Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 23: The Escape Plan
Il y avait des heures où le Vieux-Port sentait le poisson mort et le gasoil, et celle-ci n’y faisait pas exception. Étienne longeait le quai G en évitant les flaques d’huile, la veste remontée sur le cou, les mains dans les poches. Le *Santa Lucia*, un caboteur fatigué aux bordés de rouille, était amarré en bout de ponton. Deux matelots chargeaient des caisses de savon sous une ampoule nue.
Il n’avait pas le luxe de se demander s'il faisait une erreur. Il n'avait plus que des choix mauvais et des choix moins mauvais. Celui-ci était un choix moins mauvais.
Paoli l'attendait dans sa cabine, enfumé, une bouteille de pastis entamée sur la table à cartes. Le Corse avait le visage taillé à la serpe, des yeux noirs qui évaluaient tout en une seconde. Il ne se leva pas. Il fit juste glisser un verre vers Étienne.
« Tu es en retard, fonctionnaire. »
Étienne s'assit sans attendre l'invitation. La cabine sentait l'humidité et le tabac froid. Des paperasses s'empilaient sur une étagère, mais Paoli n'avait pas besoin de paperasses pour savoir qui payait, qui mentait et qui allait crever.
« Je te propose un échange », dit Étienne.
Paoli inclina la tête, amusé. « Vas-y. »
« Guérini est mort. Tu le sais. »
« Tout Marseille le sait. »
« Mais personne ne te dit pourquoi. La police l'a eu. Une balle dans la nuque. Et son monde ne demande qu'à être repris. »
Paoli remplit deux verres. Il en poussa un vers Étienne. « Je t'écoute. Tu m'apprends quoi, que je sais déjà ? »
Étienne sortit de sa poche la copie du registre. Pages pliées dans le sens de la longueur, recopiées de sa main, la même écriture que celle de Lenoir. Il les posa sur la table. Paoli ne les toucha pas.
« C'est mon livre de bord », dit Étienne. « Les mouvements, les pots-de-vin, les douaniers que j'arrose, les entrepôts que je connais. Avec ça, tu sais qui dirige le trafic au port, qui est achetable et qui ne l'est pas. Tu peux prendre la place de Guérini. »
Paoli saisit enfin les feuilles. Il les parcourut sans se presser, une page après l'autre, les yeux plissés. Puis il reposa le tout et but une gorgée de pastis.
« C'est beau », dit-il lentement. « C'est même très beau. Mais tu me donnes ça, et tu veux quoi ? Une protection pour toi ? Tu crois que je mets des gens à l'abri pour des jolis papiers ? »
« Non. Je veux que tu passes quelque chose pour moi. Une passagère, demain matin. Elle monte à bord, tu la déposes à Gênes. C'est tout. »
Paoli rit, un rire court et dur. « Une passagère. Une femme ? »
« Ça ne te regarde pas. »
« Tout me regarde, fonctionnaire. C'est comme ça que je suis encore en vie. » Il tapota les feuilles du doigt. « Tu as un regard de type qui a déjà sauté. Cette femme, c'est ta porte de sortie ? »
Étienne ne dit rien. Le silence tintait dans la cabine, avec le clapotis de l'eau le long de la coque.
Paoli se resservit. Il réfléchissait. On l'entendait presque réfléchir.
« La fille vient ce soir, je la planque dans la cabine du bas, celle de réserve », dit-il finalement. « Demain, six heures, on lève l'ancre. Elle débarque à Gênes, on la met dans un train pour Turin. Après ça, elle est libre, et je ne la connais plus. »
Étienne ferma les yeux une seconde. Un battement.
« Et toi ? » demanda Paoli.
« Moi, je reste. »
« Tu restes pour combattre un fantôme, ça. Guérini est mort, mais les morts ont des associés. »
« C'est plus compliqué que ça. »
« C'est toujours compliqué. Le monde est plein de types qui font des plans simples dans leur tête et qui se retrouvent dans le Vieux-Port avec deux balles dans le ventre. Tu veux pas monter à bord toi aussi ? J'ai une couchette de libre. Gênes, Turin, Milan. Le soleil, l'Italie, les belles femmes. On pourrait prendre le café dans un pays où personne ne connaît ton nom. »
Étienne sourit, sans joie.
« C'est tentant, Paoli. Mais si je pars sans régler ça, ils vont venir me chercher à Turin, à Milan, partout. Lenoir ne laissera pas un témoin courir. »
Paoli hocha la tête, lentement. « Lenoir. Le gros poisson, le comte des douanes. Il veut quoi, au juste ? »
« Il veut tout. Et il veut que je sois mort, ou que je lui appartienne. Il croit encore que je suis utile. »
« Tu l'as laissé le croire ? »
« Pour l'instant. »
Paoli remplit les verres une fois de plus. Il poussa celui d'Étienne.
