Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 32: Aftermath - The Conspiracy Cracks
Les pas résonnaient contre la pierre humide du couloir, trop nombreux, trop rapides. Étienne n'eut pas besoin de se retourner pour comprendre : la trappe s'était refermée plus tôt qu'il ne l'avait prévu. Le greffier avait parlé, ou Fouquier avait simplement décidé que le temps des jeux était révolu.
« Cours. »
Il attrapa le poignet de Claire et l'entraîna dans un boyau latéral qu'il connaissait depuis son apprentissage, un passage de service qui reliait les salles d'audience aux cuisines du Palais. Derrière eux, les bottes des gardes martelaient le sol, ponctuées de jurons quand ils butaient contre les marches inégales.
— Où vas-tu ? souffla Claire, ses jupes trempées frôlant les murs moisis.
— La sortie des fournisseurs. Personne n'y pense.
Il poussa une porte de chêne vermoulu, déboucha dans une cour étroite où des charrettes de bois attendaient, puis se glissa entre deux bâtiments. Le jour déclinait, gris et froid. La Seine luisait au-delà des toits.
— Il sait que c'est nous, dit Claire en relevant sa capuche. Il n'a pas attendu la confession du greffier. Il savait que c'était toi. Dès le moment où tu as planté l'histoire de Marat-Duval, il savait.
— Il savait avant, corrigea Étienne en enjambant une barrière. C'est pour ça qu'il m'a rappelé. Le mensonge n'était qu'un prétexte. Il voulait me tenir dans une pièce où les gardes pouvaient fermer les portes.
Ils traversèrent le quai des Orfèvres à grandes enjambées, puis s'enfoncèrent dans les ruelles derrière l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Étienne connaissait chaque seuil, chaque porche ; il y avait grandi, pas loin, dans l'atelier de son père.
— Pierre, dit-il soudain. Il faut prévenir Pierre.
— Il est où ?
— Chez la veuve Chandru, au sixième. Il n'a pas de jambes pour courir.
Ils bifurquèrent vers la rue des Lavandières, et c'est là qu'ils virent les premières affiches. Encore mouillées de colle, elles annonçaient en lettres noires les arrestations du jour : le citoyen Dufour, ancien greffier du tribunal révolutionnaire ; la citoyenne Lachaise, blanchisseuse attachée à la Conciergerie ; le citoyen Marat-Duval, adjoint de l'accusateur public — adjoint qui n'existait pas, bien sûr, mais que le peuple de Paris apprenait désormais à connaître. Fouquier n'avait pas perdu de temps. Il avait transformé le mensonge d'Étienne en vérité administrative, arrêté deux hommes et une femme qui n'avaient jamais rencontré Marat-Duval, et les avait présentés à la Convention comme un complot contre-révolutionnaire.
— Il nettoie, murmura Claire. Il purge tout ce qui pourrait témoigner.
Étienne parcourut l'affiche une seconde fois, les doigts crispés sur le papier. Trois noms pour l'instant. Mais il savait comment fonctionnait Fouquier. Les listes se complétaient la nuit, pendant que les prisonniers dormaient, et les charrettes partaient à l'aube avec des condamnés qui n'avaient jamais vu le tribunal.
— Il nous a, dit-il. Nous trois. Pierre, toi, moi. Nous sommes sur la liste suivante.
Claire ne répondit pas. Elle regardait la Seine, noire sous le pont, et sa mâchoire se serrait.
— Il faut fuir Paris, souffla-t-elle enfin.
— Non.
Elle se tourna vers lui, les yeux durs.
— Non ? Étienne, dans trois jours il n'y aura plus un endroit dans cette ville où nous pourrons respirer sans qu'on nous dénonce. Sanson est mort. Pierre est faible. Nous n'avons pas de preuves, pas de papier, pas d'appui. Tu veux rester pour quoi ? Pour regarder Fouquier partir avec l'or ?
— Fouquier ne part pas dans trois jours.
Claire haussa un sourcil.
— Il part quand il aura vu nos têtes sur la place. C'est ça, sa vraie garantie. Tant que nous vivons, nous pouvons parler. Il ne laissera pas une seule voix derrière lui. Alors oui, la fuite nous donnera peut-être deux semaines, trois, pas plus. Il a des yeux partout. Il trouvera des hommes pour nous chercher.
