Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 29: The Missing Brother Found
L’eau de la Seine gouttait encore de ses cheveux quand Étienne la vit. Claire grelottait à ses côtés, les vêtements collés à la peau, et ils remontaient la berge boueuse vers le quai de la Mégisserie quand une silhouette se détacha de l’ombre d’une charrette renversée.
Étienne tendit le bras pour arrêter Claire. Ses muscles hurlèrent, prêts à fuir, mais il n’avait plus de couteau, plus de pistolet — rien que ses mains nues contre un homme qui s’approchait à pas lents, une lanterne sourde à la main.
« Étienne Vautour », dit l’homme d’une voix rauque, fatiguée.
Étienne cligna des yeux. Il connaissait cette voix. Elle le poursuivait dans ses cauchemars depuis trois ans, depuis la rumeur de la mort de son frère. Mais elle ne pouvait pas être vraie.
« Pierre ? »
L’homme leva la lanterne. La lumière jaune éclaira un visage creusé, des pommettes saillantes, des yeux qui avaient vu trop de choses. Ce n’était plus le frère joyeux et insolent qui avait disparu un soir de brumaire, accusé de trahison contre la République. Ce visage portait les stigmates de la captivité, et pourtant — les yeux, si bleus, si reconnaissables — c’était lui.
« Tu es vivant », souffla Étienne, et ses jambes se dérobèrent presque sous lui.
Pierre fit un pas en avant, puis s’arrêta, tendu, comme s’il s’attendait à ce que son propre frère le frappe. « Ils t’ont dit que j’étais mort. Je l’ai entendu de ma cellule. »
« De ta cellule ? » répéta Claire, la voix tremblante de froid et d’incrédulité. « On a trouvé ton corps dans la Seine. On a enterré quelqu’un sous ton nom, Pierre. »
Pierre tourna la tête vers elle, la dévisagea une seconde, puis rit — un rire amer, cassé. « Le corps, c’était un autre. Un pauvre bougre qu’ils ont noyé pour me remplacer dans les registres. Ils voulaient que tout le monde me croie mort, pour que personne ne me cherche. »
« Qui ça, ils ? » demanda Étienne, la gorge serrée.
Pierre le regarda droit dans les yeux. « Tu sais déjà. Tu le sais depuis la place de la Révolution. Depuis que tu as vu les poids du panier ne pas correspondre aux registres. Depuis que tu as construit ces machines pour eux. »
Étienne sentit le sang quitter son visage. « Comment sais-tu ça ? »
« Parce que c’est moi qui l’ai découvert en premier », dit Pierre. Sa voix se brisa légèrement. « Je travaillais au greffe du Tribunal révolutionnaire. Je tenais les registres des condamnés avant de les porter à Fouquier. Un soir, j’ai remarqué un écart — deux noms, deux dates, un seul corps. J’ai creusé. J’ai trouvé leur système : ils remplaçaient des condamnés par des hommes de paille, puis vendaient les vrais aux enchères dans les provinces ou les échangeaient contre de l’or national. Le métal passait par les caisses du Comité, et Fouquier prenait sa part. »
Étienne fit un pas vers lui, mais Pierre recula. Un geste instinctif, comme un animal blessé qui ne sait plus qui est ami, qui est ennemi. Cela serra le cœur d’Étienne. « Ils t’ont attrapé », dit-il.
