Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 20: The Mole's Shadow
La pluie s'était arrêtée vers dix-sept heures, laissant les pavés de la rue de la République luisants comme une peau de phoque. Étienne s'était adossé à la vitrine d'un marchand de tissus, un journal ouvert devant lui qu'il ne lisait pas. Le ciel violet au-dessus des toits lui disait que le temps filait — sept heures, peut-être moins, avant que Paoli ne largue les amarres.
Il avait vu Lenoir sortir de la préfecture à dix-huit heures quarante-trois. Le commissaire avait remonté son col, allumé une Gauloise, puis marché d'un pas régulier vers le Vieux-Port, sans se retourner une seule fois. Un homme qui ne craignait rien. Ou qui savait exactement où il allait.
Étienne plia son journal, le glissa sous son bras et suivit à distance, gardant deux voitures, un camelot et un couple âgé entre eux. La foule du soir épaississait autour des terrasses, des odeurs d'anis et de friture. Lenoir tourna rue de la Loge, puis s'engouffra dans une impasse étroite où Étienne n'avait jamais mis les pieds.
Il marqua une hésitation. L'impasse sentait le moisi et le poisson. Au fond, une enseigne au néon — « Bar des Deux Ports » — éclairait une façade vert bouteille. Lenoir poussa la porte sans se retourner.
Étienne compta jusqu'à trente, puis descendit l'impasse à son tour. Il n'entra pas. Il se posta contre le mur opposé, dans une niche sombre où la porte d'un ancien entrepôt était condamnée. La vitre du bar était sale, dépolie par la graisse et le sel, mais un coin laissait voir l'intérieur.
Lenoir était assis à une table du fond, face à la porte. En face de lui, la nuque large, les épaules massives — Guérini. Ils n'avaient pas de verres devant eux. Pas de bière, pas de pastis. Juste deux hommes qui se parlaient sans témoins.
La main d'Étienne tremblait quand il sortit l'appareil photo de sa poche — un petit Kodak de la taille d'un paquet de cigarettes que Moreau lui avait donné sans poser de questions. Cette nuit-là, chez lui, l'inspecteur lui avait dit : « Photographiez-le avec eux. Une image vaut dix rapports. »
Étienne leva l'appareil, ajusta la mise au point à tâtons. La lumière du néon était mauvaise, mais suffisante. Un premier déclic. Un deuxième, pour être sûr. Il baissa l'appareil, et c'est là que Lenoir leva les yeux.
Directement vers la vitre. Directement vers lui.
Les yeux verts du commissaire — froids, précis — fixèrent la tache sombre derrière la vitre sale. Un instant, peut-être deux secondes, pas plus. Puis Lenoir se tourna vers Guérini, dit quelque chose, et se leva.
Étienne ne réfléchit pas. Il courut.
Ses semelles claquaient sur les pavés de l'impasse, puis la rue de la Loge s'ouvrit devant lui. Derrière, il entendit une porte qui s'ouvrait, un pas pressé, puis rien qu'il ne pût attribuer avec certitude. Il obliqua vers la gauche, traversa la chaussée sans regarder, manqua de se faire renverser par un taxi dont le chauffeur l'insulta en provençal. Il ne s'arrêta pas.
Le quai des Belges. Les cris des vendeurs de poisson enveloppaient le crépuscule. Il se fondit dans la foule, ralentit, se força à respirer normalement. Son cœur battait dans sa gorge.
Il avait vu. Lenoir l'avait vu.
Ses mains étaient moites. Il serra l'appareil photo contre sa poitrine, comme on protège un nouveau-né. Deux photos. Peut-être ratées, la vitre sale, le néon défaillant, mais peut-être bonnes, suffisantes pour Moreau. Mais cela n'avait plus d'importance, maintenant. Le commissaire savait. Et si le commissaire savait, il parlerait à Guérini, et s'il parlait à Guérini, Étienne n'aurait même pas le temps de voir le soleil se lever sur le quai G.
Il atteignit la rue Caisserie, puis bifurqua dans le dédale des rues étroites du Panier. Ses jambes le portaient encore, mais son esprit tournait vide. Ou plutôt : il tournait trop vite, trop de scénarios en même temps.
