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Le Registre du Portuaire

Lire le chapitre 9: The Reversal of Fortune

Le reflet du port dans la vitre du bureau de Vasseur tremblait sous les vibrations d’un cargo qui manœuvrait au loin. Étienne n’avait pas eu le temps de retirer son manteau que la secrétaire l’avait poussé dans l’escalier. Personne ne convoquait un employé des douanes sans raison. Personne ne convoquait Étienne Morel, surtout pas à cette heure.

La pièce sentait le cigare froid et la cire. Vasseur se tenait derrière son bureau comme un notaire derrière un cercueil, les mains croisées sur le cuir vert, le visage lisse et indifférent. Mais il n’était pas seul. Un homme plus âgé, trapu, les épaules massives sous un costume gris clair trop léger pour la saison, se tenait à la fenêtre, dos à la pièce. Il regardait le port comme on regarde un champ qu’on s’apprête à acheter.

« Morel. Asseyez-vous. »

Étienne obéit. La chaise grinça. Il garda les mains à plat sur ses genoux, la gauche légèrement serrée autour du bout de papier que Moreau lui avait donné la veille.

L’homme à la fenêtre se retourna. Il avait un visage de granit, des yeux noirs presque sans paupières, et une bouche fine qui semblait n’avoir servi qu’à donner des ordres depuis quarante ans. Pas besoin de présentation. Tout Marseille — tout le milieu, du moins — savait qui était Francis Guérini.

« On m’a parlé de vous, dit Guérini. Votre nom revient souvent. »

Il parlait sans accent corse marqué, contrairement à Paoli. C’était pire. Un homme qui s’était débarrassé de son île pour mieux posséder la ville.

« Je suis encore plus méticuleux que je ne suis utile », répondit Étienne d’une voix qu’il voulait ferme. « Je préfère la précision à la gloire. »

Vasseur rit, un bruit sec comme une porte qu’on claque. Guérini ne rit pas. Il s’approcha de la table, s’assit en face d’Étienne sans y avoir été invité, et posa deux mains épaisses sur le bois.

« La précision, c’est exactement ce qui manque aux autres. Paoli m’a dit que vous aviez un œil pour ce que les autres ratent. Que vous saviez lire un manifeste comme d’autres lisent une prière. »

Étienne sentit un filet de sueur courir le long de sa colonne. Il garda le visage neutre. Un compliment de Guérini n’était jamais une faveur. C’était un crochet avant le direct.

« Je fais ce qu’on me demande, monsieur. Rien de plus. »

« Justement. On va vous demander davantage. »

Guérini se pencha. Le parfum de son eau de Cologne, trop lourde, masquait à peine une odeur de tabac et de cuir. Il parlait bas, comme si les murs avaient des oreilles et qu’il les connaissait toutes.

« Paoli est un homme du passé. Les cigarettes, les montres volées, les bouteilles de whisky — c’est du commerce de détail. On ne construit pas une ville avec de la petite monnaie. Nous, on construit des routes. »

Il marqua une pause pour laisser le poids du mot tomber. Étienne n’eut pas besoin de demander ce qu’il voulait dire par « routes ». Chaque port en avait. Les routes passaient par la mer, chargées de ce qui se vendait mieux que la contrebande ordinaire.

« Le Sainte-Lucie », continua Guérini. « Vous connaissez déjà le nom. On vous en a parlé. »

« Un cargo italien. Arrivée samedi. »

« Samedi, oui. Mais il arrive demain soir, discrètement. Il accostera à un quai secondaire, quai G. Personne ne le saura. Sauf vous. Vous allez signer le manifeste, comme d’habitude, mais avec une différence. Vous ne signerez pas avec le stylo du port. »

Étienne cligna des yeux. « Je ne comprends pas. »

« Vous allez escorter la cargaison vous-même, de l’arrivée du navire à sa livraison. De bout en bout. Pas de commissionnaires, pas de dockers intermédiaires. Vous, votre signature, votre présence. Le bateau entre dans le port sous un faux pavillon, vous tamponnez l’entrée comme si c’était du poisson congelé, et vous restez avec le chargement jusqu’à ce qu’il parte dans les camions. Vous vous assurez que rien ne dévie. »

La pièce sembla se rétrécir. Étienne entendit sa propre respiration, un peu trop rapide. Il n’était plus un employé qui signait des papiers. On lui demandait de devenir une roue.

