Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 13: The Aftermath of Secrets
Le matin s’annonçait gris, cobalt et lourd. Étienne se tenait devant la fenêtre de la cuisine, la tasse de café froide entre les mains, les yeux sur le port qu’on devinait à peine derrière la brume. Les cris des mouettes lui parvenaient de loin, presque irréels. Il entendit Claire bouger dans la chambre, le parquet qui criait sous ses pas. Son corps se tendit.
Elle entra, les cheveux encore en bataille, la robe de chambre serrée à la taille. Elle ne le regarda pas tout de suite. Elle reposa son regard sur la table, sur le bol de café qu’il lui avait préparé, comme on observe les pièces d’un échiquier avant de jouer.
« Tu as quelque chose à me dire, je crois. » Sa voix était plate. Pas d’accusation. Pas encore. Juste une certitude.
Étienne posa sa tasse lentement, gagnant du temps. Il avait répété cette scène toute la nuit, mais les mots lui semblaient soudain creux. Il s’approcha d’elle, s’assit en face, prit ses mains. Elles étaient froides.
« Il est arrivé quelque chose à Paul Vidal. Son corps a été repêché hier dans le vieux port. Les bruits qui courent disent… que c’est un suicide. »
Le visage de Claire se vida légèrement. Elle n’avait jamais vraiment connu Vidal, mais elle savait qu’Étienne le côtoyait sur les quais. Cela suffisait pour que le drame l’atteigne.
« Mon Dieu, Étienne. Sa femme… »
« Je lui ai parlé. Elle repart chez sa famille. Je ne sais pas si elle tiendra longtemps, avec la police et les autres qui vont la cuisiner. »
Claire baissa les yeux. Elle retira ses mains des siennes, les serra autour de sa propre tasse. Il la regardait, cherchant l’entrée qu’il voulait ménager pour la suite.
« Et toi ? »
Le mot tomba comme une pierre. Étienne soutint son regard.
« Il y a autre chose, Claire. Je ne peux pas tout te raconter ici, mais je dois te faire confiance. Et je dois te demander une faveur, une vraie. »
Elle haussa un sourcil, silence absolu. Il prit une longue inspiration.
« Ta mère est seule depuis des semaines. Sa lettre traîne sur la commode, je l’ai vue. Tu ne devrais pas lui rendre visite ? Deux, trois jours. Ça te ferait du bien, et tu serais loin, très loin de ces docks pourris. »
Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Il y avait de la colère dans ses yeux, mais aussi de la lassitude. Le sacrifice silencieux d’une femme qui en a vu assez pour savoir que les questions peuvent attendre, mais que la fuite doit parfois venir d’abord.
« Un peu soudain, cette tendresse filiale », dit-elle. Puis elle haussa les épaules. « Mais tu as raison. Maman me demande souvent de venir. Je lui téléphonerai ce soir. »
Il acquiesça. Derrière lui, il savait que le port l’attendait. Quai G. La nuit suivante. Cette conversation n’était qu’une trêve, un mensonge de plus qu’il devait faire tenir coûte que coûte.
L’après-midi fut une affaire de papiers et d’allers-retours. Il la déposa à la gare Saint-Charles, un taxi attendant déjà de l’emmener chez sa mère, à Salon-de-Provence. Elle lui fit le baiser distrait qu’on donne au conjoint avant un départ ordinaire. Il resta sur le trottoir jusqu’à ce que l’auto ait disparu dans la circulation.
Ensuite, il marcha. Il ne savait pas encore où il allait. Ses pas l’amenèrent machinalement vers le Vieux-Port, au café des Accoules, un de ces endroits où le solstice des ombres se joue à toutes les heures. Il commanda un pastis qu’il ne but pas.
Paoli arriva sans qu’il le voie approcher. L’homme se glissa sur la banquette en face de lui avec l’aisance d’une fumée. Moustache grise, complet sombre, une cicatrice blanche sous l’œil gauche qui se plissait quand il souriait. C’était le comptable officieux de la famille Guérini, celui qui connaissait les chiffres, les dettes, et les faiblesses de trop de monde.
