Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 10: The Missing Dockworker
La nuit avait porté ses promesses comme une marée sale, et le matin ramenait avec lui les mêmes questions. À huit heures moins le quart, Étienne s’installa à son bureau sans avoir fermé l’œil plus de trois heures. Il avait compté l’argent de Guérini — deux mille francs — puis il l’avait rangé dans une enveloppe kraft glissée sous la doublure de son attaché-case. Il ne l’avait pas refusé. Il n’avait pas dit oui non plus. Mais l’enveloppe était là, et ce geste valait toutes les signatures.
La paperasse de la Sainte-Lucie l’attendait, mais il repoussa la liasse. D’abord le calme. Il voulait vérifier Vidal.
Il appela le poste de quai, puis la salle des débardeurs. Personne ne l’avait vu. Il fit une ronde silencieuse jusqu’au hangar 4, où l’équipe de Vidal déchargeait un cargo de liège. L’homme qui dirigeait les palanquées ne connaissait pas de Vidal. « Il bosse pas avec nous, dit-il en haussant les épaules. Il est du quai 2, d’habitude. »
Mais au quai 2, le contremaître, un vieux Maltais nommé Caruana, fit une moue. « Vidal ? Pas vu ce matin. Et hier soir non plus. Il avait pas l’air dans son assiette. » Il marqua une pause. « Il disait que des fois il voyait des choses qu’il aurait mieux fait d’oublier. »
Étienne remercia sans insister, mais le mot lui resta dans la bouche comme une arête.
Il retourna à son bureau, ferma la porte, tira le rideau de la fenêtre côté couloir. Il sortit son carnet secret de la poche intérieure — celui qu’il remplissait dans les toilettes du deuxième étage, jamais au grand jour. Trois pages, trois écritures différentes. La Sainte-Lucie. Le San Matteo. Le nom de Vidal, griffonné en marge, avec un point d’interrogation. Il le regarda jusqu’à en avoir mal aux yeux, puis le referma, le glissa sous le plancher derrière la plinthe, là où quatre années — quatre années de registres falsifiés — dormaient déjà en silence.
C’est là que la femme entra.
Elle entra sans frapper, poussa la porte comme si elle connaissait le chemin, et Étienne comprit tout de suite qui elle était : petite, les cheveux châtains tirés en arrière, un manteau bleu trop léger pour la saison, et des yeux qui cherchaient un visage dans le sien. Elle portait un fichu froissé, des chaussures usées aux talons.
— Vous êtes Morel ? Le chef de quai ?
Il se leva. Pas par politesse — par prudence.
— Madame Vidal, dit-il.
Elle cligna des yeux, surprise qu’il l’ait reconnue. Il n’avait jamais vu sa femme, mais il savait. Les femmes qui viennent au port un lundi matin, le fichu mal noué, elles n’ont qu’une raison.
— Il est pas rentré cette nuit, dit-elle. Il a pas couché à la maison. Et ce matin, il s’est pas présenté à son poste, chez vous, au quai 2. J’ai appelé partout. Les patrons disent qu’ils savent pas. Les ouvriers, ils me regardent comme si j’étais folle.
Elle s’arrêta, la gorge serrée.
— Je me suis dit que vous, vous sauriez peut-être. Vous êtes le chef de quai, non ? Vous connaissez les mouvements des gars.
Étienne aurait pu mentir. Mais il ne le fit pas complètement.
— Vidal n’est pas venu ce matin, dit-il. Je l’ai remarqué. Je m’attendais à le voir ici.
Elle s’accrocha à ce mot — *remarqué* — comme à une bouée.
— Vous l’avez vu hier ?
Étienne hésita. Les mensonges qu’il façonnait étaient ses meilleures œuvres, mais parfois il préférait les demi-vérités froides, celles qui ne demandaient qu’à être oubliées.
— Oui. Hier après-midi. Sur le quai. Il venait me parler, mais on n’a pas pu discuter longtemps. Il était remonté. Il disait qu’il voulait faire quelque chose, enquêter sur — il se rattrapa, — sur des problèmes de travail. Je lui ai conseillé de se calmer.
Elle parut sur le point de pleurer, puis ne pleura pas. Les femmes du port pleurent à la maison, pas devant les chefs de quai.
— Il fait ça, parfois, dit-elle. Il disparaît quelques heures. Il a des amis, des copains de régiment. Mais il revient toujours le soir. Il revient toujours pour les enfants.
Étienne ne dit rien. Il pensa à Moreau. À la main qui s’était posée sur l’épaule de Vidal, la veille, comme pour le saluer. Il pensa à l’argent de Paoli, à la Sainte-Lucie, à quatorze tonnes de cigarettes qui attendaient la nuit suivante.
Il pensa au mot qu’il avait choisi : *enquêter*.
Il l’avait dit sans réfléchir, et maintenant il le voyait s’installer dans le regard de cette femme. Il le rattrapa trop tard.
— Vous en avez parlé à la police ? demanda-t-elle.
— Pas encore.
— Pourquoi ?
