Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 3: Sanson's Debt
Sanson ne l'avait pas conduit vers la place publique, ni vers quelque bureau officiel. Il l'avait entraîné dans une ruelle étroite qui sentait le poisson pourri et le sang séché, à deux pas des Halles. Le bourreau marchait vite, sa grande cape noire balayant les pavés mouillés. Étienne peinait à suivre, ses outils de maintenance cliquetant dans sa sacoche de cuir.
— Où m'emmenez-vous ? demanda Étienne.
Sanson ne répondit pas. Il poussa une porte de chêne vermoulu, sans âge, qui s'ouvrit sur un escalier en colimaçon. L'obscurité avala la lumière du matin. Ils montèrent deux étages. Le bruit des sabots sur les pavés s'estompa, remplacé par le craquement des marches et la respiration lourde de Sanson.
La pièce où ils débouchèrent était petite mais ordonnée. Une table de chêne, deux chaises, une armoire aux portes fermées. Sur la table, une chandelle à moitié consumée et un rouleau de parchemins scellés de cire rouge. Rien, dans ce lieu, n'indiquait la fonction de celui qui l'occupait.
— Je n'ai pas beaucoup de temps, dit Sanson en refermant la porte. L'exécution de demain exige ma présence à la Conciergerie avant midi.
— Vous n'êtes pas le seul à avoir des obligations.
Sanson le regarda. Ses yeux gris, sous des sourcils broussailleux, avaient la dureté d'un homme qui avait vu tomber des centaines de têtes sans broncher.
— Il y a six ans, ton frère Mathieu devait être pendu. Tu te souviens ?
Le ventre d'Étienne se serra. Mathieu. Le nom lui-même était une blessure encore mal fermée. Un vol de pain, une dénonciation, une sentence trop rapide. Il avait vingt ans, Mathieu. Il était maigre comme un clou, il avait les mains d'un apprenti menuisier et des yeux qui riaient trop fort pour ce monde.
— Je me souviens de tout, dit Étienne.
— Le jour de son exécution, je me suis porté garant de sa conduite. J'ai témoigné de ton travail pour la République jusque-là. J'ai dit que ton frère était un homme utile, qu'il s'était déjà engagé dans les sections, qu'il avait contribué à la prise de la Bastille. C'était faux. Mathieu n'avait jamais tenu une arme de sa vie.
— Il était menuisier. Comme moi.
— Tout juste. Mais ce mensonge lui a sauvé la tête. Les juges ont accepté ma parole. Il a été libéré sous ma responsabilité. Dix jours plus tard, il s'est enfui en province, et je suis resté garant de sa bonne conduite jusqu'à sa mort.
Étienne ferma les yeux. Il n'avait jamais su tous les détails. Seulement que Sanson avait intervenu, et que Mathieu avait ri en apprenant qu'un bourreau lui avait sauvé la vie. Un rire nerveux, presque hystérique, avant qu'il ne parte vers le sud.
— Il est mort en province. La fièvre. Je vous l'ai dit à l'époque.
— Et moi, dit Sanson, j'ai continué à signer les registres attestant qu'il vivait encore dans mon quartier. J'ai payé les impôts pour lui, fictivement. J'ai envoyé chaque mois un mot au comité de surveillance attestant de sa loyauté. Cela a duré deux ans avant que les fichiers ne soient réorganisés et qu'on oublie son nom.
Étienne se tut. Il avait un goût de bile dans la bouche. Il savait que Sanson n'aurait jamais fait ça sans raison. Toujours le bourreau calculait deux coups d'avance.
— Que voulez-vous ?
Sanson fit le tour de la table et s'assit. Il déplia les parchemins. Des listes. Des noms. Des dates.
— Depuis trois semaines, j'exécute des hommes dont je ne connais pas les visages. Des condamnés de droit commun, dits-on — des faussaires, des faux assignats, des trafiquants. Rien de politique. Les sentences tombent sans débat. Les avocats sont muets. Les familles ne réclament pas.
Étienne s'approcha. La chandelle vacilla, projetant des ombres mouvantes sur les murs.
— Vous vérifiez les condamnés contre les registres avant chaque exécution, dit Sanson. Vous avez vu Dubois hier. Vous avez vu qu'il ne correspondait pas.
