage livide.
« Vous allez sauter ? Deux étages. »
« Mieux que trois balles. »
Un coup de crosse contre la porte. Un ordre aboyé en allemand. La porte céda sous l'impact, s'ouvrit à la volée, révélant deux SS en grand uniforme, pistolets-mitrailleurs levés.
« Halt ! »
Le déserteur, la peur au ventre, décida de tenter sa chance. Il plongea vers les SS, cherchant à les faire basculer, à créer une ouverture. Il attrapa le canon d'une arme, tira dessus de toutes ses forces. Le SS déséquilibré heurta son camarade ; les deux hommes chancelèrent dans l'encadrement de la porte, un instant gênés par l'étroitesse du couloir.
Lucien sauta.
Il retomba lourdement dans la cour, roula sur lui-même, se releva aussitôt, la cheville tordue, un éclair de douleur dans le genou. Au-dessus, des détonations claquèrent, brèves, sèches. Le corps du déserteur bascula par-dessus le rebord et s'écrasa à quelques mètres, dans une flaque de sang qui s'élargit en mare sur le pavé.
Lucien ne s'attarda pas. Il traversa la cour en courant, franchit la grille arrière — coincée, il la força de l'épaule, le métal grinçant — et déboucha dans une impasse qui montait en pente raide vers Sacré-Cœur. Derrière lui, des cris, des courses, des balles sifflant contre les murs. Une balle lui arracha le bas du manteau, déjà déchiré. Il tourna dans une ruelle étroite, passa sous une voûte, traversa une cour pavée, ressortit par un passage qui débouchait place du Tertre.
Les artistes et les promeneurs ne virent qu'un homme essoufflé, sans manteau ni chapeau, qui traversait d'un pas rapide pour se fondre entre les chevalets et les nappes à carreaux. Il s'assit à une terrasse, commanda un cognac qu'il savait hors de prix, et attendit que son cœur cesse de tambouriner.
Quand la rue fut calme, il sortit la carte de sa poche intérieure. Le papier était trempé de sueur et de pluie. Il le déplia avec précaution. Une ligne de côte, grossièrement dessinée. Un trait circulaire qui ne représentait aucun quartier reconnaissable. Et au centre, un mot : « La Butte ».
Lucien sirota son cognac, le regard perdu vers la masse blanche du Sacré-Cœur qui dominait Montmartre. La Butte. La colline qui voyait tout Paris. Mais quelle partie ? Les catacombes ne passaient pas sous la Butte. Et l'Abbaye ? Le Nord ?
Il replia la carte. Quelqu'un savait que le déserteur avait parlé, et quelqu'un avait envoyé les SS à sa porte. Dans les vingt-quatre heures, il devait répondre à Camille. Maintenant qu'il portait la carte, chaque heure le rendait plus dangereux. Et plus précieux.
Il pensa au corps du déserteur, étendu dans la cour, les yeux ouverts vers le ciel gris. Une dette non payée. Un témoin de moins. La seule preuve vivante que la carte était authentique venait de mourir, et ne pourrait plus préciser ce que signifiait La Butte.
Au moins, il savait qu'il avait raison : quelqu'un d'autre convoitait l'or. Quelqu'un avec des amis en SS, assez organisé pour surveiller les arrières de Pigalle, assez rapide pour frapper une heure seulement après l'ouverture de sa piste. Ce n'était pas Sabine, qui aurait préféré lui parler. Pas Camille, qui aurait essayé de le faire collaborer. C'était un autre vautour, plus haut perché et mieux armé.
Il paya son verre, se leva, et se mit en marche vers l'ouest, vers les rues qu'il connaissait, où le nom de Marcel pouvait encore lui ouvrir des portes. Il avait vingt-quatre heures. Et une carte qui ne montrait qu'une colline et le ciel par-dessus.