Le Registre Doré
Lire le chapitre 6: A Debt Called Due
Les marches de l’immeuble sentaient le chou bouilli et la peur. Lucien avait grimpé quatre étages dans le noir, la main contre le mur humide, écoutant au-delà de son propre souffle. Personne. Pas de pas derrière lui, pas de souffle court, pas de cliquetis de talon sur le pavé. Mais il savait que le silence n’était jamais aussi dangereux que le bruit.
La porte de Marcel était entrebâillée.
C’était un signal. Marcel ne laissait jamais sa porte entrouverte. Elle était soit fermée à double tour, soit grande ouverte pour le monde entier, selon son humeur. Entrebâillée, cela voulait dire : *entre, mais parlons bas.*
Lucien poussa le battant d’un doigt. L’odeur de tabac froid et d’encre d’imprimerie l’accueillit. Marcel était assis à sa table, face à la porte, une lampe à pétrole basse entre eux. Ses mains, larges comme des battoirs, reposaient plates sur le bois. Il ne lisait pas, n’écrivait pas. Il attendait.
— Tu mets du temps, dit Marcel sans lever les yeux.
— J’ai eu une soirée chargée.
— Je sais. J’ai entendu parler de ta soirée. On en parle beaucoup, dans les bars où je bois.
Lucien resta debout près de la porte. Il ne s’asseyait jamais sans invitation. Marcel lui avait appris ça, un jour, en lui disant qu’une chaise vide est un piège et une chaise offerte, une obligation. On n’offre que ce qu’on veut récupérer.
— Tu veux me parler de l’Allemand mort ? demanda Lucien.
— Je veux te parler de l’Allemand vivant qui viendra te chercher si tu continues à faire du bruit. Mais non. Pas ce soir. Ce soir, je veux te parler de nous.
Lucien attendit. Marcel se leva et contourna la table, pas lentement, pas rapidement. Il s’arrêta à trois pas. Sa veste, autrefois un beau tweed, était rapiécée aux coudes avec du tissu de récupération. Mais ses yeux, eux, n’avaient pas changé : durs comme des cailloux, vifs comme ceux d’un oiseau surveillant un ver.
— Deux fois, dit Marcel. Deux fois, je t’ai tiré du trou. La première, c’était à Rouen, quand les gars de la douane t’avaient coincé avec une cargaison entière de café dans une barque. La seconde, c’était l’hiver dernier, quand tu as cru pouvoir doubler le Polonais du sentier. Tu te souviens du Polonais ?
— Je me souviens.
— Tu as une dette, Lucien. Une dette qui ne se rembourse pas avec de l’argent.
Lucien sentit son estomac se nouer. Il connaissait ce ton. Marcel ne demandait jamais de faveur pour de l’argent. Il demandait des faveurs pour la vie. Et les faveurs pour la vie coûtent toujours plus cher.
— Parle.
— J’ai un paquet à sortir. Ce soir. Avant l’aube.
— Où ?
— Au nord. Au-delà de la zone interdite. Dans les bois où l’on ne pose plus de questions.
Lucien haussa un sourcil.
— C’est risqué. Les patrouilles allemandes dans le nord sont plus denses que les cafards dans un hôtel de la Gestapo.
— Ce n’est pas pour un client. C’est pour quelqu’un de ma famille.
Naturellement. C’était toujours pour la famille. Celle du sang ou celle du cœur, peu importait. La famille transformait un simple colis en cercueil potentiel.
— Qu’y a-t-il dedans ?
— Tu n’as pas besoin de savoir.
— Si je ne sais pas, je ne peux pas anticiper.
— Si tu sais, tu pourras le dire sous la torture. Mieux vaut que tu puisses honnêtement dire : *je ne savais pas.*
Le raisonnement se tenait, aussi sombre fût-il. Marcel alla chercher un paquet sous sa table : une simple sacoche de toile, pas plus grande qu’un livre de messe, enveloppée dans un linge gris. Il la poussa vers Lucien.
