Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 14: The Pawn's Redemption
La devanture du Crédit Municipal sentait la cire et le moisi. Étienne poussa la porte, la petite cloche au-dessus de son battant rendant un son grêle qui le fit sursauter. Il avait traversé le quartier comme un somnambule, les mains dans les poches de son imperméable, les doigts refermés sur le ticket de gage qu'il avait retrouvé dans le tiroir de sa commode, sous une pile de mouchoirs que sa mère lui avait brodés avant de mourir.
Derrière le comptoir de bois sombre, Séverin Cognard leva les yeux de son registre. Il avait la peau grise comme les liasses qu'il échangeait contre de l'argent, et des lunettes cerclées qui lui mangeaient la moitié du visage. Il reconnut Étienne sans un mot, se tourna vers les casiers alignés contre le mur du fond.
« Le vingt-sept, c'est ça ? »
Étienne hocha la tête. Il n'avait pas besoin de vérifier le ticket. Il connaissait par cœur la date qu'il y avait inscrite il y a trois ans, le jour où il avait poussé la même porte avec la montre de son père sous son bras. Une LeCoultre des années trente, au boîtier ouvragé, que son père portait au poignet quand il rentrait de la capitainerie et que tout le monde l'appelait encore Monsieur Morel.
« Je vais vous la chercher.
— Je dois combien ? »
Cognard fit un calcul mental rapide, achevant d'effacer les intérêts accumulés avec une annulation de craie sur son ardoise. « Quatre-vingt francs, avec la remise que je vous fais. »
Étienne sortit les billets de sa poche. Il les avait préparés ce matin, en pliant les coupures dans l'enveloppe beige qui avait contenu l'argent de Paoli, avant de s'apercevoir que c'était une mauvaise idée de la garder sur lui. Il ressortit les billets, laissa tomber l'enveloppe vide dans une poubelle publique en sortant de son immeuble. Une preuve de moins, ou une de plus, selon l'humeur de l'inspecteur Moreau.
Le vieux Cognard déposa la montre sur le comptoir, dans son écrin de cuir fatigué. Étienne la prit comme on prend un oiseau blessé au creux de la main. Le cadran blanc, les chiffres fins, l'aiguille bleue. Il l'avait portée à son poignet pendant des années après la mort de son père, jusqu'à ce que le verrou du fermoir cède un soir d'ivresse, et qu'il choisisse de la mettre en gage plutôt que de la faire réparer.
« Vous la voulez, oui ? »
Étienne releva la tête. Cognard le regardait avec une curiosité lasse. « Vous n'allez pas me faire attendre, j'espère. J'ai un rendez-vous.
— Elle est bien. La montre est bien. Je la prends.
— Alors vous avez de la chance de la retrouver. On a eu une offre, la semaine dernière. Un homme qui cherchait une montre comme celle-ci. »
Étienne sentit le froid de la vitrine se glisser dans son dos. « Une offre ? »
« Il est venu deux fois. Pas très grand, une cicatrice sur la tempe gauche. Un Maltais je crois, à l'accent. Il cherchait une montre de capitaine, des années trente. J'ai dit que j'avais ça en gage, qu'on ne revendait rien avant un an. Il a dit qu'il reviendrait. »
Caruana. Le nom lui traversa l'esprit comme une lame, et il revit la silhouette courtaude dans la Renault grise garée en face de son immeuble il y avait trois jours. Le foreman de la Maltaise, qui avait demandé à la boulangère de la rue Droite si Étienne Morel habitait bien là.
« Il a laissé un nom ? »
Cognard secoua la tête. « Vous savez que je ne demande jamais de noms de ce genre de clients. Mais il savait que la montre vous appartenait. Il m'a demandé si vous étiez souvent ici. J'ai fait celui qui ne comprenait pas. »
Étienne ferma les doigts autour du boîtier. Le métal était froid, rassurant. Il fallait partir maintenant, sortir de la boutique, mais ses jambes ne lui obéissaient pas. L'air de la pièce était trop épais.
