Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 16: The Narrow Escape
L'aube n'avait pas encore percé la brume du Vieux-Port lorsqu'Étienne franchit la grille du quai G. L'air sentait le gasoil et le poisson pourri, cette odeur familière qui collait à ses poumons depuis quinze ans. Dix heures. Peut-être moins. Il n'avait pas dormi, avait passé la nuit à coucher sur le papier les noms que Moreau attendrait, et d'autres qu'il garderait pour lui.
Le camion était là, bâché, anonyme. Un Berliet gris sale, pare-chocs cabossé, plaques du Var. Paoli l'attendait adossé au mur de l'entrepôt, cigarette au bec, l'air de n'avoir jamais tué personne. Ils se regardèrent sans se saluer. Le mot juste, le geste juste, l'alibi parfait. Étienne connaissait la partition par cœur.
— Chargement de vaisselle, annonça-t-il au chef de quai en tendant le manifeste. Destination Sète. Transit simple, pas de contrôle douanier demandé.
Le chef de quai, un vieux nommé Brunet, à la retraite dans six mois et qui n'avait plus rien à prouver, hocha la tête sans même lire le papier. Étienne sentit la tension quitter ses épaules d'un cran. Le camion passa le portail, ralentit au poste de contrôle principal. Là, un douanier en uniforme échangea quelques mots avec le chauffeur, jeta un coup d'œil au document, fit signe de passer.
C'était fait.
Il aurait dû se sentir soulagé. Au lieu de ça, il pensa à la liste qu'il avait donnée à Moreau la veille, aux noms qu'il avait livrés. Thiers, la cargaison de cigarettes. Belmonte, le sucre surévalué. Des petits poissons. Rien qui ne remonte jusqu'à Paoli ou jusqu'à l'Isabelle. Mais le filet se resserrait, il le savait. À chaque faux document qu'il signait, à chaque cargaison qu'il laissait filer, il creusait sa propre fosse.
La matinée passa dans un brouillard de gestes mécaniques. Contrôle des registres, vérification des numéros de conteneurs, tampons, cachets, comptabilité. Étienne travaillait deux fois plus vite que d'habitude, pour ne pas penser au fond de sa poche, là où l'enveloppe de Paoli pesait une tonne. Il devait préparer les faux papiers. Dix feintes, trente réels, un mélange si parfait que même le meilleur expert n'y verrait que du feu.
— Morel ! Le cri venait du fond du bureau. Le chef de service, Dubreuil, un petit homme sec qui prenait son métier au sérieux, agitait un dossier. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de conteneur sur le quai 3 ?
Étienne se leva, le sang cognant dans ses tempes. Le conteneur en question, il le connaissait. Un chargement d'armes destiné aux Corses de la ville, planqué derrière une déclaration de machines agricoles. Paoli l'avait prévenu la veille : ce convoi-là, on ne le touche pas.
— Je vérifie, souffla Étienne en attrapant sa veste.
Le conteneur était au fond du quai 3, coincé entre deux empilements de palettes. Le garde chiourme, un type en bleu de chauffe, faisait les cent pas devant, l'air nerveux. Et là, planté devant la porte du conteneur, un inspecteur des douanes que Étienne n'avait jamais vu. Un jeune, cheveux courts, lunettes d'écaille, un carnet à la main. Il examinait le scellé.
— Qu'est-ce qu'il fout là ? murmura Étienne au garde en s'approchant.
— Arrivé y'a dix minutes. Il veut vérifier la cargaison. J'ai dit que fallait attendre le chef de quai, mais il insiste.
Étienne fit une évaluation rapide. Le type était seul, pas de renfort à l'horizon. Il pouvait peut-être le faire patienter dix minutes, le temps que Paoli soit alerté et fasse bouger les choses. Mais si le type ouvrait le conteneur, il découvrirait les caisses. Il fallait un miracle.
Le jeune inspecteur leva les yeux sur Étienne.
— Vous êtes le chef de quai ?
— Contrôleur principal, répondit Étienne en tendant sa carte. Morel. Je peux vous aider ?
Le type prit la carte, la retourna, la lui rendit sans la regarder vraiment.
— J'ai reçu un signalement anonyme concernant ce conteneur. Déclaration de machines agricoles, en provenance de Tanger. Le signalement dit que la cargaison réelle est différente.
Le cœur d'Étienne fit un bond. Un signalement anonyme. Qui ? La liste qu'il avait donnée à Moreau ne parlait pas de ce conteneur. Quelqu'un d'autre parlait. Une taupe, une autre. Ou bien Caruana qui grattait son propre chemin, qui avait fini par toucher la bonne corde.
— J'ai scellé ce conteneur moi-même hier, dit Étienne, la voix posée. Machines agricoles, oui. Le manifeste est au bureau, je peux vous le montrer.
L'inspecteur secoua la tête.
— Le manifeste, je l'ai lu. Je veux voir l'intérieur.
Il fit un pas vers la porte du conteneur, sortit une pince de sa poche. Étienne regarda autour de lui : le garde s'était éloigné, Paoli nulle part. Dans trois secondes, le type allait ouvrir la porte, et tout serait fini. Les armes, le réseau, lui-même. Il fallait faire quelque chose.
Il fit un pas en arrière, feignant de chercher un document dans sa poche. Sa main se referma sur la boîte d'allumettes qu'il gardait toujours sur lui, une habitude de fumeur nerveux. Il la frotta contre sa jambe, l'alluma, la laissa tomber sur un tas de chiffons imbibés de gasoil qui traînait contre le mur, à deux mètres des palettes.
