Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 15: The Informant's First Step
La pluie battait les vitres du café. Étienne s’était installé au fond, dos au mur, une tasse de café noir qui refroidissait entre ses mains. Il avait fini par appeler Moreau. Vingt minutes plus tôt, depuis une cabine du boulevard de la Corse, après avoir tourné trois fois autour de l’îlot pour être sûr de ne pas être filé.
L’inspecteur arriva en pardessus détrempé, les cheveux plaqués par l’averse. Il s’assit sans un mot, jeta un regard circulaire sur la salle presque vide, déposa un dossier fermé sur la table. Son visage portait les stigmates de la nuit : cernes profonds, mâchoire serrée.
— Vous avez réfléchi, dit Moreau, pas une question.
— J’ai des conditions supplémentaires.
L’inspecteur haussa un sourcil. Étienne sentait sa propre voix calme, presque mécanique, comme s’il lisait un manifeste qu’il aurait rédigé cent fois. C’était le seul moyen de tenir — transformer sa peur en papier, en chiffres, en compartiments étanches.
— Je vous donne ce que j’ai. Les navires, les cargaisons, les habitudes des équipes de déchargement. Mais vous ne touchez pas à Lenoir.
Le nom tomba entre eux comme une pierre. Moreau marqua un arrêt imperceptible, une crispation de la mâchoire que l’inspecteur aurait crue contrôlée.
— Qui vous a parlé de Lenoir ?
— Personne. C’est moi qui vous en parle.
Mensonge. Le nom était apparu dans les calepins de Vidal — retrouvés au fond d’un tiroir du bureau de l’expert, alors qu’Étienne cherchait des formulaires vierges. Un nom souligné trois fois, entouré de pointillés. Vidal avait barré la mention « unité maritime », et l’avait remplacée par « contact direct ». Le nom de Lenoir figurait dans la partie de l’enquête que Vidal menait seul. Et maintenant Vidal avait disparu.
— Et pourquoi vous ne voulez pas que je touche à Lenoir ? demanda Moreau, soupçonneux.
— Parce que c’est mon assurance. Si je vous donne tout d’un coup, je ne sers plus à rien. Vous me laissez sortir de Marseille avec Claire, et ensuite seulement je vous parle de Lenoir.
Moreau resta immobile. Le vieux ventilateur au plafond brassait l’air lourd de tabac froid et de café. Il ouvrit le dossier, en sortit un carnet neuf et un stylo.
— Parlez-moi des navires. Et dites-moi pourquoi je devrais vous croire.
Étienne se pencha. Les chiffres émergeaient comme des repères dans la nuit. Trois cargos à quai C. Le *Sainte-Lucie*, bianchisseur de coton, qui déchargeait de la pacotille dans des caisses marquées « textile » — la moitié pesait le double de ce qu’une caisse de tissu devrait peser. Le *Isabelle*, vraquier de cinquante ans d’âge, qui n’avait jamais pris la mer sans escale à Alger. Le dernier, le *Marie-Claire*, dont la documentation était irréprochable, trop irréprochable — des tampons si frais qu’ils auraient dû sentir l’encre.
« *Isabelle* », dicta Moreau en suivant de son stylo.
— L’*Isabelle* ne vous intéresse pas.
Moreau releva la tête.
— Pourquoi ?
Étienne se mordit la lèvre. Il avait préparé ce moment. Le cargo contenait de l’armement : des fusils tchèques démontés, cachés dans des barils de goudron. Il le savait parce qu’il avait signé le manifeste lui-même il y a deux mois, pour le compte d’un clan de la Corse qu’il n’avait jamais rencontré. C’est Paoli qui avait arrangé l’affaire. Mais surtout, c’était le navire que la taupe avait signalé à la police portuaire la seule fois où elle avait agi. L’inspecteur Roussel avait ordonné une perquisition. L’*Isabelle* avait été nettoyée quarante-huit heures avant son arrivée, une opération menée par des hommes soupçonnés — Étienne l’avait compris trop tard — d’être justement ceux-là que Roussel protégeait.
— L’*Isabelle* a déjà été inspecté, mentit Étienne. Tout est propre. Croyez-moi, j’en ai vu la paperasse.
Il passa à la suite. Le *Marie-Claire*, lui, cachait une cargaison de cigarettes américaines, sans grand intérêt pour Moreau — mais il valait mieux commencer par le vrai, ce qui était petit, prouvable, déjà fini. Le *Sainte-Lucie* arrivait dans six jours avec une cargaison de cannabis marocaine. Celui-là, il le livrait, parce qu’il savait que Guérini avait déjà préparé un réseau de petits poissons pour cette opération-là — il pouvait faire un sacrifice sans se couper la main.
