Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 19: The Pawn's Confession
La pluie avait cessé, mais les ruelles du Panier dégoulinaient encore, l'eau ruisselant le long des caniveaux dans un murmure continu. Étienne remonta la rue Pavée d'un pas rapide, le col de son manteau relevé, les semelles claquant sur les pavés mouillés. Il avait dix heures, peut-être onze, avant que le bateau de Paoli ne quitte le quai G. Dix heures pour mettre la main sur quelque chose que Moreau pourrait utiliser contre Lenoir. Mais avant les archives, il y avait la boîte.
La boutique Dumas-Crédit se tenait dans une étroite venelle, sa vitrine poussiéreuse annonçant une faillite discrète et élégante. La clochette tinta quand Étienne poussa la porte. Le vieux Dumas leva les yeux de son comptoir, un sourcil arqué sous sa masse de cheveux blancs.
— Monsieur Morel, dit-il sans enthousiasme. Je vous croyais reparti.
— J'ai besoin de récupérer ma boîte.
Dumas ne bougea pas. Il lissa son gilet élimé, puis ses doigts jouèrent avec la chaîne de sa montre de gousset — une habitude nerveuse qu'Étienne lui connaissait bien.
— Vous avez lu les journaux, Dumas ?
— Je les lis rarement. Ma femme me raconte ce qu'il faut que j'en sache.
— Alors je vous en prie, récupérez ma boîte, et je vous laisse tranquille.
Dumas hésita, puis se tourna vers une étagère derrière lui, couverte de boîtes numérotées à la craie. Ses doigts coururent sur les cartons avant de se saisir d'un petit écrin de bois sombre. Il le posa sur le comptoir, mais ne le poussa pas vers Étienne.
— Ma femme, justement, reprit-il. Elle lit les journaux, elle. Tous les jours. Et ce matin, en servant mon café, elle m'a montré quelque chose. Une photographie. Floue, mal imprimée, mais reconnaissable.
Le sang d'Étienne se figea.
— Un homme interrogé dans le cadre de l'enquête du port, continua Dumas. Un homme qu'on disait être un employé modèle des douanes, mais dont les journaux commençaient à se demander ce qu'il savait exactement.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Vous savez très bien. La photographie, elle montrait un homme qui sortait du commissariat central. La mâchoire fermée, les yeux cernés. Elle ressemblait beaucoup aux portraits que les journaux font des hommes avant qu'ils ne soient arrêtés pour de bon.
Étienne regarda la boîte sur le comptoir. Il pouvait la prendre et sortir. Mais Dumas avait parlé de sa femme, de la photographie, et les vieux prêteurs sur gage de Marseille avaient une mémoire plus longue que les quais eux-mêmes.
— Et si je vous disais que la photographie ne mentait pas tout à fait, mais qu'elle ne disait pas toute la vérité non plus ?
La main de Dumas cessa de jouer avec sa chaîne. Il croisa les bras.
— Je dirais que les hommes qui réclament la vérité quand ils viennent récupérer leurs biens sont souvent plus près du mensonge que de la rédemption.
— Je ne suis pas venu pour les archives, Dumas. Je ne suis pas venu pour la gloire. Je suis venu pour prendre une boîte et sortir de votre vie, et si possible de Marseille, avant que quelqu'un ne décide de finir le travail que je n'ai pas eu le courage de commencer plus tôt.
Dumas plissa les yeux, soupçonneux mais attentif. C'était un homme qui avait vu défiler toutes les misères du port — des matelots sans le sou, des veuves vendant l'argenterie de famille, des contrebandiers occasionnels cherchant à monnayer une montre volée. Mais rarement un client avec une dette morale aussi visible.
— Vous travaillez pour Guérini.
Ce n'était pas une question.
Étienne sentit le poids du couteau dans sa poche. Il le sortit et le posa sur le comptoir.
— Je travaille plus précisément avec Guérini. Assez pour qu'il m'ait donné ça hier soir, et assez pour qu'il m'ait fait nettoyer le sang de l'homme qu'il a tué avec.
Dumas recula d'un pas, les yeux fixés sur la lame sombre.
— Seigneur, Morel.
— Je ne suis pas plus un saint que les autres clients qui passent chez vous. Mais je ne suis pas non plus le rat que les journaux commencent à chercher. Je suis un homme qui essaie de sortir, et j'ai besoin de cette boîte, et j'ai besoin de votre silence.
Le prêteur resta silencieux un long moment. La pluie recommençait à tomber dehors, tambourinant doucement contre la vitrine. Dans le fond de la boutique, une horloge à balancier égrenait les secondes.
— Cette boîte, dit finalement Dumas, elle contient ce que votre père vous a laissé ?
