Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 30: The Breakout
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait lourd de Seine et de suie. Étienne, ruisselant, s'était arrêté dans une impasse près du quai de la Mégisserie, le dos contre la pierre humide, la respiration courte. Claire était là, à ses côtés, aussi trempée que lui, essorant ses jupes d'un geste machinal.
« Il sait tout », souffla-t-il. « Chaque mouvement. Chaque heure. Ce n'était pas un piège, c'était une démonstration. »
Claire ne répondit pas tout de suite. Elle regardait l'eau noire de la Seine, où leurs armes et leurs plans venaient de sombrer. Elle parla enfin, la voix basse :
« Alors nous ne jouerons plus son jeu. Nous lui volerons son pion. »
Étienne la regarda. « Pierre. »
« Pierre. »
Il avait refusé l'offre de Fouquier. Le matin même, il avait renvoyé le message par la bouche d'un mendiant, sans réponse écrite, sans signature. Mais dans sa poitrine, la certitude s'était logée comme une lame : on ne refuse pas Fouquier-Tinville sans conséquence. Le prochain pli porterait peut-être une mèche de cheveux blonds — ceux de son frère.
Le visage de Pierre était resté gravé dans sa mémoire, marqué par six mois de cachot, amaigri, mais vivant. Son frère avait découvert la conspiration de l'or avant lui, et Fouquier l'avait enfermé au lieu de le tuer, pour s'en servir comme monnaie d'échange. Une monnaie qui allait bientôt devenir caduque, si l'on en croyait les mots de Pierre : Fouquier préparait sa fuite avec l'or national, « dans quelques jours, quand la Terreur aura atteint son sommet ».
C'était un délai intenable pour l'infiltration qu'il envisageait. Alors il fallait briser la porte avant qu'elle ne se referme.
Ils passèrent la journée dans une soupente près du Cimetière des Innocents, chez une revendeuse que Claire connaissait depuis l'enfance. Une pièce à peine plus grande qu'un cercueil, mais sûre : personne n'y chercherait de conspirateurs dans une fosse à chiffons. Ils y préparèrent leur coup comme on aiguise une lame — sans hâte, sans bruit.
Le plan était mince, téméraire, presque idiot. Mais il avait un avantage : Fouquier le croyait désarmé et désorganisé après le désastre du pont. Il ne s'attendrait pas à un assaut frontal contre sa propre prison privée.
La prison était une cave voûtée sous une maison de la rue de Jérusalem, adossée aux murs du Palais de Justice. Pas une cellule d'État — un trou discret, niché dans les entrailles d'une administration corrompue, où l'on gardait ceux dont le dossier ne devait jamais exister. Pierre y avait passé six mois dans le noir, à compter les rats.
Claire avait obtenu les horaires des gardes par une blanchisseuse du Palais qui lavait les uniformes. Deux factionnaires de nuit, remplacés à la demie après minuit par deux autres, avec un intervalle de trente secondes pendant lequel la porte restait sans surveillance. Trente secondes. Un verrou. Une chaîne. Une barre de fer.
« Tu ne peux pas forcer une serrure de prison en trente secondes », avait dit Étienne.
« Je n'ai pas besoin de la forcer », avait répondu Claire en sortant d'une poche cousue dans son corsage un trousseau de clés d'acier sombre. « Le concierge du Palais répare les serrures avec les mêmes cylindres depuis vingt ans. J'ai fait faire un double. »
Étienne l'avait regardée, la bouche entrouverte.
« Ne me demande pas comment », avait-elle ajouté en souriant à peine. « Disons que j'ai des dettes envers des gens utiles, et qu'ils ont des dettes envers moi. »
Ils partirent à minuit moins le quart, sous un ciel enfin dégagé où la lune courait entre des nuages déchirés. Ils longèrent les quais en silence, évitant les patrouilles, s'arrêtant dans l'ombre des portes cochères quand des lanternes approchaient. Étienne portait une pince à métaux et un marteau de maçon, dissimulés dans un sac de toile. Claire portait les clés et un poignard fin, pris dans sa manche, le même qu'elle avait failli utiliser sur le pont.
La maison de la rue de Jérusalem était sombre, aveugle, ses fenêtres closes comme des paupières mortes. Ils passèrent par une ruelle qui donnait sur la cour intérieure : vide, à l'exception de deux chevaux sellés, attachés à un anneau mural. Ce n'était pas bon signe — Fouquier préparait-il déjà un transfert ?
