Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 31: The Lie Unraveled
La pluie battait les toits de la Conciergerie quand Étienne franchit la porte des guichets, sa boîte à outils cognant contre sa cuisse. Deux gardes le connaissaient — ils le laissèrent passer sans un mot. C'était l'avantage d'être l'homme qui entretenait les machines de mort : on ne vous fouillait jamais.
Il trouva Fouquier-Tinville dans son bureau, penché sur un registre, la plume grattant le papier comme une serre. Le procureur leva des yeux fatigués, sans surprise.
« Vautour. Vous tombez mal, je prépare les charrettes de demain. »
Étienne posa sa boîte sur la table, en sortit un tournevis, le fit tourner entre ses doigts. Il n'avait pas besoin de l'outil. Il avait besoin de la scène.
« C'est au sujet de la lame de la section sud, dit-il d'une voix neutre. Le calendrier que vous m'avez donné indiquait une inspection jeudi. Personne n'est venu. »
Fouquier fronça les sourcils. « Je ne vous ai donné aucun calendrier. C'est le greffier qui gère ces choses. »
« Le document portait votre sceau. »
Le procureur s'immobilisa. Étienne vit le léger tressaillement de sa mâchoire, la façon dont ses doigts se crispèrent sur la plume. Un détail minuscule, mais Étienne l'avait remarqué depuis des mois : Fouquier scellait tout ce qui passait entre ses mains, même les paperasses que ses subalternes signaient. Une manie de contrôle.
« Montrez-moi ce document », dit Fouquier.
Étienne haussa les épaules. « Je ne l'ai plus. Je l'ai rendu à votre adjoint, le citoyen Marat-Duval, quand il m'a remis l'autorisation de vérifier les entrepôts. »
Le nom était inventé. Mais le visage de Fouquier se durcit — ce nom, ou quelque chose autour de lui, avait touché une corde. Le procureur se leva lentement.
« Marat-Duval n'est pas mon adjoint. Il est greffier aux écritures. Qui vous a dit qu'il avait autorité sur les calendriers ? »
« Lui-même. Lorsqu'il m'a apporté l'ordre supplémentaire pour les deux exécutions de la semaine dernière. Celles du 14 et du 15. »
Le silence s'étira. Étienne vit le calcul passer dans les yeux de Fouquier — un calcul rapide, coupant. Les exécutions du 14 et du 15 n'avaient jamais eu lieu. Elles figuraient dans les registres, mais les condamnés avaient été échangés contre de l'or et conduits ailleurs. Fouquier le savait. Et maintenant, il se demandait quel sous-fifre avait eu accès à ces informations.
« Le citoyen Marat-Duval, répéta Fouquier lentement. Vous êtes certain du nom. »
« Je lis bien les signatures. C'est mon métier de lire les ordres. »
Fouquier fit le tour de son bureau, s'arrêta à la fenêtre. La pluie ruisselait sur les vitres, déformant la vue sur la Seine. Il resta ainsi un long moment.
« Attendez dans l'antichambre, dit-il enfin. J'ai besoin de vérifier certaines choses. »
Étienne inclina la tête, ramassa sa boîte. Il sortit, ferma la porte derrière lui — mais au lieu de traverser l'antichambre, il s'adossa au mur, juste à côté du chambranle. La porte était en chêne épais, mais les jointures avaient séché, et les voix portaient dans les interstices.
Il entendit d'abord le grincement d'une clé. Puis la voix de Fouquier, basse, pressée :
« Faites venir Marat-Duval. Immédiatement. Et qu'on enferme le scribe qui a signé les ordres du 14 et du 15. »
Une autre voix, qu'Étienne ne reconnut pas : « Le scribe ? Lequel ? »
« Celui qui a écrit les faux registres. Il y en a trois. Que tous les trois soient interrogés. Séparez-les. »
Un bruit de pas. Puis un silence. Puis la voix de Fouquier, seule, murmurante, comme s'il se parlait à lui-même :
« Idiot. Donner le calendrier à un charpentier. Quel idiot. »
Étienne sourit dans l'ombre. Le mensonge était planté. Maintenant il fallait le laisser germer.
