Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 11: The Night Run
La nuit était tombée sur le port comme un couvercle de plomb. Étienne Morel avait les paumes moites, collées au volant du camion Berliet, un vieux tacot dont le moteur grondait comme un fumeur asthmatique. Derrière lui, dans la remorque bâchée, quinze kilos d'héroïne pure dormaient parmi des caisses de vaisselle estampillées "Faïence de Gien – Fragile".
Il écrasa une cigarette dans le cendrier déjà plein. Guérini lui avait donné un chauffeur, un Corse au visage fermé qui n'avait pas prononcé trois mots depuis le dépôt de la Joliette. L'homme s'appelait Matteï, ou Mattéi, quelque chose comme ça. Les noms corses se ressemblaient tous, encombrés de doublements et de consonne dures. Comme Paoli. Comme Guérini.
— Ralentis avant le poste de garde, dit Étienne d'une voix qu'il voulait ferme. On ne passe pas en trombe au sas N-3. Ça éveillerait l'attention.
Matteï grogna. C'était sa façon de parler.
Les projecteurs du port balayaient l'esplanade de leurs faisceaux jaunâtres. La grue du quai G se dressait dans l'obscurité, silhouette squelettique contre la mer. Le *Sainte-Lucie*, un caboteur maltais à la peinture écaillée, était amarré depuis vingt heures trente. À vingt et une heures, les caisses de faïence avaient été hissées à bord du camion par des hommes qui ne ressemblaient pas à des dockers.
Étienne avaient coché les papiers lui-même, deux heures plus tôt, dans la guérite du poste de déchargement. Le sceau de la douane, il l'avait apposé avec une précision d'horloger. Le nom du destinataire, une maison de gros à Lyon, avait été vérifié deux fois. Le transitaire n'existait que sur le papier qu'il avait fabriqué, mais le papier était parfait. Le papier était toujours parfait.
C'était bien là le problème.
Le Berliet ralentit. Le sas N-3 s'ouvrait devant eux, barrière rayée de bandes réfléchissantes, guérite éclairée où un douanier en uniforme lisait un journal. Étienne reconnut l'homme : Brial, un débutant qu'on affectait aux quarts de nuit. Deux mois de maison, encore des étoiles dans les yeux, pas encore assez désillusionné pour accepter un billet sans se poser des questions.
Matteï rangea le camion contre le trottoir de béton. Le douanier Brial leva la tête, plia son journal, s'étira.
— Ceux-là, ils vont toujours trop vite, dit-il en s'approchant de la vitre côté conducteur.
Étienne baissa sa fenêtre. L'air de la nuit entra, chargé de gas-oil et de sel.
— Bonsoir, Brial. Vous faites le quart complet ?
Le jeune homme le reconnut. Son visage se détendit, presque soulagé de voir une tête familière.
— Ah, monsieur Morel. Je ne savais pas que vous faisiez les escortes, maintenant.
— On me prête au service des livraisons sensibles. La faïence, ça se casse. Ils veulent quelqu'un qui sache lire un bordereau.
Étienne tendit la liasse de documents. Son cœur battait lentement, un tambour régulier au fond de sa poitrine. Le papier était bon. Les sceaux étaient bons. Le mensonge était bon.
Brial feuilleta. S'arrêta sur la page du manifeste de chargement. Plissa les yeux.
— Ça fait beaucoup de faïence pour une seule livraison, non ? Onze caisses. Et le poids… La déclaration dit huit cents kilos. Ça me semble léger.
Étienne sentit un filet de sueur traverser ses tempes. Derrière lui, Matteï restait immobile, mais il était comme un ressort sous le drap.
— La faïence de Gien, c'est de la porcelaine fine, Brial. C'est creux. Ça pèse que dalle. Je peux vous ouvrir la bâche si vous voulez vérifier.
Le silence dura trois secondes. Quatre. Une éternité de béton et de cigarette froide.
— Non, dit enfin Brial. Je vous fais confiance, monsieur Morel. Vous connaissez le métier mieux que moi.
Il tamponna les documents d'un geste presque désinvolte et rendit la liasse. La barrière se leva avec un grincement métallique.
Le Berliet repartit. Étienne ne respira pas avant d'avoir franchi la dernière enceinte, celle du boulevard de la République où le dernier poteau de douane s'effaçait dans le rétroviseur.
