Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 16: The Finance Minister's Daughter
La rue du Bac sentait le savon et l'eau de Javel, une odeur de propreté qui jurait avec la poussière de charpentier encore collée à mes mains. Je frappai trois fois à la porte de la blanchisserie de Marie-Rose, comme le médaillon me l'avait indiqué—non, comme le petit billet caché derrière le médaillon me l'avait indiqué. La carte de Ferraud portait une adresse au crayon, presque effacée, mais assez lisible.
La porte s'entrouvrit sur une femme d'une cinquantaine d'années, les mains rougies par la lessive, le regard méfiant.
— Je cherche Claire, dis-je.
— Il n'y a pas de Claire ici. Vous vous trompez de maison.
Je sortis le médaillon de ma poche. Ses yeux s'arrêtèrent dessus une seconde, puis elle me toisa des pieds à la tête.
— Qui vous envoie ?
— Personne. Un homme va être exécuté demain à l'aube. Le juge Ferraud. Il m'a dit de la trouver.
Elle hésita, puis ouvrit la porte plus large. — Entrez. Vite.
L'intérieur sentait l'amidon et la cire. Des draps blancs pendaient comme des fantômes le long des cordes tendues au plafond. Marie-Rose me fit traverser l'arrière-boutique, passer entre deux rideaux de linge humide, jusqu'à une petite chambre sans fenêtre éclairée par une seule chandelle.
Une jeune femme était assise à une table, penchée sur des papiers. Elle leva la tête. Elle avait des cheveux bruns tirés en arrière, le visage pâle mais les yeux vifs—des yeux qui avaient appris à avoir peur et à la surmonter.
— Claire, dit Marie-Rose, cet homme dit que Ferraud l'envoie.
Claire se leva lentement. — Ferraud est en prison.
— Il sera exécuté demain, dis-je. Il m'a dit de vous trouver.
Elle me détailla du regard, notant mes mains calleuses, mon tablier, la sciure dans mes cheveux. — Vous êtes le charpentier, dit-elle. Celui qui construit les guillotines.
Je hochai la tête.
— Vous êtes Étienne Vautour. Ferraud parlait de vous. Il disait que vous étiez le seul homme honnête proche de la machine.
Cette phrase, venant d'une inconnue, me serra la gorge plus que je ne m'y attendais.
— Il faut que vous veniez, dis-je. Il n'a plus qu'une nuit. S'il sait quelque chose—
— Il sait tout, coupa Claire. Et je sais ce qu'il sait. C'est pour ça que je suis ici.
Elle retourna à la table et poussa une feuille de papier vers moi, une liste de noms écrite d'une écriture fine et serrée. Sept noms, alignés en colonne, chacun suivi d'une date et d'un montant.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Les vraies identités. Les hommes qui sont morts sous les faux noms.
Je m'approchai de la chandelle, lus les noms. Des aristocrates, pour la plupart—je reconnus le marquis de Sévigné, le comte de Lauzun. Mais à côté de chaque nom noble, une autre ligne, griffée d'une autre main, plus hâtive : le nom du condamné qui avait pris sa place sur l'échafaud.
— Sept substitutions, murmurai-je. Ça correspond. Les sept barres d'or par mois.
— Vous savez pour l'or, dit Claire, le regard plus dur.
— J'ai vu la Monnaie. Les barres estampillées au fleur de lys royal.
— Alors vous savez que mon père n'a rien à voir avec cette trahison. Il a refusé de signer. Il a refusé de cautionner le transfert d'or vers les royalistes.
— Votre père ? demandai-je, bien que je commence à comprendre.
— Louis Delacroix. Secrétaire du ministère des Finances. Quand ils ont découvert qu'il allait tout révéler à la Convention, ils l'ont accusé de faux assignats. Il a été guillotiné le 19 octobre. Il y avait trois mille personnes place de la Révolution ce jour-là. Une foule de grondements. Ma mère est morte de chagrin une semaine après.
Elle parlait sans pleurer, les mots durs comme du métal. Je compris que ces larmes-là étaient déjà épuisées depuis longtemps.
— Ferraud était son ami, poursuivit-elle. Il prenait des risques pour moi. Il gardait des copies des procès-verbaux de la Monnaie. C'est lui qui m'a dit de fuir.
— Et la liste ? dis-je en montrant le papier.
