Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 24: The Double-Cross
La pluie s'était arrêtée vers minuit, laissant le Vieux-Port luisant sous un ciel dégagé. Étienne Morel arriva au hangar 14 avec vingt minutes d'avance, comme prévu. Il portait son imperméable gris, le revolver de son père dans la poche intérieure, le poids du métal contre ses côtes lui rappelant qu'il n'était plus un simple employé des douanes.
Le hangar sentait le gasoil et la corde humide. Une seule ampoule nue éclairait la zone de chargement, où trois caisses de vin attendaient d'être hissées dans le camion de Paoli. Sous les étiquettes officielles, dix kilos d'héroïne pure, enveloppés dans des sacs de jute.
Étienne vérifia sa montre. Encore quinze minutes avant l'arrivée de Moreau et de ses hommes. D'ici là, Guérini serait là avec Lenoir, pensant superviser une livraison de routine. Le plan était simple : Moreau surgirait avec ses inspecteurs, prendrait Guérini et Lenoir en flagrant délit, et Étienne s'évanouirait dans la nuit avec les photos et le nom de l'inspecteur comme sésame vers une nouvelle vie.
Les minutes s'égrenèrent. Une voiture approcha, phares éteints. Étienne se plaqua contre le mur du fond, derrière une pile de palettes. Deux hommes entrèrent. Pas Guérini. Lenoir, oui, dans son costume sombre, les cheveux plaqués en arrière, suivi de son homme de main, le colosse silencieux qui le suivait partout.
Lenoir fit le tour des caisses, les inspecta d'un geste blasé, puis s'immobilisa. Son regard balaya le hangar. Étienne retint son souffle. Lenoir sourit légèrement, comme s'il sentait sa présence, puis hocha la tête vers l'homme de main. Celui-ci sortit une cigarette et l'alluma, la braise rougeoyante dans le noir.
— Il viendra, dit Lenoir, davantage pour lui-même que pour son sbire. Il faudra qu'il vienne.
Une autre paire de phares percent la nuit. La voiture s'arrêta devant le hangar, portière claqua. Étienne sentit le soulagement le traverser. Moreau, enfin.
Mais le battement de portes qui suivit fit monter une doute glacé dans sa poitrine. Pas le pas pressé d'une brigade d'intervention. Deux paires de chaussures sur le béton. Une, lourde, décidée. L'autre, plus légère, presque dansante.
Moreau entra, seul, vêtu de son manteau beige, les cheveux gris coiffés avec soin. Il tenait un dossier sous le bras. Derrière lui, il n'y avait personne.
Lenoir se tourna vers lui, comme s'il attendait cet instant depuis longtemps.
— Vous êtes en retard, Moreau.
L'inspecteur haussa les épaules, déposa le dossier sur une des caisses.
— Les formalités, vous comprenez.
Étienne cligna des yeux. Quelque chose clochait. Lenoir parlait à Moreau comme à un collègue, sur le ton de la familiarité — pas du tout comme une proie face à un policier.
Le monde chavira.
Moreau sortit une enveloppe de son manteau et la tendit à Lenoir.
— C'est le rapport final de l'enquête sur Vidal. Il est enterré. Officiellement, il a fui le pays.
Lenoir prit l'enveloppe, l'ouvrit, parcourut les pages d'un regard rapide et hocha la tête, satisfait.
— Et le juge ?
— Il est de notre côté depuis le début. Vous le savez.
Étienne sentit le béton sous ses pieds vaciller, puis se durcir. Un étau autour de sa poitrine. L'air du hangar devint soudain trop épais.
— Il fallait que ça ait l'air crédible, poursuivit Moreau en ôtant ses gants. Le jeune Morel devait croire qu'il y avait une enquête. Qu'il avait un allié. C'était le seul moyen de le faire continuer à produire des copies de vos registres.
— Et il les a produites, dit Lenoir avec un petit sourire satisfait. Avec un zèle remarquable. Le réseau de Paoli. Les comptes de Guérini. Le nom de mes associés à Paris. Même les horaires de livraison de certains de mes collègues. Ce Morel était une véritable mine d'or.
Une sueur froide parcourut la nuque d'Étienne. Le dossier dont Moreau avait parlé à leur dernière rencontre — ce n'était pas une enquête. C'était un piège. Chaque conversation confidentielle. Chaque faveur discrète. Tout avait été consigné, transmis, utilisé.
— Où est-il maintenant ? demanda Moreau en jetant un coup d'œil autour du hangar.
— Quelque part là-dedans. Il voulait son grand moment de justice. Je pense qu'il nous regarde en ce moment même.
Le colosse s'avança vers les palettes. Étienne recula dans l'ombre, main crispée sur le revolver, mais il savait que ce n'était qu'une question de secondes. Lenoir sourit dans sa direction.
— Sortez, Morel. Nous savons que vous êtes là. Le camion devait partir avec vous et votre copie du registre à cette même heure, non ? C'est ce que vous avez dit à votre inspecteur préféré.
L'ironie de la situation frappa Étienne comme un coup de poing. Il avait pensé dresser Lenoir contre Moreau, ou Moreau contre Lenoir, pour découvrir que c'était eux qui l'avaient dressé les uns contre les autres. Depuis le début.
Il resta immobile derrière les palettes. Une fraction de seconde, il envisagea de tirer, de prendre Moreau en otage, de négocier. Mais il comptait les issues. Deux hommes devant lui, le colosse entre eux et lui. La sortie arrière à trente mètres, de l'autre côté du hangar, derrière la rangée de saucisses de chargement.
La main de Lenoir retomba à son côté.
— Nous avons ce qu'il nous faut, Moreau. Le fond du dossier. Le problème est réglé.
— Le problème Morel ? C'est ça.
Lenoir hocha la tête, sans quitter les palettes des yeux.
— Éliminez-le. Ce soir. Ici même. Et je veux que ce soit fait proprement — pas de traces.
Étienne compta les secondes. Une autre voiture approcha au loin, phares traversant la vitre sale du hangar. Deux portes claquèrent. Des pas rapides. Une troisième silhouette entra — Léon, un homme de Guérini, le visage en sueur, le costume fripé.
— Chef, il y a des gendarmes partout. Au port. Ils ont des barrages. Quelqu'un les a renseignés.
Léon jeta un regard accusateur vers Lenoir, puis vers Moreau. Un silence de plomb tomba sur le hangar.
Étienne saisit la perche. Il était peut-être seul, mais la confusion était son alliée.
— C'est moi, dit-il, sortant de derrière les palettes. C'est moi qui les ai appelés. Les gendarmes. Ils sont déjà là.
Lenoir écarquilla les yeux, interloqué, jetant un regard incriminant vers Moreau, dont le calcul se fissurait. Léon dégaina, mais une détonation éclata, sourde, puis une autre. La poussière du hangar vola. Étienne avait tiré par-dessus leurs têtes, les forçant à se jeter à terre — juste assez longtemps pour courir vers la sortie arrière, le poids du revolver de son père encore chaud dans sa main.
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