Le chiffon prit feu instantanément, un panache de fumée noire qui monta en quelques secondes. La sirène d'incendie du port se déclencha presque aussitôt, stridente, couvrant tous les bruits. Des hommes de partout sortirent des entrepôts, des extincteurs plein les mains. L'inspecteur, surpris, recula de la porte du conteneur, regarda la fumée, puis Étienne.
— Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? cria-t-il.
— Les chiffons, articula Étienne. Toujours des idiots qui fument près du gasoil. Écartez-vous, la brigade arrive.
Le chaos fit le reste. La brigade de sécurité arriva en courant, refoula tout le monde, obligea l'inspecteur à reculer de vingt mètres. Le temps que l'incendie soit maîtrisé, que les fumées se dissipent et que le quai retrouve son calme, le conteneur avait été remplacé par un autre, parfaitement identique mais rempli de tracteurs poussifs arrivés d'Espagne la veille. Paoli avait dû faire tourner un de ses camions à une vitesse qui valait tous les records de la saison.
Le jeune inspecteur revint, une heure plus tard, le visage fermé. Il ouvrit la porte du conteneur, découvrit trois tracteurs verts couverts de poussière, un manuel d'entretien en espagnol posé sur le siège. Il referma la porte sans un mot, regarda Étienne.
— On m'avait donné une information fiable.
— Les informations anonymes, monsieur l'inspecteur, sourit Étienne, faut les prendre avec des pincettes. Des concurrents jaloux, des histoires de marchés. On n'est pas à la mer.
Le type partit sans serrer la main. Étienne resta seul un instant, le souffle court, la fumée de l'incendie encore dans les narines. Il avait évité le pire. Mais quand il retourna au bureau, il trouva une Mercedes noire garée devant l'entrée, moteur tournant, et Guérini en personne assis à l'arrière, vitre baissée, une cigarette entre les doigts.
— Monte, Morel.
Étienne obéit. La portière claqua. L'intérieur sentait le cuir et l'eau de Cologne, une odeur de fric et de pouvoir qui lui donna la nausée. Guérini ne le regarda pas tout de suite, laissa la voiture rouler quelques centaines de mètres, sortir du port, s'engager sur la corniche. La Méditerranée scintillait en contrebas, indifférente.
— Bel incendie, dit Guérini.
— Accident de chiffons, patron.
— Un accident de chiffons qui tombe pile au moment où un inspecteur allait ouvrir un conteneur que tu connaissais. C'est un sacré hasard.
Étienne ne répondit pas. Le silence était un piège, il le savait. Guérini n'était pas un interrogateur brutal ; il était pire. Il laissait les gens se pendre avec leurs propres mensonges.
— Paoli me dit que tu prépares des papiers pour nous. Pour les affaires, les rivalités, tout ça. C'est bien. Tu m'as rendu des services. Mais je hais les rats, Morel. Je hais les gens qui jouent les deux côtés.
— Je joue votre côté, patron. Depuis le début.
— Vraiment ? Le visage de Guérini pivota, froid. Alors pourquoi est-ce que la liste des bateaux que tu as donnée à la police hier ne contenait pas l'Isabelle ? Et pourquoi le nom de Lenoir avait-il disparu de tes listings ? Tu les as effacés toi-même, c'est ça ?
Étienne sentit la sueur glisser le long de sa colonne vertébrale. Lenoir. Comment Guérini avait la liste ? À moins que Moreau n'ait une fuite, ou que quelqu'un au commissariat ait parlé. Il ouvrait la bouche pour répondre, mais Guérini leva une main.
— Tu vas rester avec nous. Tu vas continuer à faire tes petits papiers. Et si tu es sage, si tu nous aides vraiment, le jour viendra où je t'offrirai une sortie propre. Mais si je découvre que tu me joues double-jeu, Morel, je ne te tuerai pas moi-même. Je laisserai Caruana s'occuper de toi. Tu verras ce que ça fait, un homme qui a appris son métier en Tunisie. On ne tombe pas sur un type comme lui deux fois.
La voiture s'arrêta devant le port. Étienne sortit, les jambes en coton. Il regarda la Mercedes disparaître, puis sa main se porta à sa poche, chercha machinalement le numéro de Moreau. Il ne l'appela pas. Mais sous ses doigts, il trouva autre chose : l'enveloppe de Paoli. Vide, l'avait-il ouverte ? Non. Mais quand il la sortit, elle semblait plus lourde, un pli au fond. Il l'ouvrit : un billet pour un bateau au départ de Marseille le mardi suivant. Passager à destination de Casablanca. Au nom de François Mercier.
Il rangea l'enveloppe, regarda le port, la brume qui commençait à se lever, les grues qui tournaient dans le soleil naissant. Caruana était peut-être en train de le chercher. Guérini le surveillait. Moreau attendait un témoignage qu'il ne lui avait pas encore donné. Et dans son bureau, sur la table de sa cuisine, commençaient à s'accumuler les brouillons de faux papiers qui le mèneraient soit vers la liberté, soit vers le fond du Vieux-Port avec une paire de chaussures en béton.
Il fallait agir vite. Il fit demi-tour vers sa voiture. Il savait désormais où aller : les archives du port, pour trouver la trace qui reliait Lenoir à la disparition de Vidal. Car dans cette histoire, il ne savait plus qui était le rat, et qui était la proie.
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