Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 18: The Aftermath of Blood
Le sang avait fini par sécher sous ses ongles, mais Étienne le sentait encore. Une pellicule invisible sous les cuticules, une odeur de fer et d'eau de Javel qui lui collait aux mains malgré les trois savonnages successifs. Il avait marché depuis le Vieux-Port sans regarder derrière lui, les pavés de la rue de la République défilaient sous ses semelles comme autant de pages blanches qu'il aurait aimé pouvoir remplir d'autre chose que de mensonges.
L'appartement l'accueillit avec son silence habituel. Claire n'était pas là — il avait presque oublié, une seconde, qu'elle était à Salon chez sa mère. Le vide des pièces lui parut plus lourd que d'habitude. Il ne prit même pas la peine d'allumer le plafonnier du salon, préférant la faible lueur de la lampe de chevet dans la chambre.
La boîte en fer-blanc était sous le lit, là où il l'avait glissée il y a deux semaines. Le registre des douanes, celui qu'il avait patiemment recopié, modifié, falsifié avec une précision d'orfèvre. Trois ans de trafics légitimés par sa plume. Il le sortit, le posa sur le couvre-lit défait, et le regarda comme on regarde un cadavre qu'on vient de découvrir dans sa propre maison.
Il ne pouvait pas le garder ici. Plus maintenant. Le geste de Guérini sur le quai avait été clair : les choses se terminaient mal pour ceux qui se croyaient à l'abri.
Étienne passa dans la cuisine, prit le pied-de-biche qu'il gardait derrière le frigo depuis des mois — « pour les voleurs », avait-il dit à Claire, une plaisanterie à l'époque. Il souleva trois lattes du parquet dans le coin nord de la chambre, sous la commode qu'il dut déplacer en grimaçant sous l'effort. La cavité sentait la poussière et le bois ancien. Il y déposa le registre, puis le revolver de son père — il ne se souvenait plus pourquoi il l'avait gardé après l'enterrement, mais soudain il ne se souvint plus non plus comment il avait pu penser s'en passer.
Il remit les lattes en place, poussa des copeaux de bois dans les interstices avec la lame d'un couteau de cuisine, et reposa la commode. Personne ne le remarquerait. Sauf s'ils savaient où chercher.
Il s'assit sur le lit, les mains sur les genoux. Le ressort du sommier geignit. La montre de son père, celle que le prêteur sur gages lui avait rendue, était posée sur la table de nuit. Le fermoir cassé bâillait encore, un petit orifice d'acier tordu.
Il la prit, la retourna entre ses doigts. Le verre était rayé, le cadran jauni. Son père l'avait portée trente ans, jusqu'à sa crise cardiaque sur le chantier naval — il l'avait remontée le matin même, disait sa mère, « pour être à l'heure au travail ». Étienne l'avait récupérée à l'hôpital, dans un sachet plastique avec ses affaires.
Une heure du matin. Puis deux. Étienne ne dormait pas. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait le corps du docker basculer en avant, la surprise dans son regard avant que la vie ne le quitte. Le bruit humide du couteau qui ressort. Le sang qui formait une flaque noire sous le réverbère, qui se frayait un chemin vers les rails du chariot de manutention.
Il finit par se relever, enfila une chemise propre, et fit les cent pas entre la chambre et le salon. La fenêtre donnait sur la rue. Un chat traversa. Plus loin, près du café d'en bas, une silhouette s'attarda sous un réverbère — mais elle finit par s'éloigner, et Étienne se dit qu'il avait imaginé Caruana encore une fois. Il avait l'esprit encombré de fantômes, ce soir.
La sonnette le fit sursauter.
Trois coups brefs, insistants. Le rythme de la police.
Étienne jeta un coup d'œil par le judas. Moreau se tenait sur le palier, son imperméable trempé de pluie fine, l'air fatigué.
Il ouvrit.
« Vous pourriez prévenir, avant de débarquer à deux heures du matin. »
Moreau entra sans y être invité. Il balaya l'appartement du regard, nota l'absence de Claire, s'assit à la table de la cuisine sans demander la permission.
« Vous n'avez pas répondu à mon dernier message. »
« Je suis occupé. »
« Vous êtes vivant. C'est déjà ça. »
Étienne s'adossa au chambranle de la porte. « Qu'est-ce que vous voulez, Moreau ? »
L'inspecteur sortit un paquet de Gauloises de sa poche de poitrine, en alluma une sans se presser. La flamme du briquet éclaira brièvement son visage creusé. Il avait maigri, depuis le début de l'affaire. Ou peut-être que c'était la lumière.