Le ticket de Paoli dans sa poche intérieure. Le départ dans moins de dix heures. L'argent caché sous la commode, avec la revolver de son père. Le registre aussi — le registre, cette idiote, pourquoi l'avait-il sorti de sa cachette ce soir ? Il était dans sa sacoche, contre sa hanche, comme une braise ardente. S'il se faisait prendre avec cela sur lui, il était mort. Pas de procès, pas d'explication — une exécution sommaire dans une cave de la Joliette.
Il s'arrêta dans un renfoncement, entre un bistrot fermé et un escalier privé. Personne ne l'avait suivi. Il en était presque sûr. Presque.
Il sortit l'appareil photo. Les photos étaient prises, enroulées dans la pellicule. Il ne pouvait pas les voir. Il devait les faire développer. Qui pourrait faire ça sans poser de questions à cette heure-ci ? Il pensa à Honoré, le photographe du port qui avait un labo près de la gare Saint-Charles. Un type discret, qui développait aussi des photos pour les filles du quartier. Il prenait de l'argent et ne demandait rien.
Mais le registre, dans sa sacoche.
La maison de son père, la cave de la rue des Moulins. Dumas lui avait donné la clé. Il pouvait y cacher le registre, y déposer la pellicule, tout préserver pour Moreau. Et puis prendre son billet pour Paoli et disparaître.
Il se remit en marche. La nuit était tombée complètement maintenant ; les lampadaires s'allumaient un par un, des halos jaunes dans la brume qui montait du port. Il prit le chemin le plus long par le boulevard des Dames, évita le quai du Port. Ses pas le guidaient, mais son esprit était ailleurs — sur les yeux verts de Lenoir à travers la vitre.
Il y avait une chose qu'il n'avait pas vue venir. Le commissaire savait le suivre, lui — le petit employé méticuleux. Pas parce qu'il était un grand prédateur. Parce qu'Étienne était déjà connu. Le port est un monde de regards ; une fois qu'on est repéré, on ne l'est plus jamais assez pour devenir invisible.
La cave de la rue des Moulins était une vieille porte en bois bleu, à peine visible entre deux immeubles. Étienne sortit la clé que Dumas lui avait donnée, tourna la serrure, et descendit huit marches en ciment qui sentaient le terreau et le plâtre humide. L'espace était minuscule, mais sec, avec une étagère métallique et un vieux cageot retourné.
Il posa sa sacoche, sortit le registre. Sa main hésita un instant, puis il le déposa sur l'étagère, comme on pose un enfant dans son berceau. Il sortit la pellicule de l'appareil photo, la mit dans une enveloppe qu'il glissa dans sa poche. Le rouleau de photos, lui, irait chez Honoré demain matin. S'il n'était pas encore en bateau.
En remontant l'escalier, il caressa le ticket qui crissait dans sa poche. Le bateau de Paoli partait à l'aube. Ou il partait avec le bateau, ou il courait porter la pellicule à Moreau et prenait le train de huit heures pour Paris. Mais si Lenoir avait vraiment vu son visage, rien ne se passerait comme prévu. Lenoir viendrait le chercher. Et bientôt.
Il sortit de la cave, verrouilla la porte bleue, et enfila une rue parallèle pour revenir vers son appartement. Il lui fallait le revolver. Les cartouches. L'argent. Et si Lenoir l'attendait chez lui, il devait pouvoir courir plus vite qu'un commissaire corrompu et son ombre.
Au bout de la rue, une silhouette se détacha d'un porche. Étienne s'arrêta net, le cœur arrêté une seconde. Mais l'autre traversa le lampadaire — un vieil homme avec un cabas, revenant du marché avec du pain et du vin. Étienne souffla, reprit sa marche.
Les yeux de Lenoir. Il n'arrivait pas à les chasser.
Ce n'était pas la peur d'être pris qui lui glaçait les sangs. C'était autre chose. Quelque chose dans la façon dont le commissaire avait levé les yeux — pas surpris, pas inquiet. Patient. Comme s'il avait su qu'Étienne serait là, derrière la vitre.
Comme s'il l'avait attendu.
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