« Morel. Tu as l’air d’un homme qui a perdu son ombre. »
Étienne releva les yeux. « Paoli. Vous me guettez maintenant ? »
« On ne guette pas. On regarde. Il y a une différence. »
Paoli croisa les mains sur la table. Il n’avait pas commandé. Il n’en avait pas besoin. « J’ai entendu dire que tu avais bien servi, hier soir. Que Guérini était content. Mais un homme content, c’est un homme qu’on peut nourrir d’ambition. J’ai un autre plan, Morel. Un plan qui pourrait t’intéresser. »
Étienne sentit sa nuque se raidir. « Je croyais que vous ne travailliez qu’avec la maison Guérini. »
« Je travaille avec moi-même. Comme tout le monde, ici. »
Paoli baissa la voix d’un cran. « Les Corses ont la haute main sur le port depuis dix ans. Ça fait des envieux. Il y a des clans siciliens qui veulent prendre une part du gâteau. Et il y a des hommes, comme toi, qui savent que les guérinistes ne sont plus ce qu’ils étaient. La vieille garde devient lente. Trop de surveillance, trop de cadavres, trop de police. »
Étienne ne répondit pas. Il laissa la phrase flotter entre eux, conscient que Paoli savait déjà tout, qu’il ne disait que des choses convenues.
« Je peux te faire disparaître, Morel. Pas à l’essai. Définitivement. Je connais des gens à Tanger, à Panama. Mais j’aurai besoin de toi. D’une fausse série de documents, d’autant que tu pourras m’en faire. Tu ne toucheras plus à la came, tu ne passeras plus tes nuits à trembler devant les barrières. Tu m’aides à régler une ou deux affaires, proprement, sur papier, et le monde s’ouvre pour toi. Une nouvelle identité. Un passeport. Une vie, à la hauteur de ta salope de salaire. »
Étienne but enfin une gorgée d’alcool. La brûlure lui fit du bien.
« Je ne suis pas un tueur. »
Paoli sourit largement. « Non. C’est justement pour ça que tu es intéressant. On n’a pas besoin de toi pour salir tes mains. On a besoin de tes yeux. De tes signatures. De ta tête, quoi. Les autres, on les trouve facilement. Les types comme toi, non. »
Étienne regarda par la fenêtre. Les pêcheurs pliaient leurs filets, un soleil pâle perçait les nuages. Il pensa à Claire, dans le train, déjà loin. À Moreau, ce policier qui lui avait tendu une porte de sortie, mais une porte qui restait peut-être fermée à double tour si les supérieurs de Moreau étaient eux-mêmes payés par les truands. À la promesse de Paoli, qui n’en était pas vraiment une. On ne quitte pas ce monde en un échange de politesses. On le quitte en creusant sa tombe dans le dos d’un autre.
« J’écoute les détails », dit-il.
Paoli sortit une enveloppe de sa poche intérieure et la posa sur la table sans la lâcher.
« Pas ici. Pas maintenant. Mais si tu acceptes, la prochaine fois que je te verrai, tu me présenteras un jeu complet de documents types, copies conformes de ce que Guérini t’a fait faire pour le Sainte-Lucie. Je paie cher. En liquide. Et je ne parle pas de fidélité. Je te propose une porte vers une autre géographie. Le monde, Morel. Après, tu décides. »
Il se leva, lissa son veston.
« Tu as quarante-huit heures. »
Il s’en alla comme il était venu, simple mirage. Étienne resta seul, immobilisé dans la lumière grise de l’après-midi. Il finit son verre, plia l’enveloppe vide que Paoli avait laissée sur la table, la mit dans sa poche. Il aurait pu la jeter. Il ne le fit pas.
De retour chez lui, il s’assit devant la petite table de la cuisine. Le téléphone était là. Le numéro de Moreau, écrit au crayon sur le coin d’une enveloppe. Il n’y toucha pas. Il sortit une feuille blanche et commença, de sa main minutieuse, à dessiner les fantômes de documents qui pourraient, peut-être, lui servir à livrer Paoli ou à le trahir.
Dehors, la nuit tombait sur le port de fond en comble. Les lumières jaunes des réverbères commençaient à s’allumer. Il entendit son propre souffle dans le silence de l’appartement et la voix de Claire lui manqua plus que jamais.
Il se coucha sans éteindre complètement la lumière de la cuisine, comme pour laisser une place à quelqu’un qui n’était plus là.
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