Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 11: The Number 40
La barque glissait sur l'eau noire de la Seine, et Étienne ramait sans bruit, les yeux fixés sur la rive. Le clocher de Saint-Paul sonna quatre heures. Dans moins d'une heure, Ferraud monterait les marches. Dans moins d'une heure, le couperet tomberait—à moins qu'Étienne ne trouve un moyen de lui parler avant.
Il tira la barque sous l'arche du Pont Marie et s'accroupit, le souffle court. Le numéro 40. Marguerite avait dit que le prisonnier secret était le "quarantième" d'un groupe. L'homme mort dans le cachot portait ce chiffre sur son papier. Et Pierre, son frère, avait écrit ce même nombre dans sa note. Mais les conspirateurs dans le donjon avaient parlé d'un coffre numéroté à la Monnaie—coffre 40.
Coffre 40. Pas prisonnier 40. Coffre.
Étienne ferma les yeux et reconstruisit la conversation volée. "Il ira au coffre 40 comme les autres," avait dit l'homme à la cicatrice. "On l'y attend." Les autres. Les autres quoi ? Les autres curieux ? Les autres qui avaient découvert ? Ou les autres prisonniers substitués—chaque "quarantième" exécuté en effigie tandis que le vrai corps disparaissait dans un coffre ?
Il ouvrit les yeux. Le Monnaie. La Monnaie fondait l'or de la République en pièces, mais aussi en lingots pour le trésor. Un coffre 40, marqué comme livré à la Monnaie. Livré... mais jamais reçu ?
Il remonta vers le quai de la Monnaie, laissant la barque s'échouer dans la vase sous le Pont Neuf. La Monnaie se dressait massive, ses murs épais comme une forteresse. Les fenêtres du rez-de-chaussée luisaient faiblement—les feux des fours ne s'éteignaient jamais. Des gardes nationaux montaient la garde devant l'entrée principale.
Étienne connaissait les entrepôts. Pour construire les échafaudages, il avait dû se rendre souvent dans les dépôts nationaux, réquisitionner du bois, des poutres. La Monnaie avait un accès par la cour des livraisons—celle par laquelle entraient les métaux bruts et sortaient les pièces frappées. Les charrettes de charbon y passaient à toute heure pour alimenter les fours.
Il contourna le bâtiment, longeant le mur jusqu'à la grille de la cour des livraisons. Comme prévu, un charretier attendait, son cheval fumant dans l'air froid. Étienne s'approcha, reconnaissant l'homme—un ancien du quartier qui livrait le charbon deux fois par semaine. Il lui glissa une pièce et un mensonge. Le charretier haussa les épaules, l'aida à se glisser sous la bâche du tombereau, et la charrette cahota dans la cour.
Étienne compta les secondes. La charrette s'arrêta. Bruits de déchargement. Puis silence. Il souleva la bâche et se laissa glisser au sol une fois sûr que la cour était vide.
Les entrepôts s'alignaient contre le mur nord. Il les connaissait en plan—étagères de métal brut, lingots en attente de fonte, coffres cachetés de cire aux armes de la République. Le gardien de nuit somnolait dans sa loge, une bouteille vide à la main.
Étienne entra dans la première travée. Des caisses, des tonneaux. La seconde travée contenait les coffres, rangés en rangées numérotées. Il compta : vingt, vingt-cinq, trente, trente-cinq... Le coffre 40 se trouvait au fond, à gauche, plus grand que les autres.
Il s'en approcha, le cœur battant. Pas de verrou. Il souleva le couvercle.
Vide.
Dedans, une seule pièce de cuir au fond, froissée. Étienne la ramassa. C'était un gant—usé, avec une tache sombre que la lumière révélait comme du sang séché. Il le retourna. À l'intérieur du poignet, une marque était estampillée dans le cuir : un petit symbole, un sceau en forme d'étoile à six branches. Un sceau de banque.
Le coffre était vide, mais il était marqué comme livré à la Monnaie. Épinglé à l'intérieur du couvercle, un bordereau en papier jauni :
Coffre 40 — lingots, 25 barres, marque royale — livré à la Monnaie pour refonte au titre républicain. Réceptionné. Scellé.
Réceptionné. Scellé. Mais le coffre était vide, et le sceau de cire était brisé depuis longtemps.
Un bruit derrière lui. Étienne se retourna, la main déjà sur son couteau.