« Ils m’ont attrapé la nuit où j’allais porter la preuve au Comité de salut public. J’étais naïf. Je pensais que la République me protégerait. Fouquier avait déjà ses hommes partout. Ils m’ont tiré de mon lit, m’ont traîné dans un sous-sol sous le Palais de Justice. Ils m’ont gardé là, dans une cellule que personne ne connaît, sous les fondations mêmes de la Conciergerie. » Il souleva sa manche, révélant des cicatrices en cercles réguliers autour des poignets. « Presque six mois. »
Claire porta la main à sa bouche. « Comment t’es-tu échappé ? »
« Je ne me suis pas échappé », dit Pierre. « Ils m’ont libéré. »
Étienne et Claire échangèrent un regard. Étienne sentit la colère monter, encore plus vive que la peur. « Libéré ? Pourquoi ? »
Pierre eut un sourire sans joie. « Parce qu’ils ont besoin que je te parle. » Il posa la lanterne à terre et s’approcha de son frère, cette fois sans reculer. « Fouquier sait que tu as survécu au pont. Il sait que tu as essayé d’intercepter son courrier. Il sait que tu sais pour le sceau. Et il sait que tu as été formé par moi — il m’a fait chercher dans mes souvenirs, à ma façon, et quand il a compris que tu étais mon frère, il a décidé de te faire une proposition. »
« Une proposition ? » Étienne cracha le mot comme s’il était empoisonné. « Après Sanson ? Après ce qu’ils ont fait ? »
« Écoute-moi », insista Pierre, la voix pressante. « Ils ont besoin de quelqu’un qui connaît les mécanismes. Les guillotines sont capricieuses. Tu penses que les exécutions publiques marchent toutes seules ? Les lames se déforment, les poulies se grippent, les bascules coincent. Fouquier a peur qu’un raté fasse tout basculer en pleine fête. Il veut une garantie de fonctionnement, chaque jour, chaque exécution. Et il sait que tu es le meilleur. »
Étienne secoua la tête, incrédule. « Il veut que je continue à construire des machines à tuer pour lui ? »
« Il veut que tu le serves, ou que tu meures », dit Pierre. « Mais il y a plus. La nuit de ma libération, j’ai entendu des bribes de conversation entre Fouquier et ses hommes. Ils parlent de la fin. Ils parlent de charger des chariots d’or, de fuir vers les côtes. Fouquier ne compte pas rester jusqu’à la chute. Il prépare son départ — et il va emporter avec lui toutes les preuves, tous les documents falsifiés, tout le trésor national qu’il a détourné. S’il part, tout sera perdu. »
« On a des jours », murmura Claire. « Peut-être des semaines. »
« Des jours », corrigea Pierre. « Je l’ai entendu de sa bouche. Dans moins d’une semaine, il cesse les exécutions massives et il brûle le palais du Tribunal. Il ne reste presque plus rien à détruire — les archives sont déjà triées. Il n’attend que le prochain convoi d’or pour charger les chariots. »
Étienne regarda son frère, ce visage qu’il avait pleuré à genoux devant une tombe vide. Une colère froide remplaça la joie des retrouvailles. « Et toi ? Ils te laissent juste partir ? Ils savent que tu vas venir me retrouver ? »
Pierre soutint son regard. « Oui. C’est le marché. Ils veulent que je te fasse accepter la proposition de Fouquier. Si tu refuses, je serai re-capturé avant la nuit. Ils ont marqué mes vêtements à la craie, une croix sur la nuque — chaque agent du Comité le saura. Je n’ai pas d’autre refuge que toi, Étienne. Et toi, tu n’as pas d’autre moyen d’entrer dans ses appartements privés que par la proposition qu’il t’a faite. »
Claire fixa Pierre. « Tu nous demandes de nous livrer pour pouvoir le frapper? »
« Je vous demande de choisir le seul chemin qui mène à lui », dit Pierre. « Avec moi à l’intérieur, je vous fais entrer par les souterrains de la Conciergerie. Les cartes que j’ai étudiées pendant six mois de captivité sont dans ma tête. Je connais chaque porte, chaque défaut du mur, chaque garde corrompu. »
Étienne ferma les yeux une seconde. Le visage de Sanson apparut derrière ses paupières — la dernière fois qu’il l’avait vu, debout sur la plateforme, la corde à la main, offrant sa vie pour que cette vérité survive. Sanson était mort pour une preuve qu’ils n’avaient toujours pas.
« Fouquier veut me parler », dit lentement Étienne. « Alors Fouquier aura sa conversation. » Il ouvrit les yeux. « Mais pas comme il l’imagine. »
Pierre sourit, pour la première fois, un sourire qui ressemblait à l’ancien Pierre — le frère qui l’avait appris à lire, à compter, à voir les angles droits dans le bois. « Alors nous avons besoin de quelques heures. Et d’un plan. »
Claire s’approcha, pressa la main d’Étienne. « Et du temps. On n’en a pas beaucoup. »
Étienne regarda l’eau noire de la Seine, les lumières lointaines de la Conciergerie qui se dessinaient derrière le brouillard. Une idée prenait forme, froide et nette comme une lame qu’il venait d’affûter.
« On n’en a pas besoin de beaucoup », dit-il. « Une nuit. Suffisante pour sauver mon frère, détruire un renard, et laver la lame que j’ai construite dans le sang d’un homme qui ne méritait pas de mourir. »
Pierre le regarda pendant un long moment, puis murmura : « Tu parles de Sanson. »
Le silence de l’aube répondit pour Étienne.
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