« Vous me voulez quelque chose d'autre, monsieur Morel ? Vous savez que je n'aime pas garder mes clients trop longtemps au comptoir. »
Les clients qui ont des problèmes, pensa Étienne. Les clients dont les montres intéressent les Maltais, qui font l'inventaire des objets que vous venez racheter. Il glissa la montre dans la poche de son imperméable — à gauche, du côté du cœur — et paya.
Dehors, le soleil de l'après-midi lui fouetta le visage. Il se mit à marcher d'un pas rapide vers la rue Caisserie, face au vent qui remontait du port. Il avait pris le tramway jusqu'ici sous prétexte de s'aérer, laissant la chambre de la rue Fongate derrière lui, avec ses dessins de faux documents étalés sur la table et sa valise à moitié ouverte dans l'armoire. Il avait dit à Claire qu'il se rendait au port — elle ne lui demandait plus rien, elle qui était censée ne plus rien demander depuis hier.
Quai de la Fraternité, il tourna à droite, vers la ligne du tramway. Il voulait rentrer, verrouiller sa porte, poser la montre sur la table et la regarder vivre. L'air lui manquait.
Chez lui, l'immeuble était silencieux. Madame Bartoli dormait au premier, Madame Vidal était rentrée à Arles la veille au soir, en emportant les quelques affaires de son mari dans un carton. Étienne monta les trois étages sans s'arrêter.
Sur la table, les feuilles de papier calque et les tubes d'encre étaient restés étalés. Il les repoussa d'un revers de main, les fit tomber dans le tiroir, puis s'assit. Il déposa la montre devant lui, entre son verre encore plein du café froid du matin et les couverts qu'il n'avait pas rangés.
Il l'ouvrit délicatement, fit glisser son pouce sur le fermoir. La pièce tenait, mais le cliquetis était mou ; le ressort intérieur avait fini par lâcher. Il lui faudrait un horloger, un vrai, celui du Vieux-Port qui réparait les chronomètres de navire sans poser de questions. Il se dit qu'il le ferait. Quand ce serait fini — le convoi de cette nuit, l'inspecteur Moreau, Paoli, tout cela derrière lui — il irait voir l'horloger et il regarderait l'homme remonter le mécanisme comme un chirurgien recoudrait une plaie.
Sans lâcher la montre, il tira le tiroir de la table et en sortit le petit carnet qu'il portait toujours sur lui quand il travaillait au port mais qu'il cachait ici, entre deux chemises. Il l'ouvrit à la dernière page. Sous les noms qu'il y avait écrits le matin — Moreau, Paoli, Caruana, Lenoir, ce nom que Claire lui avait dit avoir entendu au téléphone de la voisine, quand elle croyait encore pouvoir découvrir la vérité toute seule — il ajouta une ligne :
*Réparer le fermoir. Avant ou après, selon la nuit.*
Il relut la page. Puis il la déchira soigneusement en petits morceaux qu'il fit brûler dans l'évier, sous le robinet, avant de les jeter par la fenêtre dans la cour.
La montre restait sur la table, étincelante de son immobilité. Il la regarda dormir une seconde, deux. Puis il se leva, sortit son manteau de l'armoire, et trouva dans la poche droite le morceau de papier que Moreau lui avait donné avant de lui dire de réfléchir. Un numéro, une adresse.
Il le regarda sans le toucher, puis le remit en place. Quatorze heures encore avant le quai G. Il pouvait d'abord passer par le port, il avait un relevé de départs à finir avant ce soir, et la Sainte-Lucie ne se chargerait pas toute seule.
Il prit la montre, la déposa dans le tiroir de sa table de nuit à côté du carnet qu'il venait de vider. Il glissa le doigt sous le fermoir une dernière fois, en écoutant le cliquetis faible du ressort.
Puis il ferma la porte derrière lui, s'engagea dans l'escalier, et descendit vers le port — sans tourner la clé dans la serrure, parce qu'il savait qu'on pourrait venir s'il rentrait trop tard.
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