Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 12: The Betrayal
Le soleil de dix-sept heures étirait des ombres sales entre les grues du port. Étienne marchait vers le bâtiment des douanes, la tête encore lourde du silence de Claire, quand une voix le fit s'arrêter net.
— Morel. Une seconde.
Le commissaire Moreau se tenait adossé à un conteneur rouillé, cigarette éteinte aux lèvres, un dossier sous le bras. Il n'avait pas l'air d'un hasard. Il avait l'air d'avoir attendu.
Étienne jeta un coup d'œil alentour. Paoli n'était pas dans les parages, mais les yeux du port voyaient tout.
— Je suis attendu, commissaire.
— Vous l'êtes. Mais pas par ceux que vous croyez.
Moreau ouvrit le dossier, en sortit une photographie. Un homme en civil, la cinquantaine, sortant d'un café du Panier, une enveloppe à la main.
— Le capitaine Roussel. Dix-huit ans de police judiciaire. Vous le connaissez ?
— Je connais son nom. Il signe les inspections spéciales.
— Il les signe mal, Morel. Trois ans que ses rapports ferment les yeux sur des cargaisons que les services de renseignement ont identifiées. La Sainte-Lucie, notamment. Deux passages l'année dernière. Des trafics d'armes, pas seulement de la marchandise blanche.
Étienne sentit ses dents se serrer. La Sainte-Lucie. Le navire que Guérini l'avait chargé d'escorter, et dont le chargement pesait déjà sur sa conscience.
— Vous me montrez ça pour quelle raison, commissaire ? Si votre hiérarchie est corrompue, c'est votre problème, pas le mien.
Moreau replia la photographie avec un calme exaspérant.
— La mienne, oui. Mais le problème devient le vôtre quand l'homme en question sait que vous avez passé la nuit dernière à escorter un camion qui n'existait pas sur vos registres.
Étienne déglutit. Il avait vérifié chaque papier, chaque signature, chaque sceau de cire. Mais Roussel avait accès aux documents confidentiels de la douane. Si le capitaine avait vu le camion sortir, s'il avait comparé les plaques aux manifestes, il pouvait reconstituer la chaîne.
— Vous ne pouvez rien prouver.
— Non. Mais lui peut. Et s'il le fait, les Guérini vous laisseront tomber comme une douille brûlée. Vous le savez. C'est eux que je veux, Morel. Pas vous.
La main d'Étienne tremblait légèrement contre sa cuisse. Il la plaqua au tissu de son pantalon.
— Vous voulez que je témoigne contre la plus grande organisation criminelle de Marseille, avec un capitaine véreux qui me traquera dès qu'il saura que je parle.
— Devant un juge d'instruction. Avec protection complète. Vous et votre femme, relocalisés loin d'ici. Nouvelle identité. Toilette du témoin.
Le mot « femme » fit dérailler ses pensées. Claire. Son visage fermé, la veille au soir, sa voix tendue quand elle avait parlé de sa mère à Toulouse. Elle avait demandé la vérité pour ce soir. Et lui s'apprêtait à s'enfoncer davantage dans son mensonge, ou à la jeter dans un danger que même Moreau ne mesurait peut-être pas.
— Ma femme n'a rien à voir là-dedans.
— C'est faux, et vous le savez. Les Guérini ne gardent pas un homme sans savoir où il dort. Qui il aime.
Moreau sortit une seconde photo. Claire, à la terrasse d'un café de la Canebière, la veille, un livre ouvert devant elle. Elle ne regardait ni droite ni gauche. Mais derrière elle, à fond de cadre, un homme au visage dur lisait un journal plié — pas pour lire, jamais. Pour observer.
Étienne saisit la photo, la photo. Ses doigts écrasèrent le coin du tirage.
— Depuis quand ?
— Quatre jours. Les hommes de Paoli tournent autour de votre immeuble, et un autre, un Maltais, a été vu dans le quartier ce matin.
Caruana. Le contremaître du foreman Maltais.
— Pourquoi vous savez tout ça ? Pourquoi vous me suivez, moi ?
Moreau remit le dossier sous son bras, comme s'il rangeait des affaires courantes, et non pas une vie.
— Parce que je vous observe depuis dix-huit mois. Vous voulez partir. Vous êtes un honnête homme qui a glissé, et qui s'accroche du bout des doigts à la corde. J'ai vu votre registre secret, Morel. Celui que vous cachez entre le mur et l'armoire de votre bureau.
Le monde d'Étienne vacilla. Ses vérifications minutieuses. Les numéros faux qu'il recopiait soigneusement dans la marge. Personne n'aurait dû savoir. Une clé du double. La barre de la fenêtre mal remise. Le dossier de cette employée comptable qu'un collègue véreux avait remise sur le marché.
— Vous êtes entré chez moi ?
— Chez vous, à votre bureau, dans votre vie entière. Et ce que j'y ai vu m'a convaincu que vous étiez ce que je cherchais : un homme que les remords n'ont pas encore avalé.
Il y eut un long silence. Le port respirait, ses bruits mécaniques couvrant les mots qu'ils échangeaient. Étienne regarda la photo, la figure de Claire, son sourire plein d'une intension qu'il n'avait pas su préserver.
— Si je témoigne, je veux d'abord qu'elle soit mise en sécurité. À la campagne, chez sa mère. Vous la faites partir demain matin, discrètement.
— Vous croyez qu'ils ne la chercheront pas à Toulouse ?
— Je crois qu'ils chercheront à Marseille d'abord. Et que ma meilleure chance, c'est qu'ils ne voient pas davantage que ce qu'ils doivent voir.
Moreau hocha la tête, comme s'il évaluait l'argument.
— Je peux intervenir. Une voiture banalisée fera un aller-retour dans l'après-midi. Mais il faudra qu'elle parte sans savoir.
— Sans savoir quoi ? Qu'elle ne verra plus jamais son mari ou qu'elle renoncera à son rendez-vous avec la vérité ?
Le commissaire inclina la tête sur le côté.
— Vous avez vingt-quatre heures pour décider, Morel. Après ça, je vous oublie. Et votre dossier retournera dans les cartons des archives, là où les rats ne mangent pas seulement les fonds de dossiers.
Il fit un pas pour partir.
— D'ailleurs, votre inspecteur Brial est un de mes hommes. Il me rapporte tout.
Étienne serra le poing. Le douanier trop curieux de la nuit dernière. Le visage trop inquisiteur. Voilà son filet de sécurité, des gens souriants qui l'attendaient.
— Et la disparition de Vidal ? Si vous étiez au courant de tout depuis tant de mois, vous savez peut-être où il est.
Le silence de Moreau dura un battement de plus que nécessaire.
— Vidal est mort, Morel. Retrouvé flottant ce matin entre deux coques, affaires personnelles intactes. Le rapport officiel dira « suicide ».
L'air se retira des poumons d'Étienne. Il pensa à la femme de Vidal, ses larmes au bureau des douanes, son visage défait. À Paoli, au Maltais, à la lame qui avait peut-être servi. À la liste de noms qu'il connaissait tous, lui, par cœur, celle qui était en train de devenir son propre obit.
— Le rapport officiel, dit-il lentement. Mais le vrai ?
Moreau avait déjà tourné le dos.
— Le vrai, vous le signerez. Demain. Avec votre femme d'abord, puis vous.
Le crépuscule tomba sur la silhouette du commissaire qui disparaissait, laissant le dossier sous son bras, et Étienne seul avec la photo de Claire et la certitude glacée que le prochain cadavre qui flotterait au port pourrait avoir son visage.
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