Le cœur d'Étienne faillit s'arrêter.
— Comment savez-vous ?
— J'observe. Vous m'avez semblé troublé après avoir vu son visage. Vous avez gardé les listes au lieu de les remettre aux greffiers. Vous êtes entré dans sa cellule avant que les gardiens ne la scellent. Vous êtes un bien mauvais conspirateur, Étienne.
Le silence s'épaissit entre eux. Étienne pensa au rasoir caché dans sa poche. Il sentait le poids de l'ivoire contre sa cuisse, comme un reproche.
— Je n'ai rien à voir avec les substitutions, dit-il.
— Je le sais. Vous êtes trop maladroit pour un complot. Mais vous avez des yeux. Vous avez vu la liste. Vous avez vu le corps. Je veux savoir.
— Savoir quoi ?
Sanson se pencha. Ses mains, larges et couturées par des années de cordes et de manches d'acier, s'étendirent sur le parchemin.
— Si d'autres condamnés ont été remplacés. Si on me fait exécuter des hommes qui ne doivent pas mourir, alors que les vrais criminels marchent ailleurs. Je veux que tu compares. Les listes que je te donnerai, les registres des prisons. Trouve des anomalies.
— Pourquoi moi ? Vous avez accès à tout. Vous êtes le bourreau. Les juges vous craignent.
Sanson fit un sourire sans joie.
— Les juges me craignent, c'est vrai. Mais je suis surveillé. Depuis que la guillotine travaille sans arrêt, on me regarde. Le Comité de salut public me fait confiance, mais ils ont des yeux partout. Mes déplacements sont connus. Mes visites sont notées. Un homme comme moi qui s'intéresserait trop aux registres des prisons — on se demanderait pourquoi. On se demanderait s'il prépare quelque chose. Vous, vous êtes l'artisan. Vous avez toujours une raison d'être en prison, dans les greffes, dans les corridors. Personne ne vous remarque.
Étienne recula d'un pas. Sa main frôla machinalement sa sacoche, comme pour chercher un appui.
— Vous me demandez de trahir ma fonction.
— Je vous demande de payer une dette. Celle que moi-même j'ai payée pour votre frère. Pendant des années, j'ai signé des mensonges pour que votre famille ne perde pas un fils. Aujourd'hui, je vous demande une heure de votre temps et beaucoup de votre discrétion.
Étienne pensa à Mathieu. Il pensa aux lettres qu'il avait reçues autrefois, jamais signées, du sud de la France, écrites d'une main tremblante. Il se souvint du jour où la dernière était arrivée — un simple billet pour dire que la fièvre l'avait pris pendant l'hiver et qu'il était allé au ciel sans autre bagage que sa peur.
— Et que ferai-je, une fois que j'aurai trouvé ces anomalies ? demanda-t-il.
Sanson se leva. Il tira de sa poche intérieure un second parchemin, plus court, qu'il tendit à Étienne. C'était une liste manuscrite de dates et de noms. Huit noms. Huit jours d'exécutions passées.
— Vous me les rapporterez. Et ensuite, on décidera.
Étienne prit la liste. Le parchemin était encore chaud de la chaleur du corps de Sanson. Surpris par cette intimité forcée, il le glissa dans sa sacoche, contre les outils qu'il utilisait pour ajuster les lames.
— Vous voulez que je commence bientôt ?
— Tout de suite, dit Sanson. La prochaine exécution est demain. Je veux savoir avant de monter sur l'échafaud si l'homme qu'on me livre est celui que la justice a condamné.
— Et si je trouve quelque chose ? Qui vous dit qu'ils ne vous remplaceront pas, vous aussi, un jour ?
Sanson s'arrêta sur le seuil. Il enfonça son chapeau sur son front et jeta un dernier regard à Étienne, sombre comme une lame neuve.
— Si ça arrive, vous serez le seul à connaître la vérité. Et vous choisirez ce que vous en ferez. La vérité n'a jamais été une affaire de justice, Étienne. C'est une affaire de courage.
Il ouvrit la porte et descendit l'escalier sans un mot de plus, abandonnant Étienne dans la chambre vide avec la chandelle et le poids grandissant de ce qu'il venait d'accepter.