Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 14: Aftermath - The Trial's Show
La salle était pleine à craquer, une chaleur moite de corps entassés et de souffles retenus. Étienne s'était glissé au fond du public, parmi les sans-culottes et les marchandes de poissons venues voir la chute d'un juge. L'air sentait la sueur, le vin aigre et cette excitation particulière des foules parisiennes devant un spectacle.
Sur l'estrade, Ferraud se tenait droit, vieilli de dix ans en une nuit. Ses vêtements de magistrat étaient propres mais défraîchis, comme s'il les avait portés en prison, et sa mâchoire serrée trahissait seul son angoisse. Les charges étaient lues d'une voix monocorde par un greffier dont les doigts tremblaient légèrement sur le parchemin.
Trahison. Fabrication d'assignats. Complot contre la République.
Des mots qu'Étienne connaissait trop bien — mais inversés. C'était Ferraud qui poursuivait les faux-monnayeurs, celui qui tenait les registres des procès. Le voir accusé de ce qu'il combattait avait quelque chose de grotesque, une pièce de théâtre où l'on donnait à l'acteur principal le rôle de son propre bourreau.
Le procureur, un homme rougeaud nommé Danton du barreau — non, ce n'était pas Danton, un autre, au visage bouffi — déroulait une histoire soigneusement construite. Des assignats faux découverts dans la demeure du juge. Des témoins qui avaient vu Ferraud rencontrer des agents royalistes près du Pont-Neuf. Des lettres, bien sûr. Toujours des lettres.
Étienne observait le jury, des citoyens triés sur le volet, des hommes du peuple presque tous. Ils écoutaient avec cette attention grave des gens qui savent que leur oui ou leur non enverra un homme au couperet. Mais Étienne lisait autre chose dans leurs regards : ils avaient déjà décidé. La machine judiciaire révolutionnaire avait son propre élan, et Ferraud n'était qu'un tronc qu'on amenait à la scie.
Un mouvement attira son œil. Ferraud, qui écoutait stoïquement les charges, tourna légèrement la tête vers le public. Son regard balaya la salle sans s'arrêter — puis se fixa sur Étienne. Une étincelle de reconnaissance traversa son visage fatigué. Ses lèvres bougèrent, formant des mots silencieux.
Étienne fronça les sourcils, incapable de lire le mouvement des lèvres du premier coup.
Ferraud répéta, plus lentement, découpant chaque syllabe :
*Trouve la fille.*
Puis il détourna le regard, fixant le plafond, comme s'il n'avait jamais rien fait d'autre que contempler les poutres de la salle.
Étienne resta figé. La fille ? Quelle fille ? La maîtresse de Ferraud, Marguerite, il l'avait déjà trouvée. La fille du directeur de la Monnaie ? Une autre encore ? Le message semblait surgi de nulle part, un appel jeté dans le vide d'une salle hostile.
Les débats continuèrent. Des témoins défilèrent, tous récitant leur texte avec la précision de comédiens bien répétés. Étienne reconnut le schéma — les mêmes phrases, les mêmes insistances sur certains détails, comme si on leur avait soufflé les réponses. Le tribunal était une mascarade, mais une mascarade mortelle.
— L'accusé a-t-il quelque chose à dire ? demanda le président du tribunal, un homme sec au nez busqué.
Ferraud se leva lentement. Ses mains reposaient sur le rebord de bois devant lui, calmes mais les jointures blanchies.
— Je dirai seulement ceci, citoyens, commença-t-il d'une voix ferme. Vous me jugez pour des crimes que je n'ai pas commis. Ceux qui ont monté cette accusation le savent aussi bien que moi. Mais je sais que la vérité, comme l'eau, trouve toujours son chemin à travers la roche. Elle peut être retardée. Elle ne peut être arrêtée.
Le silence dans la salle était tel qu'on entendait le grattement de la plume du greffier qui notait ses paroles.
— Je ne demande pas votre pitié, poursuivit Ferraud en regardant les jurés un à un. Je demande seulement ceci : quand la vérité éclatera — et elle éclatera — souvenez-vous que vous avez condamné un innocent sur des preuves forgées par des traîtres.
Un murmure parcourut la salle. Le président frappa son maillet.
— L'accusé voudrait-il nommer ces prétendus traîtres ?
Ferraud sourit, un sourire triste qui ne touchait pas ses yeux.
— À quoi bon ? Un homme mort ne peut rien ajouter à son propre procès. Mais je vous le dis : la République est en train de se dévorer elle-même. Le sang qu'elle boit aujourd'hui, elle le regrettera quand elle verra ce qui lui reste après le festin.
Quelqu'un dans le public cria « À bas le traître ! » et la tension monta d'un cran. Des gardes s'approchèrent de l'estrade. Ferraud se rassit calmement, les mains croisées devant lui, comme un homme qui a fini son travail.
Le verdict fut rendu en moins d'un quart d'heure. Les jurés revinrent, leurs visages fermés, et le président lut la sentence d'une voix qui portait jusqu'aux dernières rangées :
— Coupable de trahison contre la République. Condamné à la peine de mort.
Le public exulta. Des mains applaudirent, des chapeaux volèrent. Dans la cohue, Étienne remarqua un homme — trois rangs devant lui — qui ne battait pas des mains. Il applaudissait, oui, mais ses yeux restaient froids, fixes sur Ferraud. Un homme au visage marqué d'une longue cicatrice qui partait de sa tempe gauche jusqu'à sa mâchoire.
