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Le Registre Doré

Lire le chapitre 7: The Resistance's Price

La pluie s'était mise à tomber, fine et tenace, quand la main gantée de cuir s'abattit sur l'épaule de Lucien. Il avait à peine quitté la rue des Martyrs que la silhouette s'était détachée de l'ombre d'un porche, aussi discrète qu'un chat.

— Monsieur Marchand. On m'envoie vous chercher.

La voix était féminine, basse, sans trace d'accent parisien. Lucien tourna la tête lentement, calculant déjà ses options. La femme portait un imperméable trop neuf pour ce quartier, et sous le col relevé, il devina un visage aux traits durs, des yeux qui n'avaient pas souri depuis longtemps.

— Moi ? Je ne connais personne qui ait besoin de me chercher. Je suis un simple commerçant.

— La dame au prénom de fleur veut vous voir. Elle a dit que vous sauriez reconnaître une invitation quand elle en porte les marques.

Camille. Le délai de vingt-quatre heures n'était pas encore écoulé, mais à en juger par le ton de la messagère, la patience de la Résistance avait des limites qu'on ne testait pas impunément.

Lucien jeta un coup d'œil aux toits ruisselants, aux fenêtres closes. Quelque part dans cette ville, Sabine attendait sa réponse, et ailleurs, des hommes en uniforme noir cherchaient un fragment de carte qui brûlait dans la doublure de sa veste. Une journée ordinaire à Paris, en somme.

— Conduisez-moi, dit-il.

Ils marchèrent en silence, remontant vers la Butte aux Cailles par des ruelles qui semblaient avoir été vidées de leurs habitants. La pluie effaçait les sons, étouffait les pas. Lucien nota chaque détour, chaque porte entrebâillée, chaque rideau qui bougeait. La femme le mena à un immeuble décrépit rue de la Fontaine-à-Mulard, dont la porte cochère s'ouvrit sur une cour intérieure envahie de mauvaises herbes.

Un atelier d'artiste désaffecté, au troisième étage. Des toiles empilées contre les murs, un poêle à bois qui ronflait, et Camille assise à une table de planches, une carte de Paris déployée devant elle.

— Lucien. Je commençais à penser que vous m'aviez oubliée.

Sa voix était calme, presque cordiale. C'était précisément ce qui inquiétait Lucien. La cordialité chez les gens qui tenaient un pistolet sous leur veste n'annonçait jamais rien de bon.

— J'ai été occupé, madame. Les affaires ne dorment jamais, même en temps de guerre.

— Surtout en temps de guerre, corrigea-t-elle. Les affaires de certains prospèrent sur le malheur des autres.

Elle poussa une chaise vers lui. Il s'assit, gardant les mains visibles sur la table.

— Vous n'avez pas répondu à ma proposition. Le temps presse.

Lucien croisa les bras, puis se ravisa. Il prit un air pensif, celui qu'il réservait aux clients indécis.

— J'y réfléchis. Mais réfléchir demande des informations. Vous me demandez de risquer ma vie pour une cause qui n'est pas la mienne, au bénéfice d'un trésor dont vous ne m'avez même pas dit s'il me reviendrait en partie.

Camille sourit, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.

— Vous êtes un homme pragmatique. J'apprécie cela. Les idéalistes se font tuer en premier, et ils emportent souvent leurs alliés avec eux.

Elle se leva et vint se placer derrière lui, si près que Lucien sentait la chaleur de son corps.

— Mais la confiance se gagne. Vous me demandez des garanties, je vous demande des preuves. Montrez-moi votre bonne foi, et je vous montrerai la mienne.

— Quel genre de preuve ?

— Les patrouilles allemandes. Leurs horaires. Leurs itinéraires. Vous connaissez la ville mieux que quiconque, vous savez où les camions s'arrêtent, où les soldats fument, où les officiers prennent leur café.

Lucien sentit le piège se refermer. S'il donnait des informations qu'il ne possédait pas, Camille le saurait. S'il en donnait de vraies, il brûlait un atout précieux. Mais il avait joué ce jeu toute sa vie : donner un peu, garder l'essentiel.

— Il y a une patrouille qui part de la caserne du Château-d'Eau tous les soirs à vingt heures, dit-il lentement. Elle suit tranquillement le boulevard de Strasbourg jusqu'à la place de la République, puis remonte vers le canal Saint-Martin. Trois soldats, un sous-officier. Ils s'arrêtent chez le marchand de vin rue du Faubourg-du-Temple pour acheter des bouteilles. Pas très disciplinés, ceux-là. Les officiers les ont à l'œil.

Camille hocha la tête, comme si elle comparait avec des renseignements déjà en sa possession.

