Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 21: The Bribe
La brise du matin portait l’odeur de gasoil et de poisson pourri. Étienne traversait le quai 14, sa sacoche de cuir contre la hanche, quand il vit Lenoir appuyé contre un conteneur rouillé, les mains dans les poches de son imperméable. L’inspecteur semblait attendre depuis un moment. Il fumait une cigarette, la fumée grise s’élevant dans la lumière jaune de l’aube.
— Morel, dit Lenoir sans bouger. Vous êtes en avance aujourd’hui.
Étienne ralentit, calcula la distance jusqu’à son bureau, jusqu’au passage couvert, jusqu’à la sortie du port. Trop loin. Il força un sourire.
— Le travail ne manque pas, Monsieur l’Inspecteur.
Lenoir jeta sa cigarette, l’écrasa sous son talon, puis s’approcha. Il était plus grand que dans la pénombre du bar où Étienne l’avait photographié. Ses yeux étaient d’un bleu délavé, presque gris, et ils ne cillaient pas.
— On m’a dit que vous passiez beaucoup de temps au port ces derniers jours. Que vous parliez à beaucoup de monde.
— C’est mon travail. Je vérifie les manifestes, les cargaisons, les signatures.
— Oui, bien sûr. Le petit gratteur de papier qui connaît toutes les entrées du port par cœur. Qui sait quels containers contiennent quoi avant même qu’ils touchent le quai. C’est bien ça, le boulot d’un commis aux écritures ?
Étienne garda son visage neutre, mais sous sa chemise, une perle de sueur descendit le long de sa colonne vertébrale.
— Je fais ce que l’on me demande de faire.
Lenoir acquiesça lentement, comme s’il venait de recevoir une confirmation qu’il attendait depuis longtemps.
— C’est bien ça, le problème, Étienne. Vous faites ce que l’on vous demande de faire. Mais pour qui ?
Le silence s’étira entre eux. Un dockeur passa avec un chariot, les roues crissant sur le béton. Étienne sentit le poids du couteau de Guérini dans sa poche intérieure, un acier qu’il n’avait jamais rendu et qui semblait maintenant marqué à son nom.
— Je ne comprends pas ce que vous insinuez, dit-il enfin.
Lenoir ouvrit un petit étui métallique, en sortit une Gauloise, l’alluma avec un calme exaspérant. Il tira une bouffée, laissa la fumée s’échapper en volutes paresseuses.
— Il y a une taupe dans mon service. Quelqu’un qui transmet des informations à la police criminelle, qui essaie de démanteler le réseau de Marseille. Et cette taupe, elle a un contact dans le bureau des douanes. Quelqu’un qui a accès aux registres, aux signatures, aux manifestes. Vous voyez où je veux en venir ?
Étienne sentit sa gorge se serrer. Il aurait dû courir, rester dans son appartement jusqu’au départ de Paoli, ne jamais mettre un pied dans le port ce matin. Mais l’argent était encore caché sous son lit et le revolver de son père tremblait dans un tiroir de la cuisine.
— Ce n’est pas moi.
Lenoir rit. Un petit rire sec, sans chaleur.
— Je n’ai pas dit que c’était vous, Étienne. Je vous dis que c’est peut-être vous. Et cela fait une différence. Vous avez été vu au bar, hier soir. Le Bar de l’Angle, je crois. Vous aviez un appareil photo.
Le sang d’Étienne se figea. La photo, les négatifs, le film encore enroulé dans sa poche — tout lui revint en une bouffée de panique qu’il ravala de justesse.
— Je prenais des photos pour ma collection. Je photographie le vieux Marseille.
Lenoir continua, comme s’il parlait de la pluie ou du beau temps.
— Il paraît aussi que vous avez rencontré un certain Moreau ces derniers jours. Un inspecteur de la P.J. qui s’intéresse de très près aux affaires de M. Guérini. Ce ne serait pas un hasard si vous avez été vu parlant avec lui non loin du marché aux poissons, il y a trois jours.