« Je suis un homme de bureau, monsieur. La manutention, les quais — »

« Vous êtes un homme de confiance », l’interrompit Guérini, la voix soudain plus dure, comme une lame qu’on sort de son fourreau. « Et la confiance se teste. Je vous ai choisi parce que Paoli vous a choisi. Mais moi, je choisis mes hommes en les regardant dans les yeux. Alors voici ce qui se passe. »

Il sortit une enveloppe épaisse de sa poche intérieure et la posa sur le bureau, entre eux, comme une carte qu’on abat.

« Demain soir, vous serez au quai G à vingt heures précises. Vous porterez le tampon du port avec vous. Le Sainte-Lucie accostera à vingt-deux heures. Vous signerez le manifeste sur le pont, vous marquerez la cargaison comme denrées périssables, et vous suivrez les camions jusqu’au dépôt de la rue des Convalescents. Vous ne parlez à personne en chemin. Vous ne vous arrêtez pas. Vous ne regardez pas la marchandise. Vous la regardez pourtant suffisamment bien pour vous assurer qu’elle arrive entière. Si un seul sac manque, je saurai que c’est vous qui l’avez pris. Si un seul policier apparaît, c’est vous qui l’avez appelé. »

Il poussa l’enveloppe vers Étienne. Elle n’était pas scellée. À l’intérieur, des billets neufs, à peine pliés. Étienne ne les compta pas. Il n’avait pas besoin de compter pour savoir qu’il n’y aurait pas de retour en arrière après les avoir pris.

« Et si je refuse ? » demanda Étienne, et il s’entendit le demander avec une politesse qui sonnait faux, presque comme une faute.

Guérini sourit, pour la première fois. Un sourire qui ne montait pas aux yeux. « Refuser, ce n’est pas possible. Vous avez déjà signé trop de choses. Vous avez déjà pris trop d’argent. Vous avez déjà fait trop de fumée. Le seul choix, c’est entre être dans le port ou être dans le port, si vous voyez ce que je veux dire. »

Il se leva, lissa son costume d’une main, et s’adressa à Vasseur comme si Étienne avait déjà quitté la pièce.

« On le verra demain soir. »

La porte claqua. Étienne resta assis, l’enveloppe entre les doigts. Le poids des billets était dérisoire. C’était le poids de ce qui en dessous qu’il sentait : le nom du Sainte-Lucie, écrit à l’encre invisible sur sa propre peau.

Il fallut un effort immense pour se lever. Vasseur ne dit rien. Il ne le regardait même plus, occupé à signer des papiers sans intérêt, comme si l’entrevue n’avait jamais eu lieu. Étienne descendit l’escalier avec les jambes de quelqu’un qui vient d’apprendre à marcher et qui a déjà oublié comment.

Dans la rue, le mistral avait faibli. Il tenait l’enveloppe dans la poche droite de son manteau, trop visible, trop lourde. Dans la poche gauche, le bout de carton de Moreau, qui semblait aujourd’hui plus fragile, plus dérisoire encore.

L’inspecteur lui avait offert une porte de sortie. Guérini venait de la refermer devant lui, avec des mains épaisses et des yeux sans paupières. Et demain soir, à vingt heures précisément, il faudrait être au quai G.

Il n’avait pas dit oui.

Il n’avait pas dit non.

Il avait pris l’enveloppe. Dans le langage des ports, ce geste en disait déjà plus long que tous les mots du monde. Et son reflet dans la vitre du café, quelques mètres plus loin, semblait déjà celui d’un autre homme.