— Le boulevard de Strasbourg, répéta-t-elle. Intéressant.

— Mais je vous préviens, c'est une patrouille qui va être remplacée. Le commandement allemand a changé ses horaires ce matin pour la plupart des routes du nord de Paris. J'ai entendu un sergent se plaindre chez le coiffeur.

Ce n'était pas tout à fait vrai — le sergent en question s'était plaint d'autre chose, et les changements d'horaires étaient une rumeur qu'il avait lui-même semée la veille au marché noir, histoire de brouiller les pistes pour une livraison. Mais Camille n'avait pas besoin de le savoir.

Elle fit le tour de la table et s'assit en face de lui, les coudes sur la carte.

— Vous êtes précieux, Lucien. C'est bien ce qui m'inquiète. Les hommes précieux sont des hommes courtisés, et les hommes courtisés ont tendance à servir plusieurs maîtres.

Elle glissa un doigt sur la carte, suivant une ligne tracée au crayon qui partait du nord de Paris, passait par Montmartre, puis bifurquait vers l'est.

— Le fragment que vous avez. Je sais que vous l'avez. Ne me demandez pas comment. Ce que je veux, c'est que vous compreniez une chose : cette cachette, où qu'elle soit, n'appartient pas à un seul homme. Elle appartient à la France.

Il y eut un silence, troublé seulement par le crépitement du poêle et la pluie contre les vitres. Lucien baissa les yeux sur la carte. Une ligne au crayon, tracée d'une main peut-être pressée, peut-être nerveuse. Et quelque chose attira son regard — une marque, à la limite nord de la ville, près de Saint-Denis. Un petit cercle, presque effacé.

— C'est quoi, ça ? demanda-t-il en montrant le cercle.

Camille eut un imperceptible mouvement de recul.

— Une erreur. Une tache d'encre.

Le mensonge était trop rapide, trop net. Lucien avait passé assez de temps avec les menteurs pour reconnaître la perfection maladroite d'une excuse improvisée. Il garda son expression neutre, mais son esprit travaillait déjà.

— Bien. Je vous remercie de votre temps, madame. Je vous apporterai une réponse définitive bientôt.

Il se leva, mais Camille l'arrêta d'un geste.

— Une dernière chose. Notre informateur dans le commandement allemand nous a transmis une information curieuse ce matin. Il paraît qu'un officier SS de haut rang a été vu en train d'interroger les gardes de la Banque de France sur des transferts récents de lingots en provenance d'Allemagne.

Lucien se figea. Il se força à respirer calmement, à garder son masque.

— Les Allemands déplacent leur or ? Ce n'est pas mon problème.

— L'officier en question avait une particularité physique. Une cicatrice en forme d'étoile à cinq branches, sous l'oreille gauche. Vous connaissez peut-être quelqu'un qui pourrait m'en parler ?

L'air se fit plus lourd dans l'atelier. Lucien pensa à Marcel, à ses mots prononcés quelques heures plus tôt dans la pénombre d'un café : *un brocanteur inconnu, avec une cicatrice en étoile sous l'oreille*.

— Non, dit-il. Je ne le connais pas.

Camille le regarda longuement, puis hocha lentement la tête.

— Bien. J'aime à croire que vous me dites la vérité, Lucien. Pour votre bien.

La messagère le raccompagna dans la cour. La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait chargé d'humidité, de lourdeur, de promesses d'orage. Lucien remonta le col de sa veste et marcha, les pensées enchevêtrées dans une toile que chaque information semblait rendre plus complexe.

Un informateur dans le commandement allemand. Camille avait quelqu'un à l'intérieur, quelqu'un qui voyait les documents confidentiels, les transferts de lingots. Si cet informateur pouvait confirmer l'identité de la cicatrice, ou peut-être localiser les mouvements du trésor du côté allemand…

Mais pour ça, il fallait qu'il travaille avec elle. Et travailler avec la Résistance, c'était porter une cible sur son dos dans une ville qui changeait d'allégeance au gré des victoires et des défaites.

Au coin de la rue, la messagère avait disparu. Mais de l'autre côté du boulevard, adossé à une devanture fermée, un homme en imperméable lisait un journal. The same journal depuis trop longtemps. Lucien leva les yeux au ciel, soupira, et se mit en marche vers le nord-est, là où l'attendait un paquet pour le père Anselme.

Il aurait aimé savoir, s'il avait été suivi, s'il s'agissait de la Résistance, de l'homme à la cicatrice, ou de son tailleur qui voulait être payé. Mais c'était Paris, et à Paris, on ne choisissait pas ses ombres. On apprenait à vivre avec.