— La liste est complète, dit-elle. Sept noms. Sept corps enterrés comme des criminels communs au cimetière de la Madeleine. Parmi eux, deux officiers royalistes importants, un ancien intendant de la maison du roi, et le vicomte de Marillac—celui qui dirige le réseau de l'or au nom du jeune Louis XVII. Si cette liste parvient à la Convention, le réseau entier s'effondre. Ils ne pourront plus nier.
Je relus les noms, mémorisant les dates. Le mois de septembre, octobre, novembre. La dernière substitution datait de la semaine précédente.
— Pourquoi n'avez-vous pas apporté cette liste à la Convention vous-même ?
Elle eut un rire amer. — Croyez-vous qu'il suffise de toquer à la porte pour sauver la République ? Les hommes qui dirigent cette conspiration sont les mêmes qui siègent aux comités. Le Comité de sûreté générale, le Comité de salut public. Si je me présente avec cette liste, ils me feront passer pour une folle ou une traîtresse avant que j'aie pu prononcer dix mots. La moitié du gouvernement trempe dans ce trafic. L'autre moitié préfère ne pas savoir.
— Mais il y a bien quelqu'un, insistai-je. Un membre de la Convention qui écouterait la vérité.
Claire me regarda avec une intensité nouvelle, comme si elle évaluait tout à coup si je valais la peine d'être pris en compte. Puis elle se détourna et prit une autre feuille, plus froissée.
— Il y a un homme. Carnot, au Comité de salut public. Il a été commissaire à la guerre, il a vu les fonds disparaître. Il a demandé une enquête il y a deux mois, mais l'affaire a été étouffée avant même de commencer. Trois jours plus tard, le greffier qui devait témoigner est mort dans sa cellule—une prétendue attaque cardiaque.
— Alors comment sauriez-vous que si nous allons le voir avec cette liste, il nous écouterait ?
— Parce que c'est lui qui a fait passer le message à mon père, il y a six mois, pour l'avertir que quelque chose se tramait à la Monnaie. Mon père me l'a écrit avant sa mort."Claire a la preuve, disait-il. Carnot la protégera." Je suppose que c'est moi, la preuve. Et vous.
— Les preuves ne suffisent pas, dis-je. Il faut qu'il nous croie.
— Il y a plus, dit Claire. Elle posa un doigt sur la liste. — La dernière substitution, celle de la semaine passée. L'homme qui est mort sur l'échafaud à la place du vicomte de Marillac n'était pas un condamné du hasard. C'était un affilié républicain qu'ils ont fait arrêter exprès pour éveiller les soupçons sur une autre affaire. Ils ne choisissent pas n'importe qui, Étienne. Ils choisissent des hommes que personne ne réclamera et dont personne ne pleurera la mort.
Les républicains qu'ils exécutent pour faire passer leurs royalistes, murmurai-je. Et le sang ne coule que sur la lame que je répare chaque matin.
L'idée me glaça. Depuis des mois, je graissais les charnières, j'huilai les rails, j'affûtais les lames pour que ces substitutions passent sans accroc—sans que jamais une panne ne retarde l'exécution d'un homme qui aurait dû vivre et permettre la fuite d'un homme qui aurait dû mourir. Ma compétence qui finançait la restauration de la monarchie.
— Nous devons apporter ça à Carnot, dis-je. Aujourd'hui. Avant que—
Un coup sec à la porte de la blanchisserie m'interrompit. Trois coups, espacés, pas le coup discret de Marie-Rose mais le son lourd d'un poing habillé de gants militaires.
Marie-Rose apparut dans l'encadrement, le visage blême. — Des hommes. Deux. Avec des pistolets. Ils fouillent la rue, maison par maison. Ils demandent une jeune femme aux cheveux bruns.
Claire saisit la liste et la roula d'une main tremblante, la glissa dans son corsage. Je me dirigeai vers la porte du fond.
— Sortie par-derrière, dis-je. Vous connaissez les ruelles ?
— Je connais cette ville mieux que ceux qui la gouvernent, répondit-elle, mais elle était pâle.
Un second coup, plus fort, puis la voix d'un homme : — Ouvrez ! Au nom de la République ! Nous cherchons une fugitive contre-révolutionnaire.
Marie-Rose nous poussa vers une petite fenêtre donnant sur une cour intérieure. — Allez, dit-elle. Vite. Je vais dire que je n'ai vu personne.
Claire passa la première dans la nuit. Je la suivis, atterrissant sur le pavé mouillé, la liste contre son cœur et le médaillon de Ferraud dans ma poche—deux preuves qui ensemble valaient l'or qu'elles accusaient, et qui nous condamnaient toutes les deux si elles nous étaient arrachées.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.