Il traversa l'antichambre, salua le planton, sortit dans la cour. La pluie s'était calmée, remplacée par une bruine fine. Il marcha vers la porte ouest, celle qui donnait sur la rue de Jérusalem — et c'est là qu'il le vit.
Marat-Duval. L'homme n'avait pas ce nom, bien sûr, mais il avait la fonction : un greffier osseux, vêtu de noir, qui traversait la cour d'un pas pressé, un rouleau de papiers sous le bras. Il se dirigeait vers le bureau de Fouquier. Étienne ralentit, observa.
Le greffier s'arrêta net lorsqu'il vit deux gardes armés sortir de l'ombre du cloître, droit vers lui. Ils ne lui adressèrent pas la parole. Ils se contentèrent de l'encadrer, un de chaque côté, et de le guider vers une porte basse — celle des cellules d'interrogatoire.
Le greffier blêmit. Il jeta un regard autour de lui, cherchant un allié, un témoin, quelque chose. Ses yeux croisèrent ceux d'Étienne.
Il y eut un instant de reconnaissance — pas de connaissance, mais de reconnaissance. Le greffier savait qu'Étienne était l'homme qui avait parlé. Étienne le vit dans la façon dont ses lèvres s'ouvrirent, dans la façon dont il commença à tendre la main.
Puis les gardes le poussèrent, et il disparut sous la porte basse.
Étienne resta immobile dans la cour. La pluie recommençait, plus forte. Il devrait partir, retrouver Claire et Pierre, organiser la suite. Mais ses jambes refusaient de bouger.
Parce qu'il venait de comprendre quelque chose.
Le greffier n'avait pas eu l'air surpris. Il n'avait pas eu l'air effrayé, ni coupable. Il avait eu l'air — trahi. Comme un homme qui savait que quelqu'un l'avait dénoncé, et qui cherchait à comprendre pourquoi.
Étienne avait fabriqué le nom de Marat-Duval de toutes pièces. Il avait espéré que Fouquier reconnaîtrait un ennemi, un rival, quelqu'un à sacrifier. Mais Fouquier avait donné l'ordre sans hésiter. Sans poser de questions. Comme s'il savait déjà qui arrêter.
Comme s'il savait déjà que le greffier était le maillon faible.
Étienne serra le poing. Fouquier n'avait pas mordu à l'hameçon par paranoïa. Il avait mordu parce qu'il avait déjà ses propres soupçons, déjà sa propre liste de personnes à éliminer avant de fuir. Le mensonge d'Étienne n'avait pas créé la fissure — il avait simplement donné à Fouquier le prétexte pour agir.
Et cela signifiait qu'Étienne venait de se faire un ennemi mortel.
Le greffier parlerait pendant l'interrogatoire. Il dirait tout ce qu'il savait, et ce qu'il savait, c'était qu'un charpentier nommé Étienne Vautour avait inventé un adjoint nommé Marat-Duval et prétendu avoir reçu un calendrier d'inspection qui n'existait pas.
Fouquier comprendrait. Il comprendrait que le mensonge était une sonde, que quelqu'un cherchait à le déstabiliser, et il remonterait la piste jusqu'à la source.
Jusqu'à Étienne.
Il fallait fuir. Tout de suite. Prévenir Claire et Pierre, changer de plan, sortir de Paris.
Il fit demi-tour, pressa le pas vers la porte ouest. Il avait parcouru dix mètres quand il entendit, derrière lui, la voix claire d'un garde :
« Citoyen Vautour. Le citoyen Fouquier-Tinville demande à vous revoir. Immédiatement. »
Étienne s'arrêta. La pluie ruissela sur sa nuque.
Il se retourna lentement. Deux gardes se tenaient sous le cloître, armes prêtes. Ils n'étaient pas trois mètres derrière lui.
Leurs mains étaient sur leurs crosses.
C'était le piège qui se refermait.
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