— Tu lui as dit que j'existais, tu sais, le chauffeur ? demanda Matteï pour la première fois.
— Il fallait bien. Ça aurait paru suspect si j'avais conduit une dizaine de tonnes tout seul.
Le Corse réfléchit un instant.
— Tu t'y connais, en mensonges.
Étienne ne répondit pas. Le camion longea le Vieux-Port, les réverbères jetant des flaques d'or pâle sur les pavés mouillés. Des pêcheurs remontaient leurs filets sous la statue qui regardait la mer. La ville sentait la bouillabaisse et l'essence.
Le dépôt de la Joliette les accueillit à vingt-deux heures quinze. Des hommes en veste de cuir déchargèrent les caisses dans un entrepôt dont les portes ne s'ouvraient que de l'intérieur. Guérini n'était pas là. Un sous-fifre compta les caisses, vérifia les sceaux, hocha la tête.
— Va, dit-il à Étienne. Le patron verra tes papiers demain.
Étienne prit un tramway jusqu'au Panier, puis marcha les cinq dernières rues. Ses jambes étaient en coton, l'adrénaline retombant comme une marée qui se retire en laissant des méduses échouées sur la grève. La nuit de Marseille était douce, mais il avait froid.
Rue du Refuge, il monta les trois étages sans allumer la lumière. La clé tourna dans la serrure avec un clic léger. Dans le salon, une lampe était restée allumée.
Claire était assise dans le fauteuil, un verre de vin à moitié vide à la main. Elle ne dormait pas. Elle l'attendait, et la façon dont elle l'attendait ce soir-là n'avait rien de la tendresse habituelle des nuits de son quart.
— Tu rentres tard, dit-elle.
Étienne sursauta. Il avait cru la trouver endormie.
— Le remplaçant de nuit de la comptabilité s'est blessé. J'ai dû reprendre son poste. Tu sais comment c'est…
— Non, je ne sais pas.
Elle se leva. Sa robe de chambre, celle en satin bleu qu'il lui avait offerte pour leurs dix ans de mariage, battait autour d'elle. Elle s'approcha. La lumière jaune de la lampe tombait droit sur son visage, comme les projecteurs du port sur la grue du quai G.
— Étienne, regarde-moi.
Il la regarda. Il était trop fatigué pour construire un autre mensonge.
— Tes yeux. Ils sont rouges. Et tes mains tremblent. Qu'est-ce qui s'est passé au bureau ?
— Rien. Je te jure. Juste la fatigue.
Elle posa sa main sur la sienne. La caresse était légère, presque tendre. C'était pire que si elle l'avait frappé.
— Tu sens la mer, dit-elle. Et le gas-oil. Et… autre chose. Un truc que je n'arrive pas à identifier.
Ton souffle se bloqua dans sa gorge.
— C'est rien. Le port, ça imprègne. Tu sais bien.
— Tu sais ce que je pense ? dit-elle doucement. Je pense que tu mens. Et je sais que tu me mens depuis des semaines. Je ne sais pas pourquoi, mais je le sais.
Elle retira sa main. Elle fit trois pas vers la chambre, puis s'arrêta sur le seuil.
— Je veux la vérité, Étienne. Pas ce soir, tu es trop épuisé pour bien mentir. Mais demain. Dès demain.
La porte de la chambre se referma avec un déclic presque silencieux.
Étienne resta seul dans le salon. Le téléphone sur la table basse lui semblait meugler. Il savait qu'il avait un rendez-vous le lendemain à vingt heures à quai G pour l'escorte du *Sainte-Lucie*. Il savait que Vidal était quelque part, mort ou vivant. Il savait que Moreau avait les pièces du puzzle, et que Guérini gouvernait le port d'une main de maître.
Mais tout à coup, ce qui le terrifiait le plus n'était ni la police, ni la mafia, ni la prison.
Il déplia la carte de Moreau, celle qu'il n'avait jamais utilisée. Sur le carton blanc, une adresse à l'encre bleue. Au dos, une phrase écrite de la main du policier : *Quand vous voudrez parler, ce numéro répond toujours.*
Demain, il fallait faire un choix. Le quai G avec les hommes de Guérini, ou le téléphone de l'inspecteur.
Ce soir, il n'avait plus la force de décider quoi que ce soit. Il s'assit dans le fauteuil encore tiède de la présence de Claire, et il resta là jusqu'à ce que le jour naisse sur la ville qu'il avait trahie.
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