Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 17: The Wharf Murder
Le quai G sentait le gasoil, le sel et quelque chose de plus âcre—la peur, peut-être, qui suintait des pavés comme l'eau de cale. Étienne avait l'enveloppe de Paoli dans la poche intérieure de sa veste, le billet pour Casablanca qui lui brûlait la poitrine à chaque battement de cœur. Dix heures. Il lui restait dix heures avant que tout ne bascule.
Il arriva trop tard pour empêcher ce qui suivit.
Un remorqueur accostait à l'extrémité du quai, ses amarres crissant contre les bittes d'amarrage. Mais ce n'était pas le remorqueur qui attirait l'attention. C'était l'homme—un docker, la cinquantaine, le visage couturé par des années de soleil et de sueur—agenouillé sur le béton, les mains liées dans le dos avec du fil de fer. Autour de lui, trois hommes de Guérini formaient un demi-cercle, indifférents, comme s'ils attendaient un bus.
Étienne s'arrêta net derrière une pile de caisses de savon. Son cœur cognait contre ses côtes. Il aurait dû se retourner, repartir, oublier ce qu'il voyait. Mais ses jambes refusaient de bouger.
Guérini se tenait devant le docker, une lame fine et incurvée dans la main droite—un couteau de matelot, poli par l'usage. Il parlait doucement, presque tendrement, penché vers l'homme agenouillé comme un confesseur.
— Tu as cru que je ne le saurais pas, Dédé. Tu as cru que ta petite affaire de cigarettes américaines passerait inaperçue. Trois mois que ça durait. Trois mois à gratter sur mon pourcentage, à voler dans ma poche.
Le docker—Dédé—leva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais pas de larmes. De la rage.
— C'est pas ta poche, Guérini. C'est le port. Le port appartient aux dockers. On crève ici depuis trente ans pendant que toi et tes hommes vous engraissez sur notre dos.
Guérini sourit. Ce n'était pas un sourire méchant—c'était pire. C'était le sourire d'un homme qui avait entendu ce discours cent fois et qui savait exactement comment il se terminait.
— Tu as raison, Dédé. Tu as raison depuis le début. Le problème, c'est que tu t'y es pris comme un amateur. Un vrai professionnel aurait su qu'on ne touche pas à ce qui appartient à d'autres sans en payer le prix.
Il fit un pas en avant. Dédé ne recula pas. Il cracha par terre, aux pieds de Guérini.
— Va te faire voir, salaud.
Le mouvement fut si rapide qu'Étienne le rata presque. Un éclair d'acier, un bruit sourd—pas un cri, mais un hoquet, comme un poisson qu'on sort de l'eau. Le couteau s'enfonça sous la mâchoire de Dédé, remontant vers le cerveau. L'homme s'effondra sans un bruit, son corps s'affaissant comme une voile qu'on lâche.
Le sang coula sur le béton, noir dans la lumière des lampadaires. Il formait une mare qui s'étendait lentement, cherchant les interstices entre les pavés.
Guérini s'accroupit près du corps, essuya la lame sur la chemise du mort, puis se releva. Il se tourna vers ses hommes, puis son regard balaya le quai—et trouva Étienne.
Pendant un instant, le temps s'arrêta. Étienne était caché derrière les caisses, mais les ombres jouaient contre lui, et les yeux de Guérini étaient ceux d'un prédateur qui sait exactement où chercher.
— Morel.
La voix n'était pas forte, mais elle portait. Étienne resta figé, espérant encore que ce n'était pas lui qu'on appelait.
— Morel, je sais que tu es là. Viens.
Étienne sortit de derrière les caisses. Ses jambes fonctionnaient à peine, mais il marcha, traversant les quelques mètres qui le séparaient du corps. Il sentit l'odeur du sang avant même de le voir de près—cuivrée, écœurante, mêlée à celle du gasoil.
Guérini le regarda approcher, son visage impassible.
— Tu vois ce qui arrive à ceux qui volent dans la maison ?
Étienne hocha la tête. Sa gorge était sèche, ses mots coincés quelque part entre sa poitrine et sa bouche.
— Je croyais que tu devais être ici plus tôt, Morel. Pour l'escorte.
— J'ai été retenu. Un contretemps.
— Un contretemps. Bien sûr.
Guérini lui tendit le couteau, lame encore humide. Étienne le regarda, ne comprenant pas.
— Le quai doit être propre avant l'aube. Tu t'en occupes.
— Quoi ?
— Nettoie ça. Le sang, le corps, tout. Tu as des contacts avec les éboueurs du port. Arrange-toi pour que ça se sache que c'est toi qui as nettoyé. Que ça serve de leçon.
Le couteau resta suspendu entre eux. Étienne le prit. La poignée était encore tiède de la main de Guérini.
— Et ensuite ? demanda Étienne, sa voix plus ferme qu'il ne s'y attendait.
Guérini haussa les épaules—un geste presque amical.
— Ensuite, tu repars à ton bureau. Tu fais ce que tu sais faire. Et tu te souviens de ce que tu as vu ce soir.
Il se tourna vers ses hommes et s'éloigna sans un regard en arrière. Le corps de Dédé resta par terre, la mare de sang s'élargissant lentement autour de lui.
Étienne resta seul avec le mort et le couteau.
Il s'accroupit près du corps. Les yeux de Dédé étaient ouverts, fixant le ciel. Il avait une femme quelque part—Étienne l'avait vu au bar du port, ses mains calleuses serrant un pastis. Peut-être une fille. Peut-être des petits-enfants.
Pour une cigarette de contrebande.
Étienne referma les paupières du mort d'un geste doux, presque rituel. Puis il se releva et chercha un tuyau d'eau. Il trouva un robinet près de la capitainerie, déroula un tuyau d'incendie. L'eau gicla sur le béton, rose d'abord, puis plus claire à mesure que le sang se diluait.
Il frotta les pavés avec la brosse qu'il avait trouvée dans la cabane des dockers. Il frotta jusqu'à ce que ses mains saignent. Il frotta jusqu'à ce que le béton soit propre, vierge, comme si rien ne s'était passé.
Puis il traîna le corps vers un tas de filets de pêche usagés, le recouvrit. Les éboueurs passeraient avant l'aube. Ils savaient quoi faire. Ils avaient l'habitude.
Debout dans la lumière jaune des lampadaires, les mains rouges, le couteau de Guérini encore dans sa poche, Étienne sentit quelque chose se briser en lui—pas sa volonté, pas son courage, mais cette dernière illusion qu'il pouvait encore s'en sortir sans se salir les mains.
Il sortit l'enveloppe de Paoli de sa veste. Le billet de bateau pour Casablanca était dedans, daté du lendemain soir.
Il avait moins de vingt-quatre heures pour trouver Lenoir, exposer le mole, et quitter ce port pour toujours.
Il remit l'enveloppe dans sa poche et commença à marcher.
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