Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 33: The Final Gambit
La cave sentait le moisi et la peur. Une seule chandelle grasse éclairait le visage creusé de Pierre, penché sur une carte du Palais de Justice qu'il avait tracée de mémoire sur une toile volée. Étienne regardait les lignes au charbon, la salle des Pas-Perdus, la grand-chambre, la tribune publique. Il fallait frapper là, au cœur du tribunal, pendant le procès de Danton.
— C'est impossible, murmura Claire. Danton parle fort. Fouquier-Tinville siège en contrebas, il ne regarde presque jamais la tribune. Vous seriez à dix pas de lui et il ne vous verrait pas.
— C'est précisément pour cela, répondit Étienne. Dix pas. Assez pour lancer ce que j'ai préparé. Assez pour que la salle entière le voie avant qu'il ne comprenne ce qui lui tombe dessus.
Pierre releva la tête. Son bras droit, encore faible, tremblait légèrement quand il s'appuya sur la table.
— Et si les gardes te voient avant ? Tu es sur tous les placards de la République. Ton visage est gravé sur le bois des murs.
— C'est pour cela que la tribune est pleine. Une foule, des cris, des chapeaux, des odeurs. Je ne serai pas celui qu'on cherche. Je serai celui qui crie le plus fort contre Danton, comme tout le monde.
Étienne sortit de sa poche une liasse de papiers, froissés, salis — une lettre d'un fournisseur de l'armée, un reçu de banque pour un paiement en or signé d'un nom d'emprunt, et la copie d'un décret falsifié qui portait la mention *après transport, fonds versés au citoyen accusateur public*. C'était un tissu de pièces volées, assemblées par Pierre et Claire pendant que lui-même dormait, quatre heures volées dans la journée pour préparer ce coup.
— Ces documents ne sont pas authentiques, dit Pierre doucement. Un examen sérieux les percera dans l'heure.
— C'est pour cela qu'ils doivent être rendus publics dans la salle. Pas devant des greffiers. Devant la foule. Devant Danton lui-même, qui saura reconnaître son vieil ennemi en train de se noyer. Une heure, entre la lecture et l'examen, il y en aura assez pour que les sections se lèvent.
Claire secoua la tête, mais ses yeux restaient fixés sur les papiers.
— Et si Fouquier te fait saisir avant même que tu aies ouvert la bouche ?
— Il ne le verra pas. Il sera occupé à hurler contre Danton. C'est son plaisir favori. Pendant qu'il jouit de sa propre voix, quelqu'un d'autre parlera.
Pierre se leva, tituba une seconde, puis vint poser sa main sur l'épaule de son frère.
— C'est toi qui parles, ou quelqu'un d'autre ?
Étienne laissa passer un souffle.
— Toi. Tu connais les noms, les lieux, les mots exacts de ce qu'il a dit dans sa prison. Ta voix dans la tribune de la grand-chambre, au moment où Danton prononce son premier grand discours. Personne ne protestera contre un homme qui crie *« l'accusateur public est un traître »* pendant que le grand Danton est enchaîné.
Claire réfléchit, les sourcils froncés.
— Et moi ? Je reste à la porte de la salle ?
— Non. Tu nous attends dans l'obscurité des cellules du dessous. La sortie par les oubliettes est notre seule route de fuite. Si ça tourne mal, on ne repassera pas par la porte principale.
Pierre acquiesça lentement.
— Il faut que le moment soit précis. Trop tôt, Fouquier fait disperser la tribune par ses hommes avant que les papiers aient circulé. Trop tard, la séance s'achève et l'effet s'effondre.
— Le premier discours de Danton sera le moment où la tension sera maximale. C'est là que la foule sera la plus prête à croire. Même si certains prennent les documents pour faux, une seule voix suffit à lancer le doute.
Étienne replia la carte et la poussa vers Pierre.
— Nous avons jusqu'à demain soir pour tout préparer. La Chandru ne peut plus nous garder au-delà de l'aube.
Pierre hésita. Il fixa son frère longtemps, puis dit à voix basse :
— Il y a une autre chose que je ne t'ai pas dite. Quand j'étais prisonnier, sous le Palais, j'ai entendu les gardes parler d'un ordre précis. Pour la fuite, Fouquier a prévu un seul chariot. Mais il a aussi fait préparer deux chevaux de selle supplémentaires pour les femmes et un troisième pour lui-même. C'est le nombre des chevaux qui m'a fait réfléchir.