Un jeune homme en tablier de cuir, une plume d'oie derrière l'oreille, une liasse de registres sous le bras. L'employé de la Monnaie. Il s'arrêta, écarquilla les yeux.
"Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?"
Étienne ne bougea pas. "Je cherche ce que ce coffre contenait."
Le jeune homme regarda le coffre ouvert, puis le visage d'Étienne, puis de nouveau le coffre. Quelque chose dans son expression changea—la peur d'un homme qui n'est pas sûr du côté où se trouve le danger.
"Vous n'êtes pas d'ici," dit le jeune homme à voix basse. "Ils vous ont envoyé ?"
"Qui ?"
Le jeune homme fit un pas en arrière. "Écoutez, je ne sais rien. Je tiens seulement les registres. Mais je peux vous dire une chose." Il baissa la voix jusqu'au murmure. "Les coffres qui arrivent avec le sceau royal ne partent jamais à la fonte. Pas à la fonte telle qu'elle est déclarée."
"Alors où ?"
L'employé jeta un regard nerveux vers la porte. "Le maître des monnaies a fait installer un four séparé, l'année dernière. Personne n'a le droit d'y entrer. Seulement lui et son fondeur privé. Les lingots à marque royale y disparaissent. Des heures entières de fonte." Il essuya son front d'un revers de main. "Et ce qui sort n'a pas le titre républicain. L'or est plus pur. Beaucoup plus pur."
Plus pur. Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds. L'or royal n'était pas refondu pour la République. Il était purifié, affiné, transformé en barres d'une qualité bien supérieure au standard national. De l'or qui ne venait pas du peuple—qui venait des coffres des nobles, des biens de l'Église, des trésors de guerre. De l'or volé aux condamnés avant leur exécution.
Ou de l'or qui finançait autre chose.
"Ce que vous dites," souffla Étienne, "ce sont des lingots qui entrent et ressortent avec un autre titre ?"
"Et un autre sceau," dit l'employé. Il hésita, puis sortit un papier de sa poche, un brouillon de registre. "Je l'ai noté, parce que ce n'est pas normal. Vingt-cinq barres entrées. Dix-huit barres fondues selon les registres. Il en manque sept. Sept, chaque mois. Les comptables disent que c'est de la perte au feu. Mais une perte de sept barres sur vingt-cinq, ça n'existe pas." Il montra le chiffre écrit de sa main, au crayon. "Sept barres disparues chaque mois. Et les commandes d'acier pour les échafaudages qui augmentent en même temps."
Du bois. Des échafaudages. Des exécutions. Chaque mois, un prisonnier de plus, un groupe de plus, et sept barres d'or qui sortaient sous un autre sceau.
Les exécutions ne tuaient pas seulement des hommes, comprit Étienne. Elles couvraient un commerce. Les condamnés mouraient en public, la foule acclamait la Révolution, et pendant ce temps des barres d'or royal rejoignaient un trésor parallèle. Et le numéro 40—ce n'était pas un prisonnier. C'était peut-être le nombre de coffres. Ou la quantité de barres par convoi.
"Le four privé," dit Étienne. "Il est où ?"
L'employé secoua la tête, reculant déjà vers la porte. "J'ai trop parlé. S'ils savent que j'ai..."
"Attendez."
Il le rattrapa par le bras. Le jeune homme tremblait. "Quel sceau ? Le sceau sur les barres qui sortent—vous l'avez vu ? À quoi ressemble-t-il ?"
L'employé ferma les yeux, comme s'il revoyait la scène. "Une fleur," dit-il. "Une fleur de lys. Estampée dans l'or. Je n'ai vu ça qu'une fois, de loin, avant qu'ils ne referment la caisse. Une fleur de lys, monsieur. La marque du roi."
La marque du roi. L'or de Louis. Celui de la République fondait tout cela pour le peuple—et quelqu'un à l'intérieur, au cœur même de la Monnaie, produisait des barres d'or royal pur, estampillées de la fleur de lys, versées chaque mois dans les coffres numérotés.
Étienne lâcha le bras du jeune homme. Celui-ci s'enfuit vers la porte, disparaissant dans la travée sombre.
Et alors, dans le silence du bâtiment, Étienne entendit des pas. Plusieurs paires. Des pas lourds, rythmés, qui se dirigeaient vers l'entrepôt.
Il regarda autour de lui. Pas d'issue. Les fenêtres étaient grillagées. Les rangées de coffres formaient des murs aveugles.
Les pas se rapprochèrent.
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