Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 22: The Trap Laid
La pluie s’était arrêtée vers trois heures du matin, laissant le port dans une odeur de gasoil et de poisson pourri. Étienne n’avait pas dormi. Il avait passé la nuit à regarder le plafond de son studio, le revolver de son père froid sous l’oreiller, et maintenant il marchait sous la lumière sale des réverbères vers le bar de la Marine, là où Guérini tenait ses petites réunions avant l’aube.
Il avait un plan. Un plan fragile comme du verre soufflé, mais c’était le seul qu’il avait.
Le bar était fermé, mais une lumière filtrait par les stores. Étienne frappa trois coups à la porte de service. Une seconde, puis un œil apparut dans le judas.
— Morel. Dis à Guérini que j’ai du nouveau.
La porte s’ouvrit sur un homme massif qu’il ne reconnut pas — nouveau, probablement monté de Corse la semaine dernière. Il le fit entrer dans une arrière-salle enfumée où Guérini était assis seul, devant une bouteille de pastis à moitié vide et un cendrier plein. Il ne parut pas surpris de le voir.
— Étienne, dit-il sans se lever. T’es pas con de venir à cette heure sans raison.
— J’ai une raison.
Étienne sortit une feuille pliée de sa poche intérieure, un manifeste postal qu’il avait rempli lui-même la veille au soir, avant de comprendre ce qu’il ferait. Il la posa sur la table, face visible. Guérini y jeta un œil, puis un second, plus long.
— C’est quoi, ça ? Un chargement de montres suisses via le hangar seize ?
— C’est un chargement **fictif**, corrigea Étienne. Je l’ai créé cette nuit. Il n’existe pas encore. Mais si vous y mettez quelque chose de réel — des cigarettes, des armes, ce que vous voulez — je peut le faire passer comme un transit légal de marchandises horlogères. Douane vérifiée par moi. Personne d’autre ne regardera ce papier.
Guérini plissa les yeux. Le pastis trembla légèrement dans le verre lorsqu’il le porta à ses lèvres.
— Pourquoi ? Tu viens de me voir tuer un homme, il y a quatre jours. Et tu me proposes un service ?
— Parce que Lenoir essaye de me doubler, dit Étienne, la voix plate, précise — un mensonge qu’il avait préparé, pesé chaque mot comme du plomb. Il m’a offert cinquante mille francs pour que je garde la bouche fermée et que je le serve, lui, personnellement. Il pense que je suis à lui. Il m’a fait suivre. Je ne suis pas à lui.
Il laissa la phrase flotter. Guérini le regarda, son visage de boxeur vieillissant indéchiffrable.
— Je ne suis à personne, continua Étienne. Mais Lenoir me prend pour un pion. Ça me donne une position — je suis ses yeux dans la douane. Il me demande des informations sur vos opérations. Si je lui en donne de fausses, bien calibrées, au moment où vous en avez besoin…
— Il est chef de la police. Il peut nous arrêter, nous, si tu le trompes mal.
— Exactement. C’est pour ça qu’il faut le faire bien. Vous me donnez une vraie opération à couvrir — le hangar seize, ce manifeste — et je fais en sorte que Lenoir soit prévenu qu’il s’agit d’un gros coup de votre part. Pas trop tôt. Juste assez pour qu’il monte une descente. Il amènera ses hommes. Ils trouveront un hangar vide, avec une cargaison parfaitement légale de montres — si vous voulez, je peux même vous dénicher une vraie palette de montres suisses, à moitié prix par mes contacts import-export. Et pendant qu’ils perdent leur temps à saisir des montres, vous déplacez la vraie marchandise ailleurs, selon le plan qu’il me faudra entre-temps.
Guérini se renversa dans son fauteuil. Le bois craqua sous son poids. Il tourna son verre dans ses doigts, observant Étienne avec une lenteur qui semblait méthodique.
— Vous voulez humilier Lenoir, dit-il enfin. Pourquoi ? Il est flic. Plus respecté que moi à Marseille, certaines semaines.
— Parce qu’il me menace, dit Étienne. Et parce que je sais qu’il vous trahit aussi. Il a parlé de vous, de votre frère — il m’a dit que votre organisation était finie, que vous étiez un vieux con qui tirait sur des docker.
Mentir, c’était comme écrire une fausse écriture. Il fallait d’abord tracer les vrais traits, puis les déformer légèrement, assez pour que l’œil les accepte sans les questionner.
Le silence dura dix secondes. Guérini était un homme qui décidait vite, mais qui réfléchissait comme un joueur d’échecs avant de toucher la pièce. Il sortit un cigare écrasé de sa poche, l’alluma.
— Le hangar seize, je le fais surveiller à partir de maintenant. Si c’est un piège, tu le sauras avant moi. Et je m’en occuperai de la même façon que pour le docker.
Étienne hocha la tête, le visage vide.
— Je vous apporte les détails demain, dit-il. Vous avez un plan de chargement qui arrive jeudi ?