Étienne sentit son sang se glacer.
Le scarred man. Le complice de la prison.
Comme s'il sentait l'attention, l'homme tourna légèrement la tête, et ses yeux croisèrent ceux d'Étienne pendant une fraction de seconde. Un éclat de reconnaissance. Puis il se retourna et commença à se frayer un chemin vers la sortie.
Étienne hésita. Suivre l'homme ? Ou rester pour voir le reste du spectacle ?
Son cœur lui dictait la première option, mais sa raison — celle d'un artisan qui a appris à mesurer dix fois avant de couper une fois — lui fit prendre la seconde. Il avait besoin de comprendre ce que Ferraud avait voulu dire. La fille. Quelle fille ?
La salle commençait à se vider. Ferraud était reconduit vers une porte latérale, ses chaînes neuves tintant doucement à chaque pas. Au moment de franchir la porte, il se retourna une dernière fois vers le public. Ses yeux cherchèrent Étienne, le trouvèrent, et il fit un signe presque imperceptible de la tête — un acquiescement, comme s'il validait quelque chose qu'Étienne ne comprenait pas encore.
Puis il disparut.
Étienne resta assis longtemps après que la salle fut vide. Une balayeuse remontait l'allée centrale avec son balai de bouleau, poussant devant elle des mégots de pipes, des papiers froissés, des débris de la fête macabre.
Il sortit de sa poche le morceau de papier que Pierre lui avait laissé, celui avec le chiffre 40. Il le tourna dans ses doigts, cherchant un autre sens, une autre lecture. Rien. Puis il pensa aux calepins de Ferraud — tout ce que le juge avait consigné pendant des années. Ces calepins devaient être quelque part, confisqués par la police ou enfermés dans un greffe.
La fille.
Il se leva, ses jambes ankylosées par l'immobilité, et sortit du tribunal. La lumière du jour l'éblouit. Sur les marches, des gamins jouaient à la guillotine avec des brindilles, faisant tomber des têtes de pissenlit qu'ils ramassaient ensuite avec des cris de triomphe.
Il fallait qu'il retourne à la Conciergerie. C'était là que Ferraud était détenu en attendant son exécution. C'était là aussi qu'étaient gardés les prisonniers en attente de jugement — et Dieu sait combien en avaient vu passer entre les mains du juge.
Mais d'abord, il devait cacher ce qu'il portait sur lui. Le registre de Grimaud et les notes de son frère ne pouvaient pas entrer dans une prison. Il pensa à l'atelier, aux planches qu'il avait cachées derrière le double fond qu'il avait installé lui-même sous l'établi. Personne n'avait encore fouillé l'atelier — les espions se contentaient de surveiller de l'extérieur.
Il marchait rapidement, la tête baissée, les mains dans les poches de sa veste de travail. La Rue de la Monnaie était animée, les marchés grouillants, la vie parisienne qui continue comme si rien ne s'était passé. Comme si des juges ne condamnaient pas des innocents à la fabrication de pièces royalistes.
Devant la porte de son atelier, il marqua une pause. La rue semblait normale. Pas de silhouette suspecte sous les arcades. Il entra, ferma la porte derrière lui, et s'accroupit devant l'établi.
Quelques minutes plus tard, le registre et les notes étaient dissimulés dans leur cachette, sous une plaque de bois qu'il avait sciée et ajustée pour qu'elle ne révèle rien à l'œil nu. Il garda seulement sur lui la note de son frère et le compte rendu de la comptabilité du Monnaie qu'il avait griffonné la veille. En cas d'urgence, ces papiers expliqueraient peut-être son histoire — ou le condamneraient. C'était une chance qu'il devait prendre.
Il ressortit dans la rue, verrouilla la porte de son atelier avec un soin particulier, cacha la clé dans la cavité qu'il avait creusée dans le mur de briques, puis se dirigea vers la Conciergerie.
Son pas était sûr, mais son esprit tournait en rond. La fille. La sensation de s'être fait montrer une porte sans qu'on lui donne la clé.
Il pensa à Ferraud encore une fois, au juge qui avait condamné des centaines d'hommes à la guillotine — et qui, à la fin, avait décidé de lui confier quelque chose. Une fille. Quelque part. Tenant une clé, une réponse, une vérité que même la crypte du Monnaie n'avait pas révélée.
La question était : où commencer à chercher ?
Il atteignit les abords de la Conciergerie, l'immense masse de pierre qui semblait absorber la lumière du soleil. Au bout de sa longue attente, un garde qu'il connaissait un peu — un homme nommé Chevalier, jadis charpentier lui aussi — était de faction à la petite porte du sacristie.
Étienne ralentit, s'arrêta devant un étal de fruits, fit semblant d'examiner des pommes, tout en observant Chevalier du coin de l'œil.
Il avait la clé de la sacristie dans sa poche depuis la veille, mais il sentait qu'elle ne serait utile qu'à un certain moment. Ce moment n'était peut-être pas encore venu. Il fallait d'abord trouver qui était la fille.
Un cri lui fit tourner la tête. Sur le quai voisin, un crieur public déployait une feuille imprimée :
— Grande nouvelle ! Le traître Ferraud exécuté après-demain à midi sur la place de la Révolution ! Que le peuple se rassemble pour voir tomber la tête de l'ennemi de la Patrie !
Après-demain. Pas trois jours. Le calendrier s'accélérait.
Étienne jeta une dernière pièce sur l'étal pour une pomme qu'il ne mangerait pas, et se mit en marche.
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