« À la femme, dit-il. Qu'elle arrive à bon port. Et à toi, que tu arrives quelque part aussi, un jour. »
Ils burent.
Quand Étienne remonta sur le quai, la nuit avait fraîchi. Il alluma une cigarette, mains tremblantes. Le calme du port était trompeur. Sous les lampadaires, les ombres bougeaient. Il chercha du regard le suivreur de Lenoir, celui qui le collait depuis deux jours. Personne. Peut-être avait-il merdé quelque part. Peut-être était-il en train de faire son rapport. Ou peut-être était-il simplement plus discret que ce que ses nerfs voulaient bien admettre.
Il se dirigea vers la rue des Moulins, vers chez Claire.
Elle l'attendait dans la pénombre de l'appartement, un sac de voyage à moitié fermé sur le lit, les mains à plat dessus, les yeux calmes. Trop calmes.
« Tu rentres tard », dit-elle.
« J'ai parlé à Paoli. Tout est arrangé. » Il s'assit près d'elle, sans la toucher. « Demain à six heures, il lève l'ancre. Il t'emmène à Gênes, et après ça, tu prends un train pour Turin. Là-bas, tu prends un autre train pour Milan, et tu ne t'arrêtes plus. »
« Et toi ? »
« Je reste. J'ai encore une chose à finir. »
Elle le dévisagea, le menton légèrement levé. Claire avait cette manière de le voir au travers, comme on regarde un vitrail derrière lequel on sait qu'il y a du plomb.
« Tu vas le tuer ? »
« Je ne sais pas encore. Je vais le coincer. C'est tout ce que je sais. »
« Tu veux que je parte avant que ce soit fini. »
« Je veux que tu sois vivante quand ce sera fini. »
Elle lâcha un souffle, un rire triste. « Vivante. C'est un joli mot. Il y a un an, je faisais des listes de courses et je plantais des géraniums. Maintenant, on me planque sur un bateau de contrebandiers. »
Étienne prit sa main. Elle ne la retira pas. Ils restèrent un long moment sans parler, dans le ronronnement lointain des grues du port, dans l'odeur d'iode et de vieux bois qui entrait par la fenêtre entrouverte.
Puis il se leva, ouvrit la valise de Claire, vérifia les papiers qu'elle avait – une carte d'identité au nom de Claire Fontana, qu'il avait obtenue par un imprimeur de la rue de la République, un homme qui ne posait pas de questions. Il glissa cinq billets de mille francs dans une poche intérieure de la doublure.
« Pour les imprévus. Mange dans les gares, bois de l'eau, ne parle à personne. Méfie-toi de ceux qui t'assurent que tu peux leur faire confiance. »
« Et de ceux qui me disent que je peux les trouver à Marseille, aussi ? »
Il se figea, sentit le froid dans l'estomac.
« Je te trouverai, dit-il. Quand ce sera réglé, je te trouverai, et on recommencera ailleurs. Peut-être dans un pays avec des géraniums. »
« Promets-le. »
« Je le promets. »
Le mensonge avait le goût du courage, et c'était tout ce qu'il pouvait lui offrir. Il ferma la valise, la posa près de la porte. Dans moins de huit heures, elle serait sur le quai, dans l'ombre, et ce serait la dernière fois qu'il remplacerait sa peur par une poignée de billets et un nom inventé.
Il s'assit au bord du lit, la tête dans les mains. Son père disait toujours : un homme qui prépare sa fuite est déjà mort, parce qu'il n'habite plus le présent. Ce soir, Étienne habitait nulle part. Il ne savait que faire de ses heures, de son corps, de ses certificats tamponnés, de sa machine à écrire. Une seule certitude, brûlante comme une braise : si quelque chose tournait mal, son nom suivrait Claire à Gênes, à Turin, à Milan, et la tache s'étendrait.
Le revolver de son père était toujours sous le matelas. Il l'y laissa. Ce soir, il avait besoin de penser, pas de menacer. Mais quand il ferma les yeux, il revoyait Lenoir souriant derrière la vitre du bar, et il savait que cette image le suivrait jusqu'au moment où il y aurait soit de la lumière dans le regard de Lenoir, soit du silence dans son histoire.
Il alluma une cigarette et compta les heures. Il avait encore une à passer avant l'aube, une dernière à respirer dans le même monde que Claire avant qu'elle ne devienne une trajectoire anonyme dans la nuit italienne, et lui, la seule ligne d'erreur qu'il ne pouvait plus se permettre.
Demain, il dirait à Moreau où était le corps de Vidal.
Demain, il tendrait le piège.
Et demain après-demain, selon ce qui lui resterait de sang dans les veines, il viendrait peut-être se prendre lui-même dans ses propres filets.
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