— Jeudi, le bateau d’Alger. Des cartons de clopes destinés à la péninsule. Ça doit partir de quai J, vers six heures du soir.
— Alors je fais courir le bruit auprès de Lenoir que ça passe par le hangar seize. Il préviendra sa brigade. Vous changez le point d’embarquement au dernier moment — moi je remplirai les nouveaux papiers. Il ne reste que des montres pour lui.
Guérini grogna, quelque chose qui ressemblait presque à un rire.
— Tu sais, Morel, pour un gratte-papier, tu as des couilles.
— Elles me font mal, acquiesça Étienne. C’est comme ça que je sais qu’elles sont là.
Il sortit du bar au moment où le ciel commençait à pâlir au-dessus des vraies d’Arenc. Le plan était posé. Guérini mordrait à l’hameçon parce qu’il croyait que l’appât, c’était l’humiliation de Lenoir. Mais la vérité, c’était que l’appât, c’était Guérini lui-même — et l’hameçon appartenait à Moreau.
Reste à tendre la ligne sans se faire repérer.
★
Il prit un chemin détourné par la rue de la République, s’arrêtant deux fois pour vérifier qu’il n’était pas suivi. Le matin était encore trop gris pour distinguer une filature dans les ombres, mais il avait confiance — ou plutôt, il n’avait pas le choix. À huit heures, il sonna chez Claire.
Elle ouvrit en robe de chambre, les cheveux encore mouillés. Ses yeux, toujours marqués de la peur des nuits précédentes, s’écarquillèrent en le voyant.
— Étienne. Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu sais que c’est dangereux —
— Il faut que tu partes, la coupa-t-il. Aujourd’hui.
Il entra sans attendre d’y être invité, referma la porte, et sortit de sa poche une enveloppe de toile cirée contenant cinq mille francs.
— Qu’est-ce que c’est ?
— De l’argent. Le minimum pour vivre un mois à Gênes, deux si tu fais attention. Tu prends le train de dix heures quarante pour Vintimille — c’est un train régional, sans contrôle de police systématique. Tu changes à la frontière, tu continues vers Gênes. Là, tu demandes la pension Bellavista, derrière le port marchand — je connais un type qui t’y gardera en sécurité quelques semaines.
Claire prit l’enveloppe, mais elle le dévisageait, cherchant la vérité derrière ses phrases nettes.
— Tu ne viens pas avec moi, dit-elle. C’est un billet pour une seule personne.
— J’ai encore des choses à finir ici. Deux jours, peut-être trois. Après je viendrai.
— Tu mens.
Il ne répondit pas. C’était un mensonge, mais c’était le seul qui lui permettait de dormir la nuit — si jamais il dormait encore une fois. Il approcha sa main de son visage, écarta une mèche de cheveux encore humides.
— Tu as vu ce que Guérini fait aux gens qui le mettent en colère. Lenoir serait pire, parce qu’il fait ça avec un badge. Je ne peux pas mettre un plan en marche si je sais que tu es à deux rues du danger.
Elle se détourna, prit une cigarette sur la table, l’alluma avec des doigts qui tremblaient légèrement.
— Et si je refuse ? Si je dis que je reste ?
— Alors ils me tueront, dit simplement Étienne. Parce qu’ils comprendront que quelque chose compte assez pour moi pour que je reste attaché à cette ville.
Le silence s’étira. Elle tira longuement sur la cigarette, expira la fumée vers le plafond fissuré.
— Dix heures quarante, répéta-t-elle. Quel train ?
— Le Marseille-Vintimille. Voiture sept, siège côté mer. Ne t’assieds pas à côté d’une vitre.
Il posa un deuxième billet sur la table, celui qu’elle n’avait pas demandé — et qu’il n’aurait pas dû lui donner.
— Au cas où. Mais ne l’ouvre pas avant Gênes.
Le regard de Claire rencontra le sien, brièvement, et pour la première fois depuis des semaines, elle ne regardait pas la peur — elle regardait le plan.
— Tu veux que je parte, et tu ne me dis même pas ce que tu vas faire toi.
— Plus tu en sais, plus c’est dangereux si on te fait parler. C’est pour ça qu’il faut que tu sois propre dans tes réponses quand on t’arrêtera à la gare.
— Quand on m’arrêtera ?
— On ne va pas t’arrêter. Mais si jamais, tu m’as vu hier, tu ne sais pas où je suis aujourd’hui, et tu ne sais rien d’un manifeste ou d’un hangar.
Il sortit, laissant l’enveloppe et le second billet dans sa main. La porte claqua doucement, et il traversa la rue en écoutant ses pas résonner sur les pavés mouillés. Il avait quatre heures avant le départ de Claire. Six heures avant celui de Paoli. Le reste n’était qu’une question de papier, de timing, et de patience.
Au fond de sa poche, le revolver de son père pesait contre sa cuisse, froid comme une certitude.
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