Pendant qu’il parlait, Étienne gardait dans sa poche gauche la carte pliée où Vidal avait tracé les mots : « LENOIR — CONTACT DIRECT — VENDREDI 23H — CAFÉ D’EN FACE, PORT VIEUX ». Un autre détail qu’il ne révélerait pas — pas encore. Lenoir était peut-être lié à la disparition de Vidal. Et Étienne voulait comprendre ce lien avant que Moreau ne s’en mêle.
Moreau nota, releva la tête.
— Le *Sainte-Lucie*, vous êtes sûr de la date ?
— Dans six jours, à marée haute. C’est écrit dans le registre de Pont III. Je ne me trompe jamais sur les registres.
— Vous êtes sûr de quoi, au juste ? demanda Moreau avec un calme feint. Que vous survivez à cette conversation ?
Étienne but une gorgée du café froid. Il n’avait pas peur de Moreau. Il avait peur de ce que Moreau représentait — un système dont le câblage était peut-être déjà corrompu. Il avait passé ses nuits à trier les informations apprises de Vidal, à distinguer ce qui était de l’argent de la drogue, ce qui était de l’argent de la trahison, et ce qui se mêlait dans un désordre impossible. Mais Lenoir, lui, était proprement un repère dans ce chaos.
— J’ai signé vingt ans de paperasse dans ce port, répondit Étienne. J’ai vu des vrais papiers et des faux. Le *Sainte-Lucie*, lui, arrivera avec son chargement exactement comme je l’ai décrit, parce que j’ai rédigé le manifeste moi-même. Il y aura deux erreurs volontaires sur le document d’origine : un poids erroné dans la cale 4, un cachet falsifié sur la déclaration de quarantaine. C’est ce qui le rendra interceptable par vos hommes.
Moreau eut une moue presque admirative. Il rangea son carnet.
— La fenêtre de protection. Vous me l’avez demandée. Vous l’avez — à partir de ce soir, votre femme est prise en charge.
— Elle l’est déjà.
L’inspecteur s’arrêta.
— Vous avez pris les devants ? Où est-elle ?
— Je vous l’ai dit. Elle est chez sa mère, à Salon. J’ai fait croire à une urgence familiale.
Un silence. Moreau se leva, laissa un billet sur la table pourtant aucun serveur approchait. Il se pencha, voix basse :
— Écoutez-moi bien, Morel. Vous me donnez des noms, des dates, des navires. Mais ce que vous me donnez surtout, c’est une corde. Ne la serrez pas trop autour de votre propre cou. Quand le moment sera venu, vous parlerez de Lenoir. Pas avant.
Et il sortit, sans un regard en arrière.
Étienne resta seul, la tasse vide entre les mains. Il éprouvait une drôle de sensation — pas le soulagement, plutôt la légère ivresse de celui qui avance sur une poutre trop mince, les bras écartés, sans filet.
Dans sa poche, l’enveloppe vide de Paoli crissait contre le carnet de Vidal. Deux chemins. Il regarda par la vitre la pluie qui tombait sur le Vieux-Port. Trois bateaux de pêche dansaient au bout de leurs amarres. Dans moins de dix heures, il devait se présenter au quai G pour l’escorte de la cargaison. Les rôles se multipliaient : employé fidèle, informateur, faussaire. Chaque rôle lui demandait quelques heures de plus.
Il pensa à Claire, déjà à Salon. Son téléphone ce matin avait été court, presque mécanique. Elle avait dit : « Tu me dois une explication. » Il avait répondu que sa mère allait mieux, qu’il viendrait bientôt.
Il savait qu’elle ne le croirait plus longtemps.
Une silhouette traversa la placette devant le café. Baraquée, marche lourde. Étienne se recroquevilla instinctivement, le cœur cognant. Mais l’homme — ce n’était pas Caruana — tourna vers la vieille ville et disparut.
Il respira. Le nom de Lenoir brûlait dans sa tête comme un tison. Il fallait qu’il sache. Quelque part dans les archives du bureau des douanes, il y avait peut-être un dossier ou un tampon qui reliait ce policier à la nuit où Vidal avait disparu. Ses papiers d’accès étaient encore valides — et la nuit, personne ne le remarquerait.
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