L’air autour d’Étienne semblait s’être épaissi. Il avait parlé avec Moreau, respiré l’air autour de lui, il aurait dû savoir que quelque part, des yeux l’observaient.
— Je parle à beaucoup de monde.
— Oui. C’est ce qui vous rend si précieux, Étienne. Vous ne parlez à personne en particulier, mais vous écoutez tout le monde. Vous êtes un trou dans le mur à travers lequel toute la ville respire. Si vous étiez de l’autre côté, vous seriez une arme terrible contre nous.
Il marqua une pause.
Alors, Lenoir sortit une enveloppe de sa poche. Elle était épaisse, blanche, presque lumineuse dans la pénombre du matin. Il la tendit à Étienne, qui hésita avant de la prendre.
— Cinquante mille francs, dit Lenoir.
Étienne regarda l’enveloppe dans sa main. Il n’avait pas besoin de l’ouvrir pour croire qu’elle contenait ce que Lenoir affirmait. Le poids correspondait. Tu ses habitudes de comptable, de commis qui sait tout du papier d’autrui, toi, tu sais déjà quel est le contenu.
— Pourquoi ?
— Parce que je crois que vous êtes un homme prudent, Étienne. Un homme qui comprend où ses intérêts se trouvent. Ce que je vous propose n’est pas une alliance, mais un marché. Vous gardez les yeux ouverts, vous me prévenez si vous voyez quelque chose d’anormal, et je m’assure que rien ne vous arrive jamais. Un coup de fil, une lettre anonyme, une conversation entre des gens qui boivent trop — tout ce que vous entendez, vous me le transmettez.
— Et si je refuse ?
Lenoir laissa le silence porter un moment. Un gabion passé derrière eux, une grue métallique se mit en branle, quelque part dans les profondeurs du port.
— Alors je chercherai un autre moyen de m’assurer que vous ne me causez pas de problèmes. Et je ne pense pas que vous apprécieriez ma manière d’envisager ce genre de situation.
La menace pendait dans l’air, claire et nette, aussi décharnée que cette carte de l’ombre qu’il portait sur la poitrine.
La main d’Étienne était calme, mais son cœur martelait contre ses côtes. Il prit l’enveloppe, la glissa dans sa sacoche.
— Je comprends, dit-il.
Lenoir sourit. Un vrai sourire cette fois, qui creusait ses joues.
— Je savais que nous pourrions nous entendre, Morel. Vous êtes un homme de papier. Vous connaissez la valeur des choses écrites. Je vous contacterai bientôt. Ne me décevez pas.
Il tourna les talons sans un regard derrière lui, laissant Étienne immobile sur le quai, l’enveloppe des lettres tremblant pourtant dans son sac. Partout autour de lui, le port s’éveillait dans un vacarme de métal et de cris, indifférent à ce qui venait de changer.
Étienne inspira profondément. Lenoir venait de lui donner plus que de l’argent. Il venait de lui confirmer, noir sur blanc, qu’il était bien la taupe qui travaillait pour la suite de la filière. Une conversation, une enveloppe, une personne qui tentait de le recruter dans son système de corruption. C’est bien ce dont Moreau avait besoin.
Mais en traversant le quai pour se rendre à son bureau, Étienne sentit le regard de quelqu’un posé sur lui. Il se retourna vivement. Lenoir parlait à un docker, plus loin, et ne le regardait pas. Pourtant — là, derrière un camion — une silhouette se déplaça à peine, plus discrète qu’un mât à l’ancre. Un homme en veston sombre qui s’éloigna rapidement, comme s’il avait été surpris.
Étienne n’eut pas à réfléchir longtemps. Il reconnut son pas, sa manière de balancer les bras.
L’homme qui le suivait depuis la rue du Vieux-Port.
Lenoir venait déjà de poser ses hommes sur lui. L’enveloppe était une autre part de la chaîne. Et pourtant, il avait maintenant dans la poche la preuve qu’il pouvait donner à Moreau — et le temps, qui filait toujours, ne lui laissait plus aucune marge pour choisir entre deux abîmes.
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