Le Registre Doré
Lire le chapitre 8: The Brother's Lie
La pluie s'était arrêtée vers minuit, laissant les pavés du Marais luisants comme des dos de phoques. Lucien remonta le col de son manteau et poussa la porte du Café des Oiseaux. L'établissement de son cousin Pierre servait de façade aux affaires troubles du quartier depuis trois générations, mais Pierre, lui, avait choisi son camp : celui des vainqueurs, ou du moins de ceux qui croyaient l'être encore.
Le café était presque vide à cette heure indue. Seul un sous-officier de la Wehrmacht sirotait un ersatz de café dans le coin, et Pierre essuyait des verres derrière le comptoir, sa chemise blanche immaculée sous son gilet.
« Lucien ! » Pierre afficha un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. « Quelle surprise. Ou plutôt, quelle manque de chance. »
— Parlons ailleurs.
Pierre fit un signe de tête vers l'arrière-salle. Le sous-officier ne leva pas les yeux. Dans la réserve, entre des caisses de vin volé et des sacs de farine détournée, ils s'assirent face à face. Pierre alluma une cigarette et en tendit une à Lucien.
« J'ai entendu des choses intéressantes à ton sujet, cousin. Des choses qui pourraient te valoir un voyage vers l'est, si tu n'y prends pas garde. »
Lucien inhala la fumée sans broncher. « Je suis un homme d'affaires discret. Tu le sais. »
— Discret ? Un homme qui court après le même trésor que les SS ? Ce n'est pas de la discrétion, c'est de la folie.
— Je ne cours après rien. Je fais mon travail.
Pierre se pencha en avant, ses coudes sur les genoux. Son visage, si semblable à celui du père de Lucien — même mâchoire large, mêmes yeux gris — se durcit. « Parlons de famille, alors. Ton frère. »
Le sang de Lucien se glaça.
« Jean-Paul est mort. » La phrase sortit avant qu'il ait pu la retenir. Un mensonge, pur et simple.
Pierre cligna des yeux. « Mort ? Quand ? Comment ? »
— Typhus. Camp de stalag. Janvier. L'Association des prisonniers m'a envoyé la lettre. Je n'ai pas jugé utile de te prévenir, vu que tu portes maintenant l'uniforme de leurs geôliers, ou presque.
Pierre recula comme frappé. « Tu mens. »
— Pourquoi mentirais-je ?
— Parce que tu as toujours été un lâche sentimental. Tu as menti pour le protéger.
Lucien garda son visage de marbre. En vérité, il n'avait aucune idée de l'état de son frère, fait prisonnier en 1940 lors de la débâcle. Les nouvelles étaient rares, filtrées, souvent fausses. Mais si les Allemands venaient à apprendre que Jean-Paul Marchand, soldat français capturé, avait été impliqué dans un acte de sabotage dans son camp, tout le réseau familial — les contacts, les faveurs, la liberté de mouvement de Lucien — s'effondrerait. Les Allemands n'avaient que faire des liens de sang ; ils frappaient le frère, l'oncle, le cousin.
« Il est mort, Pierre. Accepte-le. »
Pierre le fixa longuement, cherchant la faille. Lucien soutint son regard, un exercice de volonté qu'il avait perfectionné dans les salles de jeu de Pigalle où l'on apprenait à mentir avec les yeux autant qu'avec la bouche.
Finalement, Pierre écrasa sa cigarette dans une soucoupe. « Si Jean-Paul est mort, alors peut-être peux-tu m'être utile d'une autre manière, cousin. »
— Je n'aide pas mon prochain.
— Tu aideras. Parce que j'ai des informations qui t'intéresseront. Sur un homme que tu cherches. Un homme avec une cicatrice en forme d'étoile.
Lucien ne bougea pas. Mais son cœur accéléra.
— Je t'écoute.
— Non. Tu écoutes, tu agis, et ensuite je parle. Tu dois livrer un colis à la gare de l'Est. Demain, dix-sept heures. Une valise brune, consigne 44. Tu la déposes, et tu pars. C'est tout.
— Une valise piégée ?
— Une valise d'argent. De faux francs pour financer des opérations de représailles. Le genre de geste patriotique que tu pourrais comprendre, même si tu ne le commets jamais toi-même.
Lucien réfléchit rapidement. Marcel, Camille, Sabine, le fragment de carte, la livraison à l'aube chez le père Anselme — tout se bousculait. Mais l'étoile à cinq branches possédait le pouvoir de réorganiser ses priorités.
« Et si je refuse ? »
Pierre sourit, une expression qui ne ressemblait à rien d'humain. « Si tu refuses, je mentionne à mes amis de la Gestapo que ton frère, loin d'être mort de typhus, pourrait être en vie et impliqué dans des activités de sabotage. Et que son frère aîné, qui ment si bien, pourrait savoir où il se trouve. »
Lucien se leva lentement. « Tu es un salaud, Pierre. »
— Nous sommes une famille de salauds, Lucien. C'est ce qui nous a permis de survivre à tous les régimes. Toi, tu as juste oublié la deuxième partie.
Il sortit de la réserve, traversa le café en ignorant le regard du sous-officier et poussa la porte vers la rue humide. La pluie recommençait à tomber, fine et froide, cinglante sur son visage découvert.
Son frère. Jean-Paul. Trois ans de silence radio, et maintenant ce poids supplémentaire. Il avait menti pour se protéger, pour protéger sa position fragile entre la Résistance, les Allemands et la pègre. Mais ce mensonge, il devrait le porter désormais. Le dire à Camille — elle exigerait de connaître tous ses liens familiaux. Le dire à Marcel — il verrait une faiblesse à exploiter. Le dire à Sabine ? Non. Sabine devait rester dans l'ignorance de tout.
Et Pierre savait pour l'étoile. Comment ? Le scarifié opérait-il si ouvertement que même un collaborateur de seconde zone en avait entendu parler ? Ou était-ce une ruse pour tester Lucien ?
Il marcha vers le nord, vers Montmartre, la pluie remplissant le caniveau où des rats gras et brillants se disputaient des épluchures. À la Butte, il pourrait voir le fragment de carte à la lumière d'une lampe, loin des regards. Cette « Butte » écrite sur le parchemin déchiré — la colline de Montmartre ou celle de Belleville ? Peut-être même la butte témoin de la plaine de France, au nord de la ville. Le temps s'amenuisait.
Derrière lui, le bruit d'un talon sur le pavé. Il s'arrêta net. Le silence s'installa.
Il continua, tourna à gauche dans une ruelle étroite, s'encadra dans l'embrasure d'une porte. Le pas suivant ne vint pas. Mais il savait, avec une certitude animale, qu'il était suivi — encore.
Le même suiveur que la veille ? Ou un nouveau, engagé par les SS pour surveiller les pions du jeu ?
Il alluma une cigarette, le temps de réfléchir. La nuit était encore longue. Son colis attendait chez le père Anselme avant l'aube, son mensonge familial pesait déjà sur ses épaules, et quelque part dans cette ville, un homme à la cicatrice en étoile tirait les ficelles d'un réseau qui dépassait de loin la simple chasse au trésor.
Derrière lui, dans l'ombre d'un porche, une silhouette s'attarda un instant de trop.
Lucien jeta sa cigarette et disparut dans les entrailles de la ville, vers les égouts où l'on pouvait encore, pour quelques heures, échapper aux regards qui cherchent et aux bouches qui parlent.