Étienne hocha la tête.
— Des papiers. Des plans. Des choses que je n'ai jamais osé regarder, parce que certaines vérités sont trop lourdes quand on est encore en train d'essayer de se construire.
— Et vous les voulez maintenant parce que vous allez bientôt avoir besoin de savoir qui vous êtes vraiment ?
— Je les veux parce que si je meurs demain, je ne veux pas que quelqu'un d'autre en fasse usage.
Dumas poussa lentement la boîte de bois sur le comptoir. Puis il se pencha, ouvrit un tiroir caché sous le plateau, et en sortit un papier jauni, plié en quatre, qu'il tendit à Étienne.
— C'est un reçu pour une location. Une cave à vin sous une maison de la rue des Moulins. Personne ne la visite. Personne n'en connaît l'existence, sauf le propriétaire, et le propriétaire est mort l'an dernier sans jamais avoir vendu la maison. J'ai hérité de la boutique de son fils, et avec elle, de certaines dettes qu'il ne pourra jamais rembourser.
Étienne prit le papier, le déplia. Une adresse, une date, un nom qu'il ne reconnaissait pas.
— Vous me donnez cela ?
— Je vous le prête, dit Dumas. Pour vos montres, pour vos papiers, pour votre boîte. Les archives de la douane, si quelqu'un vous cherche, ils chercheront dans votre appartement, dans votre bureau, peut-être même dans les égouts. Mais ils ne chercheront pas dans une cave à vin d'une maison abandonnée que personne ne connaît. Et moi, je n'ai jamais vu votre visage dans les journaux, et je n'ai jamais eu ce reçu dans mon tiroir.
Étienne fixa le vieil homme. Il cherchait la trahison, le piège, l'angle — mais les yeux de Dumas étaient simples, las, presque bienveillants.
— Pourquoi ?
— Parce que j'avais un fils, dit Dumas. Il est mort en Indochine. Il écrivait des lettres que je n'ai jamais comprises, à moitié en français, à moitié en charabia militaire. Et je me dis parfois que si un homme comme vous était venu vers lui, avant, avec une sortie possible, il serait peut-être encore en vie.
Il recula, retourna derrière son comptoir, et effaça à la craie le numéro écrit sur la boîte de bois.
— Prenez votre boîte, monsieur Morel. Et prenez ce reçu. Si vous me rendez le papier, je le déchirerai. Si vous ne le rendez pas, ils pourront me questionner pendant mille ans, je ne leur dirai jamais rien.
Étienne glissa la boîte sous son bras, rangea le reçu dans sa poche intérieure, près du ticket pour Casablanca. Il hésita, puis il tendit la main par-dessus le comptoir.
— Merci, Dumas.
Le vieil homme la serra fermement, nos doigts rugueux dans les siens.
— Ne me remerciez pas. Faites ce que vous avez à faire. Et ne revenez pas me voir enchaîné, parce que je ne voudrais pas expliquer à ma femme pourquoi elle avait raison.
Étienne sortit dans la pluie renaissante. La rue était vide. Il se tint un instant sous l'avancée de la boutique, la boîte de son père contre sa poitrine, le reçu contre son cœur.
Il avait maintenant une planque pour la montre, pour les papiers, pour n'importe quelle preuve qu'il pourrait trouver. Une cave que personne ne connaissait, sous une maison que personne ne visitait.
Mais il avait toujours la même question qui le taraudait, et qui maintenant le pressait davantage : comment obtenir la preuve qui liait Lenoir à Vidal — sans se faire voir de Lenoir lui-même ?
Il songea au commissaire Moreau, à ce fou de Moreau qui lui avait promis une protection, qui cherchait désespérément la même preuve. Et il songea aux archives. Qu'elles soient là-bas, ou dans la cave, ou quelque part dans la main de Lenoir, il fallait qu'il les trouve.
Il prit à gauche, vers la rue des Moulins, la boîte sous le bras. Derrière lui, la clochette de la boutique retentit encore, comme un dernier adieu.
Deux cent mètres plus loin, il ralentit. Un réflexe ancien, appris aux douanes, lui fit jeter un regard par-dessus son épaule.
Un homme se tenait sous un porche, à mi-chemin entre la boutique et lui. Il ne semblait pas pressé. Il semblait, plutôt, avoir vu le visage d'Étienne dans la lumière d'un réverbère, et avoir pris note de la direction qu'il prenait.
Étienne accéléra le pas. La boîte devenait lourde, le papier du reçu brûlait contre sa poitrine. Et quelque part derrière lui, dans la pluie, les pas d'un inconnu se mirent à suivre le même rythme que les siens.
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