— Parce que la police ne peut pas faire grand-chose avant vingt-quatre heures. Et parce que — il s’arrêta. Il aurait voulu lui dire : *parce que celui qui a fait disparaître votre mari est peut-être assis dans un bureau au premier étage de la douane, avec une chemise propre et une carte de police.* Mais il ne le dit pas. Il dit simplement : — Parce que je vais d’abord me renseigner.
Elle le regarda, et il vit dans ses yeux qu’elle ne croyait pas tout à fait à ces mots, mais qu’elle le croyait, lui. Ce fut pire.
— Je reviendrai ce soir, dit-elle. S’il n’est pas là, je reviendrai.
— Madame Vidal.
Elle s’arrêta, la main sur la poignée.
— S’il revient, ne le laissez pas seul. Qu’il vienne me voir dès qu’il rentre. Dites-lui que j’ai quelque chose à lui montrer. Des papiers.
Elle haussa les sourcils, sans comprendre, puis hocha la tête et disparut dans le couloir sombre, laissant derrière elle une odeur de savon et de peur.
Il resta debout un long moment, le regard perdu vers la vitre sale. Dehors, les grues tournaient dans une lumière grise, et quelque part un homme tirait sur une cigarette en regardant la mer. Étienne savait deux choses : Vidal n’était pas du genre à disparaître volontairement, et la conversation de la veille n’avait pas eu de témoin. Ou si.
Il sortit la carte de Moreau de sa poche. Le carton était lisse, impeccable, orné d’un numéro de téléphone à la main. Il le tourna et le retourna, comme on pèse une pièce. Puis il décrocha le téléphone, composa le numéro du commissariat.
— Je voudrais parler à l’inspecteur Moreau, dit-il. C’est au sujet d’un débardeur disparu du quai 2.
Il attendit.
La voix qui répondit n’était pas celle de Moreau. Un adjoint, sec, qui prit le nom, le message, promit de faire transmettre. Étienne raccrocha sans laisser d’adresse. Il ne voulait pas que Moreau vienne au port. Il ne voulait pas que Moreau ait l’occasion de le voir avant demain. Mais il voulait que Moreau sache qu’il existait une trace. Un appel. Une note. Une petite pièce du puzzle qui ne correspondait à rien.
Il sortit le carnet secret, rouvrit la plinthe. Il ajouta une ligne, de son écriture la plus neutre :
*D. Vidal — disparu — signalé à la police — 8h40.*
Puis il referma le carnet, le remit en place, et se tint immobile devant la fenêtre, les mains dans les poches.
Le port était calme. La Sainte-Lucie n’était pas là. Le San Matteo approchait, quelque part, au-delà de la rade. Mais ce qui frappait Étienne, ce qui le serrait maintenant comme une ceinture trop juste, c’était autre chose.
Il avait de la peine pour Vidal — une vraie peine, nette, sans détour. Il aurait aimé ne pas en avoir, parce que la peine complique tout. Mais il avait aussi, il ne pouvait pas le nier, ce petit frisson froid qu’il connaissait bien, celui qui montait quand une porte laissait passer un filet de lumière inattendu.
Si Vidal était mort, sa mort était un problème. Mais si Vidal était vivant — juste disparu, ou caché, ou retenu — alors sa disparition devenait une monnaie d’échange. Étienne pouvait demander, chercher, creuser. Il pouvait faire semblant d’aider le syndicat, ou aider le syndicat à s’inquiéter. Il pouvait se servir de la peur des autres pour se tailler une issue.
Il se dégoûta un peu. Mais pas assez.
La journée passa. Il remplit des formulaires. Il signa trois reçus, vérifia un inventaire, refusa une inspection sur le lot de polyester en provenance de Tanger — trop rapide, trop nerveux, il fallut deux cigarettes et un regard dur pour que le douanier recule. À midi, il mangea une pomme dans son bureau, la fenêtre ouverte sur le vacarme des quais. Vers trois heures, il croisa Caruana au réfectoire.
— Rien, dit le Maltais sans même qu’il demande. Personne n’a vu Vidal. J’ai envoyé deux gars demander chez lui. Sa femme a dit qu’elle avait vu personne. Elle est restée sur le pas de la porte, les yeux rouges.
Étienne ne répondit pas. Il finit son café, fit un nœud à sa serviette.
— Si Vidal revient, dit-il, ne lui posez pas de questions. Envoyez-le-moi.
— Et s’il revient pas ?
— Alors on verra demain.
Il pensa à la nuit suivante. À la Sainte-Lucie, au hangar G, aux fûts qui n’étaient pas des fûts. Il pensa au courage et à la disparition de Vidal, et il se demanda si le courage existait dans ce port ou s’il était toujours le premier chargement qu’on jetait à la mer.
Le soir tomba. Il rentra à pied le long des docks, comme il le faisait depuis vingt ans, mais ce soir il vit les petites lumières des bureaux de douane s’allumer une à une derrière lui, et devant lui, la ville qui ne savait pas ce qui se préparait dans son ventre. Claire l’attendait à la maison, il le savait, avec des questions plein les yeux. Il ne savait pas encore ce qu’il allait lui répondre. Mais il savait où il serait le lendemain, à huit heures du soir.
Au quai G.