Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 25: The Aftermath of Deceit
La fumée brûlait encore les poumons d’Étienne quand il poussa la porte arrière du hangar. Derrière lui, le chaos avait déjà pris forme : les cris des hommes de Guérini, le crissement des pneus des fourgons de police, et la voix de Moreau qui aboyait des ordres dans un mégaphone. Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que le piège avait fonctionné — ou plutôt, qu’il avait fonctionné en dépit de la trahison.
Il longea le quai d'un pas rapide, le cœur battant, les mains enfoncées dans les poches de son imperméable. La pluie fine de Marseille collait ses cheveux à son front. Il croisa un docker qui fumait contre un conteneur, un autre qui poussait un chariot vide, mais aucun ne le regarda deux fois. Bon. Il n'était qu'un employé des douanes qui rentrait chez lui après une longue nuit.
Derrière lui, une explosion étouffée — un pneu éclaté ? un coup de feu ? Il ne s'arrêta pas. Il compta les pas. Dix, vingt, trente. Au coin de la rue des Consuls, il se glissa dans l'ombre d'un porche et retint sa respiration.
Deux types passèrent en courant — les hommes de Guérini, veste ouverte, bras balançant. Ils ne le virent pas. Ils ne virent rien d'autre que le chemin vers leur fuite.
Étienne resta là une minute entière, le dos plaqué contre la pierre humide, à écouter le pouls du port. Les sirènes. Les ordres. Les jurons corses qui s'éloignaient vers la rue de la Joliette. Puis, progressivement, le silence retomba, lourd comme un couvercle.
Il sortit du porche sans un regard en arrière.
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Chez lui, l'ampoule du couloir grillait toujours — le propriétaire ne l'avait jamais remplacée. Étienne grimpa l'escalier dans le noir, comptant les marches par habitude. Sa main tremblait légèrement quand il tourna la clé dans la serrure. Il entra, ferma à double tour, puis tira les rideaux avant même d'allumer la lampe de chevet.
L'appartement était resté tel qu'il l'avait laissé — le journal froissé sur le guéridon, la tasse de café froid à côté de la machine à écrire. Il alla directement à la planche du parquet sous son lit, la souleva comme il l'avait fait cent fois, et sortit un petit paquet enveloppé dans du papier huilé.
Le revolver de son père.
Il le posa sur la table sans l'ouvrir. Pas encore.
Sur la chaise, son sac était prêt : chemises, papiers, fausse carte d'identité, l'argent de Lenoir en liasses serrées. Il compta rapidement, par habitude, même s'il savait au franc près combien il y avait. Cinquante mille francs de la corruption, plus ce qu'il avait mis de côté depuis des années en travaillant pour l'organisation. Pas une fortune. Mais peut-être assez pour recommencer ailleurs.
Il souleva la miche de pain sur la table et sortit de dessous une enveloppe scellée — les photocopies des pages du registre sous clé dans le port, celles qu'il avait doublées avec soin au fil des années. Des preuves. La vraie monnaie d'échange.
Mais à qui les donner, maintenant ? Moreau avait été son contact, son espoir, son plan B. Et ce soir il avait vu Moreau rire avec Lenoir, partager une cigarette, surgir ensemble comme de vieux amis.
Une pensée le traversa — froide, précise, la même qualité de clarté qu'il ressentait devant un manifeste de fret truqué. Toute sa trajectoire n'avait été que mouvement dans un seul sens : vers le piège. Moreau l'avait manipulé mois après mois, lui faisant croire qu'il était le seul flic intègre du département, alors qu'il n'était qu'un autre maillon de la chaîne.
Étienne ouvrit le papier huilé. Le revolver luisait, l'odeur de graisse et de métal froid le frappa comme un souvenir. Il le palpa, vérifia le barillet. Chargé. Il le remit de côté, puis attrapa son carnet de téléphone.
Il composa le numéro avec un stylo entre les dents pour étouffer le bruit du cadran.
— Paoli.
La voix au bout du fil répondit avec un temps de retard.
— Oui.
— C'est moi. Elle est partie ?
— Partie. Six heures pile, comme convenu. Le bateau a quitté le Vieux-Port dans la brume. Elle avait mon meilleur homme pour la conduire jusqu'à Gênes.
Étienne ferma les yeux. Le nom de Claire n'apparaîtrait pas dans les registres de départs. Elle s'appelait désormais Claire Fontana, veuve de guerre, originaire de Toulon, papier en règle. La rumeur disait qu'elle allait rejoindre une sœur à Naples.
— Et le reste ? demanda Paoli.
— Le registre est où on l'a dit. Le cellier de mon ancien appartement, sous la dalle du fond.
Un silence.
— Il y avait un problème, cette nuit ? dit Paoli. J'ai entendu des choses.
— Le problème est réglé. Des rumeurs seulement. Il y a eu du grabuge sur le port, mais ça ne te concerne pas.
Nouvelle pause. Plus longue. Étienne sentit une masse d'air se déplacer dans la ligne.
— Je lui ai fait passer le message que tu devais partir bientôt. Elle te cherchera.
— Elle trouvera.
— Tu lui as dit de ne pas t'attendre ?
