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Le Registre du Faiseur de Guillotines

Lire le chapitre 4: The Second Swap

La nuit avait avalé Paris, et avec elle le vacarme de la journée. Dans l'atelier, la chandelle grésillait sur l'établi, projetant l'ombre tremblante d'Étienne sur les murs où pendaient scies et équerres. Il avait étalé les registres devant lui, celui de la prison et celui des exécutions, côte à côte, comme deux complices qui refusent de se regarder en face.

Les huit noms que Sanson lui avait donnés étaient là, sur la liste du bourreau, calligraphiés d'une main ferme. Huit hommes, huit dates, huit rendez-vous avec la lame. Dans la marge, les annotations du geôlier: arrivées, cellules, transferts. Étienne passa le doigt sur la première ligne, un certain Chevrier, exécuté trois semaines plus tôt. Le registre de la prison indiquait: *Chevrier, Jean-Baptiste, ancien notaire, condamné pour spéculation*. Rien d'anormal.

La seconde, la troisième, la quatrième. Rien. Des vies banales effacées par la Révolution, des cas sans éclat.

Puis il arriva à la cinquième ligne. *Marchand, Alphonse*. La date, hier. L'heure, dix heures du matin. Étienne se souvint d'avoir graissé la poulie pour ce matin-là, d'avoir vérifié le cran d'arrêt et l'angle du coup. Il se souvint surtout de l'homme qui était monté sur la plateforme. Grand, oui, comme Dubois. Mais le registre de la prison décrivait Marchand ainsi: *petit, brun, cicatrice à la lèvre supérieure, ancien cordonnier, condamné pour faux assignats*.

Le registre des exécutions n'avait pas de description. Il n'y avait que le nom, l'heure, le résultat. Le nom qu'on avait crié au peuple. Mais Étienne avait vu cet homme, hier. Il l'avait regardé gravir les marches, l'avait vu trembler, non pas de peur mais de rage contenue. Il avait la carrure d'un soldat. Les mains calleuses d'un homme d'épée, pas d'un cordonnier.

Et il n'avait aucune cicatrice à la lèvre.

Étienne reposa la plume qu'il tenait sans s'en rendre compte. Son propre souffle lui semblait trop fort dans le silence de l'atelier. Il ferma les yeux et revit la scène. La foule hurlait. Le prêtre républicain marmonnait des mots qu'on n'entendait pas. L'homme avait levé les yeux vers le ciel avant de passer sous la lunette, et ses yeux à lui, Étienne, le fils du charpentier qui avait construit le premier échafaud de la Révolution, savaient lire la mort aussi bien que le bois.

Cet homme n'était pas Alphonse Marchand.

Il rouvrit les yeux et compara les deux registres une troisième fois, puis une quatrième. Le geôlier avait consigné l'arrivée de Marchand le 17. Son transfert vers la Conciergerie le 19. Le registre des exécutions le donnait mort le 20. Les dates concordaient. Mais la description ne concordait pas.

Il poussa un soupir et passa la main sur sa barbe de trois jours. Dubois et Marchand. Deux hommes. Deux substitutions. Deux cadavres sans visage derrière leurs noms. Le peuple croyait voir la justice; il voyait des marionnettes.

Le bois craqua quelque part dans l'atelier. Étienne saisit son marteau, par réflexe, avant de se détendre. La solitude lui jouait des tours.

Il feuilleta les deux registres plus loin, cherchant la dernière ligne. La liste de Sanson ne couvrait que huit exécutions. Mais les registres, eux, continuaient. Demain, à l'aube, il y avait un homme à exécuter. Un nom: *Ferraud*. Description: *taille moyenne, trente-six ans, ancien aristocrate, condamné pour correspondance avec l'ennemi*.

Étienne traça le nom du bout du doigt. Demain à dix heures, il serait sur l'estrade, vérifiant la lame et la bascule. Il verrait le visage de Ferraud. Et il saurait si ce Ferraud-là était le vrai.

Une idée lui vint, nette comme un couperet. Si les substitutions suivaient un schéma, si l'on remplaçait les condamnés avant leur arrivée, le point de bascule devait être au transfert. Quelqu'un, dans l'entre-deux entre la cellule et l'échafaud, opérait l'échange. Quelqu'un avec accès aux deux mondes.

Le portier de la Conciergerie? Le greffier qui établissait les actes de mort? Peut-être même un médecin de prison, chargé de constater l'identité de chaque corps avant la lame.

Il se leva, fit les cent pas entre l'établi et la porte. Deux hommes. Deux vies substituées. La demande de Sanson avait pris un sens nouveau: ce n'était pas la vengeance d'un vieux bourreau qui sentait sa place menacée. C'était une enquête. Et lui, Étienne Vautour, simple charpentier, était plongé dedans jusqu'au cou.

Il s'arrêta, la main sur la poignée de son marteau. La lettre anonyme. Elle était encore dans la poche de son manteau, pliée, prête à être confiée. Mais ce soir, il savait. Il ne pouvait pas se contenter d'envoyer la lettre. Il lui fallait des preuves supplémentaires, ou l'on prendrait cette lettre pour la divagation d'un fou.

Il retourna à l'établi et prit une seconde page. Il y copia, d'une plume précise, les données de Dubois et de Marchand. Les dates, les heures, les descriptions des registres et celles qu'il avait lui-même observées. Deux colonnes, deux vérités. Il signerait d'une simple lettre: E.V. Si les autorités voulaient le trouver, elles le pourraient. S'il le fallait, il affronterait la lumière.

Mais pour cela, il lui restait un peu de nuit. Et une lame à affûter pour demain.

Un coup sec à la porte le fit sursauter. Trois heures du matin. Personne ne frappait chez un charpentier de la guillotine à trois heures du matin.

Il rangea vivement les registres sous son établi, souffla la chandelle, et saisit une pince. On frappa de nouveau, plus fort.

— Étienne Vautour! Ouvrez! Ordre du Comité de sûreté générale.

Il reconnut la voix officielle et lourde. Le temps d'une seconde, il songea à la fenêtre, à la cour, au mur. Mais une fuite serait un aveu. Il avait le registre sous l'établi, le rasoir caché dans une latte du plancher, et la lettre sur lui. Il devait parler, et vite.

Il alluma une bougie d'appoint, tira le verrou. La porte s'ouvrit sur trois hommes en carmagnole, deux mousquets et une lanterne. Celui du milieu, un maigre aux cheveux gras, tenait un papier cacheté.

— Le Comité te convoque. Question de routine sur l'entretien de l'instrument.

Étienne croisa le regard de l'homme. Il connaissait ce regard-là. Il l'avait vu dans les yeux de ceux qui montaient à l'échafaud. Ce regard ne venait pas pour une question de routine.

— Je m'habille.

Il referma la porte quelques secondes, enfila son manteau par-dessus la lettre anonyme, coiffa son chapeau. Le rasoir resterait dans la latte. Peut-être pour toujours. Peut-être pour l'opportunité d'un retour.

Il rouvrit la porte et suivit les hommes dans la nuit, la tête baissée, mais l'esprit plein de noms.