Elles se turent un long moment. Un fiacre passa dans la rue, ses chevaux soufflant des nuages blancs. Étienne ferma les yeux, revit le visage de Sanson au matin de son exécution, calme, presque serein, les yeux fixés sur lui dans la foule comme s'il voulait lui transmettre quelque chose. Pas de peur. Pas de colère. Une certitude.
— Nous ne fuyons pas, dit-il d'une voix basse. Nous disparaissons. C'est différent.
Le rez-de-chaussée de la veuve Chandru sentait le chou et le linge humide. La vieille femme les accueillit avec un regard soupçonneux, mais Étienne avait déjà les pièces en main — trop peu, il le savait, mais elle prendrait ce qu'on lui donnait.
— Le sixième, dit-elle en empochant. Le blessé a mangé. Il dort.
Pierre était réveillé quand ils entrèrent. Il était adossé au mur, le visage encore cireux, les côtes visibles sous la chemise que Chandru lui avait prêtée. Il ne demanda rien quand Étienne poussa la porte et barricada celle-ci avec une chaise. Il écouta.
— Fouquier fait une rafle, expliqua Étienne. Tous ceux qui savent quelque chose sur l'or, sur Sanson, sur le mécanisme des échanges. Il les arrête maintenant, en masse, pour ne pas avoir à les tuer un par un en route. Le greffier qui portait notre histoire a été arrêté il y a une heure, probablement. Le temps qu'il parle — ou qu'on lui fasse dire n'importe quoi — Fouquier aura signé nos mandats.
— Et le passage ? demanda Pierre. Celui dont je vous ai parlé ? Les oubliettes de la Conciergerie vers les égouts du Carrousel ?
— Oui, dit Claire. Mais c'est une porte d'entrée, pas une sortie. Le Carrousel est à deux pas du Châtelet et du Palais des Tuileries. Si nous entrons par là, nous sommes enfermés dans la gueule du loup.
Pierre sourit faiblement, un sourire loin de ses yeux.
— C'est exactement pour ça que personne ne garde cette entrée. Qui voudrait s'enfuir vers la mort ?
Le silence qui suivit fut long. Dehors, on entendit des pas lourds, puis des voix, puis plus rien. Claire alla à la fenêtre, entrouvrit le rideau d'un doigt.
— Des patrouilles sur le quai, dit-elle. Des torches. Ils contrôlent les charrettes.
— Combien de temps nous reste-t-il ? demanda Pierre.
Étienne s'assit en face de lui, sur un escabeau branlant. Il prit une longue respiration.
— Jusqu'à demain. Peut-être. La veuve nous hébergera une nuit si nous payons, mais demain matin elle nous dénoncera ou Fouquier la fera arrêter pour complicité. Ce n'est pas une question de malice, c'est une question de survie.
Il sortit de sa poche un bout de crayon gras et une page arrachée à l'affiche, la retourna. Sur le papier vierge, il commença à tracer des lignes.
— Voici ce que je sais des souterrains du Palais. Je les ai vus du côté des bûchers. Il y a une galerie qui longe la Seine sous la salle des Pas-perdus. Pierre, tu dis que les oubliettes communiquent avec le Carrousel ?
— Oui. Une échelle de fer, cent vingt barreaux environ. Elle descend dans un égout voûté qui sort sous les écuries de la reine. L'eau y circule toujours — c'est ce qui nous a permis de déplacer les corps sans attirer l'attention.
— Les corps ? demanda Claire.
Pierre soutint son regard, ne cilla pas.
— Les corps, répéta-t-il. Ceux des condamnés qu'on remplaçait. L'or voyageait sous nos pieds, dans le silence des canaux.
Claire frissonna, puis se ressaisit.
— Alors c'est là qu'il fera charger l'or. Dans les égouts. Pas en pleine rue.
— Il y a deux entrées praticables depuis la Conciergerie, précisa Pierre. Celle des oubliettes et celle du four à pain. C'est par le four à pain qu'on sortait les cercueils les jours de pluie. Il connaît les deux. Il utilisera celle qu'il juge la moins surveillée le jour du départ.
Étienne leva les yeux de son croquis.
— Alors nous entrons par les oubliettes, et nous l'attendons. Mais nous ne pouvons pas nous cacher dans l'égout pendant des jours — l'air est fétide, l'eau monte aux marées, et les patrouilles du Châtelet descendent parfois vérifier les grilles. Nous avons peut-être un jour ou deux. Pas plus.