— Je lui ai dit de ne pas m'attendre longtemps.
Étienne marqua une pause, puis raccrocha. Il ne savait pas si Paoli le croyait. Peut-être que ça n'avait plus d'importance — dans trois jours, il serait loin, ou il serait mort. C'était une équation simple. Il avait besoin de dormir, mais le sommeil ne venait pas. Il s'allongea sur le lit, les yeux ouverts dans la pénombre, le revolver à côté de lui sous l'oreiller.
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Il ne se réveilla pas à l'aube — il ne s'était jamais endormi. Quand la lumière grise du matin commença à filtrer sous les rideaux, il se leva, se lava le visage dans l'évier de la cuisine, et se prépara une tasse de café dans le silence de l'appartement.
Il avait une heure avant le début de son service. Et rien à faire dans un bureau qu'il devait quitter à jamais.
Mais il y avait une obligation avant de partir. Quelque chose qui le travaillait depuis des mois, une dette envers lui-même plus qu'envers quiconque.
Il attrapa son imperméable, glissa le revolver dans sa poche intérieure, et sortit. Dans la rue, il prit soin de marcher vite, sans hésiter aux intersections. Il passa devant chez le coiffeur, puis la pharmacie, puis la petite boutique de tabac dont la devanture commençait à peine à être relevée.
Deux rues plus loin, il entra dans une librairie-presse qu'il n'avait jamais fréquentée, et acheta un journal. À la page trois, un entrefilet signalait qu'« un homme non identifié est recherché pour interrogation en lien avec une tentative de fraude sur le port de Marseille ». Pas de nom. Pas de photo. Une recherche discrète pour l'instant.
Cela signifiait que Moreau et Lenoir croyaient qu'il était mort ou qu'ils voulaient le faire croire à leurs hommes. Les deux options étaient bonnes, mais pour des raisons différentes.
Trois portes plus loin, Étienne s'arrêta devant la vitrine du mont-de-piété. Un homme grisonnant en tablier écrivait au fond de l'échoppe. Étienne poussa la porte.
— Morel. Je venais chercher la montre de mon père. Vous m'aviez donné six mois.
Le prêteur leva les yeux, prenant son temps. Ses lunettes glissèrent sur son nez.
— Je me souviens. Vous étiez dans la dette de dix francs, non ?
— Vingt.
— Vingt, c'est ça. Attendez.
Il fouilla dans un tiroir, tira une petite montre à gousset à chaîne en argent terni. Étienne la prit, la palpa, la fit tourner dans sa paume comme une pièce de monnaie ancienne. Le couvercle s'ouvrit : à l'intérieur, la gravure était encore nette malgré les éraflures du temps. *À Maurice, de la part de Louise, 1929.*
Il sortit vingt francs de sa poche, les posa sur le comptoir.
— Gardez la monnaie.
Le prêteur haussa les épaules, empoche la somme sans commentaire. Étienne referma la montre dans son poing, la glissa dans la poche de son pantalon. Elle était lourde, chaude. Un poids rassurant contre sa hanche, plus précieux encore de ne valoir que quelques francs.
Il sortit dans la lumière du matin, le journal roulé sous le bras, les pièces qui cliquetaient dans sa poche. Marseille commençait son lundi habituel : tramways, boulangeries qui sortaient leurs premiers croissants, quelques ouvriers qui marchaient vers les docks.
Il s'arrêta au bord du trottoir, alluma une cigarette, et regarda la ville s'éveiller comme s'il la voyait pour la première fois.
Il pensa à Claire sur la mer, à Paoli qui avait sa copie de son registre, à Lenoir qui le cherchait peut-être encore dans les décombres du hangar, à Moreau qui recueillait les remerciements de Guérini pour une nuit si bien orchestrée.
Il pensa à son père, à la montre dans sa poche, au revolver dans son imperméable.
Le soleil se levait derrière Notre-Dame-de-la-Garde. Il tourna la tête vers l'est, comme un marin qui cherche la ruelle des prochaines marées.
Puis il vit les deux hommes sur le trottoir d'en face.
Ils ne feignaient pas de lire le journal. Ils ne regardaient pas une vitrine. Ils le regardaient, lui. Ils ne bougeaient pas, mais il les avait déjà vus au bar du Vieux-Port, la semaine passée, assis près de la sortie, lorsque Paoli avait débattu avec lui des prix du fret.
Et ce matin, ils n'avaient pas la posture de simples observateurs. Ils stationnaient. Ils attendaient.
Étienne écrasa sa cigarette sous son talon, lentement. Il garda les mains dans les poches, passa de l'autre côté de la rue, et continua son chemin sans faire un geste de plus. Deux pâtés de maisons plus loin, toujours suivis, il tourna la tête vers un miroir rétroviseur de voiture garée.
Paoli était donc un joueur à double table.
La mer, le port, la police, la famille. Et maintenant un troisième front, peut-être le plus dangereux de tous : ceux qui détenaient le savoir et ne songeaient qu'à la trahison.
Il garda la montre de son père dans sa main droite, le revolver contre son flanc, et il compta ses pas jusqu'à la prochaine impasse.
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