— Tu la prends, tu passes par la porte de la butte avant l’aube. Tu longes le mur du cimetière jusqu’à la ferme des Charmes. Là, tu demandes le père Anselme et tu dis : *le pain est rassis mais il nourrit encore.* Il te donnera un reçu. Ce reçu, tu le brûles.
— C’est tout ?
— C’est tout. Après ça, la dette est effacée.
Lucien regarda la sacoche. Légère. Trop légère pour de l’or, trop légère pour des armes. Des documents ? Des papiers ? Des lettres ? Peu importait. La valeur n’était pas dans le poids, mais dans la destination.
— J’ai besoin de quelque chose en échange, dit Lucien.
Marcel plissa les yeux. Le marchandage entre eux était rare, jamais insultant, mais toujours précis. C’était la règle : on n’accordait rien sans contrepartie, car accepter un cadeau gratuit était une façon de se rendre vulnérable.
— Je ne peux pas te payer.
— Je ne veux pas d’argent. Je veux des informations.
— Sur quoi ?
— L’or. Le convoi. Celui dont tout le monde parle à voix basse, du côté des Halles jusqu’aux caves de Pigalle. Je veux savoir qui le cherche.
Marcel se tut de longues secondes. Il retourna s’asseoir, tira une pipe éteinte de sa poche et la mâchonna sans la bourrer.
— Il y a trois semaines, explique-t-il enfin, un homme est venu me voir. Pas pour du colis. Pour de l’argent sale. Il voulait convertir des marks en francs sans trace. Beaucoup de marks. Je l’ai éconduit. Mais j’ai noté son visage. Il avait une cicatrice en forme d’étoile sous l’oreille gauche.
— Étoile ?
— Cinq branches. Proprement faite. Pas accidentelle. Une marque.
— Une marque comme un tatouage ?
— Comme une signature.
Lucien mémorisa. Une cicatrice en étoile, sous l’oreille gauche. Un homme qui cherchait à blanchir des marks allemands à Paris en 1943. Cela restreignait la liste.
— Il a dit autre chose ?
— Il a dit qu’il cherchait des gens pour un travail. Des gens rapides et silencieux. Des gens qui ne posaient pas de questions. Je lui ai dit que je ne connaissais personne de ce genre. Il est parti en riant.
— En riant ?
— Comme un homme qui sait déjà tout. Qui n’a pas besoin de mes réponses.
Lucien prit la sacoche et la glissa sous sa veste. Le cuir était froid contre sa poitrine.
— Je te dois toujours la faveur de la porter, dit-il. Mais les informations, elles, me sont acquises par cet échange.
Marcel hocha la tête, une fois.
— Fais attention à toi, Lucien. La nuit est pleine de gens qui te veulent du bien, et c’est le plus dangereux de tous les dangers.
— Je croyais que c’était ceux qui me voulaient du mal.
— Non. Ceux-là, tu les vois venir. C’est ceux qui te sourient en te plantant un couteau dans le dos qu’il faut craindre.
Lucien sourit sans joie.
— J’ai déjà croisé ce genre de sourire, ce soir.
— Alors tu sais ce que je veux dire.
Sur le palier, Lucien marqua une pause. Il tendit l’oreille. Rien. Il redescendit les escaliers aussi silencieusement qu’un chat et sortit dans la rue. La pluie s’était arrêtée. Le pavé luisait. Quelque part, un clairon allemand sonnait le couvre-feu.
Il avait un colis à livrer, une dette à rembourser, et un nom en tête. *La Butte.* Le fragment de carte disait simplement cela. La butte de Montmartre ? La butte aux Cailles ? Ou simplement la colline Saint-Geneviève, au-dessus des catacombes ?
Le paysan qui lui avait donné le fragment était mort pour ça. Le colonel allemand était mort pour ça. Et si Lucien ne faisait pas attention, il serait le prochain à planter le décor.
Il serra la sacoche contre son torse et se mit en marche vers la porte de la butte, les yeux rivés sur les ombres mouvantes derrière lui. Il y avait quelque chose dans ces ombres. Quelque chose qui savait déjà.