— Tu veux dire qu'il ne fuit pas seul avec l'or ?
— Il emmène quelqu'un. Quelqu'un d'important, qui ne peut pas être laissé derrière. Un membre du tribunal révolutionnaire, peut-être, ou un autre agent du réseau.
Claire pâlit.
— Si quelqu'un d'autre est au courant de l'or, votre piège ne suffira pas. S'il n'est pas le seul décideur, son arrestation n'empêchera pas le transfert.
Étienne ferma les yeux. Cette information changeait tout — un complice pouvait déjà être en mesure de faire partir les chariots sans Fouquier. Ou pire, un homme de Robespierre, qui avait entendu parler du plan et qui voulait prendre sa part.
— Qui ? demanda-t-il d'une voix dure.
Pierre hésita encore. Sa main se serra sur son genou.
— Quand les chevaux sont arrivés dans l'écurie du Palais, j'ai entendu un nom. Le garçon d'écurie parlait d'abord de Fouquier, puis de l'autre. Le nom était… Maximilien. Je ne sais pas si c'était Maximilien Robespierre lui-même ou un de ses proches. Mais ce n'était pas un nom d'emprunt. C'était un ordre de ne préparer que les meilleures montures pour le citoyen Maximilien et son secrétaire.
Un silence tomba. Maximilien. S'il était mêlé, même de loin, au transfert de l'or, alors toute l'affaire changeait de dimension. Le procès de Danton n'était pas simplement un massacre politique — c'était une diversion pour permettre à Robespierre de purger ses ennemis avant de prendre sa part du butin.
Claire se leva brusquement.
— Alors notre plan est encore plus nécessaire. Et encore plus dangereux. Si nous exposons Fouquier seul, Robespierre le fera taire ou le fera condamner pour le garder hors de cause. Il faut que les documents impliquent également le Comité de salut public, ou même le nom de Maximilien en filigrane, sans preuve directe. Juste assez pour faire naître le doute dans la Convention.
Pierre secoua la tête.
— C'est de la dynamite. Si vous attaquez Robespierre de face, même indirectement, tous les tribunaux révolutionnaires se retourneront contre vous. Il n'y aura plus aucune cache possible à Paris.
Étienne fit les cent pas, la poussière de la cave collant à ses bottes.
— Nous ne l'accusons pas. Nous le rendons suspect. Deux documents mentionnant des « paiements exceptionnels approuvés en haut lieu » et un carnet de garde pour l'écurie du Comité. Pas plus.
Il se tourna vers Pierre.
— Ces documents peuvent-ils être fabriqués d'ici demain soir ?
Pierre sourit pour la première fois depuis des jours. Malgré les traces de coups, malgré la barbe hirsute, il retrouvait l'ombre de l'énergie d'autrefois.
— La Chandru a un vieux poêle et une écriture qui ressemble à celle d'un commis de banque. Donne-moi la nuit.
— Et moi, dit Claire, je préparerai la voie de fuite avec le vieux concierge du marché. Les hommes qui font le drain du Carrousel changent chaque nuit ; nous ne devons pas arriver là-bas avec notre besace vide.
Étienne regarda ses deux compagnons. Son frère, sorti des ténèbres du Palais, brisé mais debout. Claire, dont il ne connaissait pas encore tout le passé et dont le regard s'était durci comme de l'acier depuis qu'ils se connaissaient.
— Demain soir, nous entrons. Vous savez votre rôle. Il n'y aura pas de retraite possible. Une fois la tribune entre les mains, les issues se referment derrière nous comme un couvercle de cercueil.
Il prit le papier de Pierre d'une main ferme et le leva vers la chandelle.
— Mais c'est un cercueil que je mets pour Fouquier. Que le juge vienne y trouver sa place.
Claire hocha la tête, le regard déjà tourné vers la porte. Pierre ruminait ses phrases, les mémorisait, rangeait les arguments dans sa tête déjà fatiguée.
Dehors, très loin, un tambour résonnait dans les rues de Paris — annonçant un jour nouveau ou une exécution de plus.
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