Claire s'accroupit près d'eux, étudiant le plan.
— Il faut un leurre. Quelque chose qui le fasse sortir, qui l'oblige à quitter son bureau et ses gardes et qui nous donne l'occasion de le prendre à découvert, dans un endroit où nous choisissons le terrain, pas lui.
Pierre se redressa lentement, une grimace de douleur traversant son visage.
— Un procès.
— Quoi ? fit Claire.
— Fouquier est un homme de procédure. C'est sa religion, sa seule véritable foi. S'il croit qu'il va perdre le contrôle d'un procès important — un procès politique, si public, si médiatisé qu'il ne peut pas le laisser à un subordonné sans perdre la face — il viendra lui-même. Il viendra, il présidera, et pendant qu'il sera là, nous entrerons dans le Palais par les oubliettes. Nous saurons où il est. Il ne saura pas où nous sommes.
Étienne regarda son frère. Pierre était faible, blessé, mais ses yeux brillaient d'une lueur qu'il n'avait pas vue depuis l'enfance.
— Quel procès ? demanda Étienne. Qui est assez important, assez connu, pour que Fouquier y consacre sa présence alors qu'il prépare sa fuite ?
Pierre laissa retomber sa tête contre le mur, les traits fatigués, la voix presque indistincte.
— Le procès de Danton.
Le silence s'abattit sur la pièce comme une lame.
Claire se redressa vivement, secoua la tête.
— Vous parlez de Georges Danton ? Le fondateur du tribunal révolutionnaire ?
— Lui-même, dit Pierre. Il est au Luxembourg depuis trois jours. On dit que Robespierre a signé le décret d'accusation. Si le procès s'ouvre, il sera le plus grand événement politique depuis la mort du roi. Fouquier voudra le tenir lui-même. Il voudra que le rideau tombe sur sa gloire avant de quitter Paris — sa dernière œuvre, sa plus célèbre victime.
Étienne froissa lentement le croquis entre ses doigts, puis le lissa à nouveau.
— Mais Danton ne nous aidera pas. Il ne sait même pas que nous existons.
— Il n'a pas besoin de le savoir, dit Pierre. Il suffit qu'il soit dans une cellule, et que le procès soit annoncé. Le peuple de Paris parlera de Danton pendant des jours. Personne ne regardera les égouts. Personne ne surveillera les oubliettes. Et quand Fouquier entrera dans la salle pour prononcer la condamnation de l'homme qui l'a créé, nous serons dans les murs de son propre Palais, entre lui et son or.
Dehors, des cloches sonnèrent le couvre-feu. Trois coups, puis un silence pesant. Étienne se leva, alla à la fenêtre, écarta le rideau d'un millimètre. La rue était vide, les volets clos.
— D'ici demain soir, dit-il doucement, Fouquier aura signé nos mandats par le nom ou par l'ordre tacite. La seule chose qui peut nous sauver, c'est que sa haine nous ait gravés sur une liste — mais que sa vanité le fasse encore courir ailleurs.
Il se retourna, regarda Claire, puis Pierre.
— Nous restons à Paris. Nous entrons dans les souterrains demain, au crépuscule. Et nous attendons que la charogne vienne à notre couteau.
À trois heures du matin, la veuve Chandru monta les voir, une bougie à la main et une expression fermée. Elle posa un pain et un pichet de vin sur la table.
— Les gardes sont passés, dit-elle simplement. Il y a ton nom sur une affiche, et celui de ta femme aussi.
— Elle n'est pas ma femme, dit Étienne.
— Peu importe. Elle est sur l'affiche. Le sixième ne peut plus vous garder après demain.
Pierre rit doucement dans son coin, sans ouvrir les yeux.
— Fouquier n'oublie personne, dit-il d'une voix de rêve. C'est sa seule qualité.
Claire se tourna vers Étienne, posa sa main sur la sienne, la serra. Dans la lueur de la bougie, son visage était creusé de fatigue, mais ses yeux ne vacillaient pas.
— Demain au crépuscule, dit-elle. Nous entrons dans le ventre du Palais.
Étienne acquiesça, ne répondit rien. Il écoutait le silence de la rue, et au-delà, il imaginait le cliquetis d'une plume dans un bureau du Palais de Justice, signant des noms qu'il ne connaissait même pas encore.
Le sien était déjà écrit.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.