Ils s'accroupirent derrière un monceau de fagots pour observer. Les deux gardes étaient là, appuyés contre le mur, leurs fusils croisés, parlant à voix basse pour tromper l'ennui. Étienne compta les battements de son cœur. Il avait l'impression d'entendre celui de son frère, sous ses pieds, dans la terre.
La demie sonna quelque part, étouffée par la distance. Les gardes se redressèrent, échangèrent quelques mots avec leurs remplaçants qui arrivaient de l'intérieur, puis s'éloignèrent par la porte qui donnait sur le Palais. Les nouveaux venus bâillèrent, s'installèrent confortablement. Trente secondes. Étienne bougea avant même d'y penser, traversant la cour en trois foulées rapides, sa silhouette plaquée contre le mur de la maison. Claire le suivit, plus légère qu'une ombre.
La porte était épaisse, ferrée, mais la serrure était bien celle que Claire avait identifiée. Elle y introduisit la clé, tourna. Le mécanisme répondit avec un claquement sourd et humide. Il s'ouvrit.
Un escalier de pierre s'enfonçait dans une tiédeur fétide, mêlant l'urine, la paille et la sueur. Étienne descendit le premier, sa main longeant le mur. Des cellules s'alignaient dans le couloir, aux portes munies d'un guichet grillagé. Il compta les portes, comme Pierre le lui avait indiqué par la description : la troisième à gauche, celle dont le bois portait une étoile gravée au couteau.
Il l'avait commencée lui-même, cette étoile, quand ils étaient enfants et qu'ils se construisaient des cabanes dans les charpentes du quartier des Arcis. Pierre avait continué le geste, six mois durant, pour ne pas perdre la mémoire de son frère.
La clé tourna. La porte s'ouvrit sur un petit corps recroquevillé, adossé au mur, les yeux ouverts dans l'obscurité.
« Étienne ». Le mot sortit, à peine audible, comme un son oublié depuis longtemps.
Étienne s'accroupit devant lui. Pierre était plus maigre que dans son souvenir — les os des tempes saillaient, ses mains étaient des griffes. Mais ses yeux étaient les mêmes, gris et durs comme la pierre de Paris.
« Je viens te chercher », dit Étienne. « Lève-toi. »
Pierre fit un effort pour se mettre debout, chancela. Claire, derrière, lui passa un bras sous l'épaule. Ils remontèrent l'escalier sans parler. La cour était vide. La rue aussi. Ils marchèrent vite, sans courir, vers les toits de la Cité que la lune éclairait.
Ils atteignirent enfin le réduit du Cimetière des Innocents, où la revendeuse avait préparé un bouillon et des couvertures. Pierre but par petites gorgées, les mains tremblantes autour du bol. Sa voix revint, fragile mais nette :
« Fouquier part dans cinq jours. Peut-être six. Il a fait couler la dernière livraison d'or dans des moules discrets, pour le transport. Il va faire semblant de noyer la machine de la Terreur sous un excès de paperasse, brûler les registres, et s'enfuir vers la frontière du Nord avec trois chariots prisonniers d'une colonne de « transfert de prisonniers pour la Vendée ». Personne n'osera l'arrêter : il porte la signature de la Convention. »
Étienne sentit le froid le gagner, malgré la couverture.
« Cinq jours », répéta Claire. « Nous n'avons pas cinq jours. Nous n'avons même pas un plan. »
Pierre posa son bol. Il regarda son frère, puis la jeune femme.
« Si. J'ai passé six mois dans les caves du Palais de Justice, à compter les passages, les rondes et les bruits. Le concierge parlait à ses gardes en croyant que je dormais. Je connais un passage qui part de la cave des oubliettes de la Conciergerie et mène aux égouts sous la place du Carrousel. Personne ne le surveille. Fouquier l'ignore — le concierge le gardait pour sa propre fuite. »
Étienne ne répondit pas tout de suite. Il regardait la flamme de la bougie, où dansait l'ombre de la lame qu'il avait vue tomber sur Sanson. Quatre jours, cinq. Peut-être moins. Son frère sortait de la tombe, et le sol se dérobait sous ses pieds.
« Alors nous nous y rendrons », dit-il enfin. « Avant qu'il ne parte, nous frapperons. Pas pour la preuve. Pour l'arrêter. »
Claire ouvrit la bouche pour protester, puis se tut. Elle voyait la même chose que lui : plus le temps d'intercepter une lettre, plus le temps d'infiltrer une proposition. Le Renard allait fuir.
Il n'y avait plus que la chasse.
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