« La taupe. Elle sait quelque chose. »
Étienne ne bougea pas. « Qu'est-ce que vous voulez dire par "sait" ? »
Moreau tira une longue bouffée, souffla la fumée vers le plafond. « Un indicateur. Quelqu'un qui aurait parlé à la police. Elle ne connaît pas encore le nom, mais elle sait qu'il existe. Les services ont intercepté un message, hier. Guérini a été prévenu qu'il y avait une balance dans son entourage proche. »
Le sol sembla se dérober sous les pieds d'Étienne. L'inspection surprise. La suspicion dans le regard de Guérini quand il avait éteint l'incendie. Le docker qui était mort à sa place sur le quai — non, pas à sa place, mais dans la même logique, la même mécanique de sang qui se resserrait.
« Vous comprenez ce que ça veut dire ? » Moreau se pencha. « Ils vont chercher. Ils vont vérifier tous ceux qui ont eu accès aux cargaisons, aux registres. Vous, en premier lieu. »
« Je sais. »
« Vous saviez déjà ? »
Étienne passa une main sur sa mâchoire. Il avait besoin de se raser. De dormir. De disparaître.
« Guérini m'a fait nettoyer un quai, ce soir. Il trouvait que le sang avait coulé trop loin des grilles d'évacuation. » Il regarda ses mains. « Je crois qu'il voulait vérifier que j'en étais capable. »
Moreau écrasa sa cigarette dans le cendrier en verre, celui que Claire avait rapporté de Lourdes. « Il vous teste. Vous êtes sur la liste, Morel. »
« Ce n'est pas nouveau. »
« Si. Avant, vous étiez utile. Maintenant, vous êtes suspect. Et les suspects, dans l'entourage de Guérini, on ne les dessert plus au café. »
Le silence entre eux s'épaissit. Par la fenêtre, la pluie s'était intensifiée, tambourinant sur le toit de l'immeuble voisin.
Étienne fixa Moreau. « Vous me dites ça parce que vous voulez me protéger, ou parce que vous voulez vous servir de moi une dernière fois ? »
Moreau sourit, un plissement de paupières plutôt qu'une vraie expression de gaieté. « Les deux, probablement. Vous êtes la meilleure source que j'aie jamais eue dans le milieu portuaire. Et je n'aime pas l'idée de vous voir finir comme ce docker. »
« Parce que vous avez un cœur, tout à coup ? »
« Parce que si vous mourez, je perds mon meilleur outil. Et parce que vous avez encore une chance de vous en sortir, avec ce que vous savez. » Moreau se leva, rajusta son imperméable. « La taupe. Lenoir. Il est en train de nettoyer lui aussi. Il sait que vous êtes en contact avec moi — le message anonyme qu'il a envoyé pour l'inspection, il l'a fait passer par un canal parallèle, pour se donner une couverture. Mais il sait que vous avez parlé. »
« Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? »
Moreau s'arrêta dans l'encadrement de la porte. Il le regarda, longuement, comme s'il pesait un poids qu'il n'avait pas dit. « Trouvez-moi la preuve. Le lien entre Lenoir et la disparition de Vidal. Et je vous sors d'ici. Témoin protégé, nouvelle identité, tout ce que vous voulez. Vous n'entendrez plus jamais parler de Marseille. »
Étienne croisa les bras. Le papier du billet de bateau froissa dans sa poche intérieure. Casablanca. Dans moins de dix heures, il devait être au quai G.
« Comment je vous le fais parvenir, cette preuve ? »
« Vous me trouvez, vous me la donnez. Avant que Guérini finisse par croiser les fils. » Moreau ouvrit la porte. « Vous avez quoi ? Vingt-quatre heures, si vous êtes malin. Vingt, si vous l'êtes moins. »
La porte claqua, plus fort qu'il ne l'aurait fallu. Le bruit résonna dans les escaliers.
Étienne resta immobile, face à cette porte refermée. Vingt heures. Et Paoli qui l'attendait au quai G avant même le lever du jour. Il avait deux bateaux qui partaient dans des directions différentes, deux files de sécurité à traverser, deux mensonges à soutenir.
Il retourna dans la chambre, s'assit sur le bord du lit. Il prit la montre de son père, la glissa dans sa poche. Le poids du métal contre sa cuisse était étrangement rassurant.
Il n'irrait pas à l'archive cette nuit. Il irait d'abord voir Paoli, comme convenu. Parce que si la taupe le cherchait, le plus sûr était encore de faire croire qu'il n'avait rien à cacher. Et parce qu'il avait besoin d'une monnaie d'échange plus solide qu'une promesse d'inspecteur épuisé.
La pluie cessa vers trois heures du matin. Étienne ne dormit toujours pas. Il resta assis là, dans le noir, à écouter le silence de l'appartement vide. À l'aube, quand les premières mouettes se mirent à crier au-dessus du port, il se leva, enfila sa veste, et sortit dans la ville qui commençait à peine à s'éveiller.
Le fer-blanc de la montre battait contre sa hanche, tout près de l'enveloppe de Paoli, tout près du couteau de Guérini qu'il n'avait pas encore rendu.
Trois poids différents. Une seule direction à prendre.
Il ne savait pas encore laquelle.
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