Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 34: The Trial's Turn
La salle du tribunal était une fournaise. Trois cents têtes, trois cents souffles, trois cents paires d'yeux braqués sur la tribune où Danton, massif et tonitruant, labourait l'air de ses poings. Sa voix roulait sur les bancs comme un tonnerre lent, et chaque pause faisait vibrer la foule. Étienne était là, coincé entre un marchand de draps et une poissonnière qui sentait la marée. Il n'avait pas besoin de regarder la tribune. Il connaissait la topographie des lieux par cœur, chaque poutre, chaque marche, chaque angle mort.
Son regard trouva Fouquier-Tinville. Le procureur était assis, raide, les doigts noués sur son pupitre. Il ne regardait pas Danton. Il balayait la salle, méthodiquement. Il cherchait quelqu'un. Il cherchait Étienne.
Le signal devait venir de Pierre, depuis la galerie publique. Étienne n'osait pas lever les yeux. Il se contenta de toucher le paquet sous sa veste. Le cuir du dossier, la cordelette qui le liait. Trois semaines de mensonges, de copie, de faux sceaux. Il sentit la sueur couler le long de sa colonne vertébrale.
— …et c'est vous, Fouquier, qui osez m'accuser de trahison ? tonna Danton, la voix tranchante comme un copeau.
La salle éclata en murmures. Quelqu'un cria « À bas le tyran ! » et le brouhaha grossit. Fouquier se leva à moitié, la main levée pour rétablir l'ordre, mais le flot de la foule ne lui obéissait plus.
C'est alors qu'Étienne le vit. Pierre. Debout dans la galerie, appuyé contre la balustrade, le visage pâle mais les yeux clairs. Il tenait un rouleau de papier serré contre sa poitrine.
Le moment était venu.
Étienne respira un grand coup, écarta le marchand de draps, et cria :
— Fouquier-Tinville vend la République !
Le silence tomba comme une lame. Tous les visages se tournèrent vers lui. Fouquier se figea, la mâchoire ouverte, un tic à l'œil gauche qui le trahissait toujours. Étienne sortit le dossier de sa veste et le brandit au-dessus de sa tête.
— Le voici ! Les comptes falsifiés ! Les listes de condamnés échangés contre de l'or !
Un garde national s'avança, la main sur son sabre. Un autre le suivit. Mais la foule se resserra autour d'Étienne, formant une barrière de corps anonymes.
— À bas le procureur ! hurla une femme.
— Qu'il réponde ! cria un homme en bonnet rouge.
Fouquier frappa le pupitre du plat de la main, tout son maintien craquant comme une vitre sous le gel.
— Cet homme est un faussaire ! Un contre-révolutionnaire ! Arrêtez-le !
Les gardes hésitèrent. Ils regardèrent la foule, puis le procureur, puis Étienne. Personne ne bougea.
Étienne déroula une des pages du dossier. Il lut, d'une voix forte et nette, sans trébucher :
— Article premier : le citoyen Grelet, condamné le douze brumaire, compté comme exécuté. Acte de décès signé par le greffier Delacroix, pour vingt mille livres tournois, versées au compte personnel du citoyen Fouquier-Tinville.
Une onde de choc parcourut la salle. Fouquier devint livide.
— Il s'agit de faux ! Fabriqués par un charpentier en fuite ! Vous êtes témoins de la manœuvre d'un traître !
— Et qui paie tes écuries, Fouquier ? répliqua Étienne, la voix plus dure. Tes deux chevaux supplémentaires, prêts à partir pour une destination que tu n'as jamais déclarée ? Un cheval de plus que prévu, pour un voyageur dont tu n'oses pas dire le nom ?
Le silence qui suivit fut d'une densité surnaturelle. On entendait les mouches bourdonner sous les lambris. Fouquier chercha un appui du regard — vers les juges, vers l'accusateur public adjoint, vers les représentants en mission qui bordaient l'estrade. Aucun ne répondit à son appel.
Danton se tourna lentement, appuyé des deux mains sur la barre qui le séparait du tribunal. Un sourire mauvais étira sa bouche.
— Fouquier, dit-il d'une voix douce presque affectueuse, vous êtes un bien petit homme pour un si grand trône de mensonges.
La salle explosa. Un grondement, puis des cris, puis un mouvement de foule. Quelqu'un lança un fruit qui s'écrasa contre le pupitre du procureur. Les gardes baissèrent leurs armes. L'un d'eux, un jeune caporal aux joues creuses, recula d'un pas.
Fouquier se leva d'un bond. Il tenta de gagner la porte latérale, mais la foule avait déjà formé un mur entre lui et la sortie. Il pivota, cherchant une autre issue. Il n'y en avait pas.
— Au tribunal ! hurla quelqu'un. Qu'il soit jugé comme les autres !
— Non ! s'égosilla Fouquier. Je suis l'accusateur public ! Je représente la loi !
— Tu représentes l'or ! lança la poissonnière.
Étienne ne le quittait pas des yeux. Il avait la bouche sèche, les mains tremblantes, le cœur cognant contre ses côtes comme un détenu contre les murs de sa cellule. Il ne lâcha pas le dossier. Il le tenait serré, comme un bouclier.
Pierre avait disparu de la galerie. Il était déjà en bas, sans doute, suivant le plan. Claire attendait au Carrousel. Ils avaient une fenêtre étroite, quelques heures peut-être, avant que la roue ne tourne encore.
Les gardes se décidèrent enfin. Deux d'entre eux prirent Fouquier par les bras. Il se débattit, cria, les traita de traîtres, de complices. Personne n'écouta.
À cet instant précis, la porte principale du tribunal s'ouvrit à deux battants, et une voix claire, glaciale, tomba sur la salle :
— Qu'est-ce que ce désordre ?
Maximilien Robespierre entra. Il était vêtu de son habit bleu impeccable, les cheveux poudrés, le regard exact comme un compte rendu. Derrière lui, trois hommes du Comité de salut public, et une escouade de gendarmes.
Le silence retomba. Étienne sentit le sol se dérober sous lui. Il n'avait jamais vu Robespierre en personne. Mais il reconnut cette voix, ce maintien. Il vit Fouquier s'affaisser entre les gardes, comme un homme que l'on vide de son sang.
Puis Robespierre porta lentement ses yeux vers Étienne. Une seconde. Une éternité. Et dans l'œil froid de l'Incorruptible, Étienne ne lut ni surprise, ni colère. Il lut une chose bien pire.
Il lut une décision déjà prise.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.