Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 26: The Pawn's Return
La vitrine du prêteur sur gages reflétait la grisaille du matin, et Étienne s’y vit comme un homme déjà mort. Il poussa la porte, fit tinter la clochette, et le vieux Charpentier leva des yeux fatigués au-dessus de ses lunettes cerclées.
« Vous revenez pour elle ? »
Étienne hocha la tête. Il posa sur le comptoir le billet jauni, celui que son père avait signé vingt ans plus tôt pour emprunter quarante francs contre sa montre. Charpentier l’examina, souffla sur le papier, puis se tourna vers le coffre.
La montre sortit dans son écrin de cuir fatigué. Un chronographe Lip, cadran blanc, aiguilles fines. Étienne la prit entre ses doigts. Le verre était rayé, le bracelet en cuir effrité, mais elle fonctionnait toujours. Il l’avait vu sur le poignet de son père, chaque soir, quand il rentrait du chantier naval. Quand il s’asseyait à la table, il la posait devant lui, comme pour compter les heures qui lui restaient à vivre.
Étienne la mit à son poignet. Elle était trop grande pour lui, mais le poids lui rappelait que quelque chose d’autre existait avant tout ça. Avant Lenoir. Avant Moreau. Avant les registres falsifiés et les corps qui coulaient dans le Vieux-Port.
Il paya l’arriéré sans discuter. Quarante francs d’intérêts accumulés, cela lui sembla dérisoire. Il aurait payé dix fois plus pour cette seule relique.
« Merci, monsieur Charpentier. »
Le vieil homme haussa les épaules. « Elle vous attendait, cette montre. Je savais que vous reviendriez. Votre père était comme ça aussi. »
Étienne sortit du magasin, et le soleil bas le frappa en plein visage. Il cligna des yeux, porta la main à son front. Et c’est là qu’il les vit.
Deux hommes. Adossés à une camionnette bleue garée de l’autre côté de la rue. L’un d’eux fumait une cigarette, la tête penchée comme s’il s’ennuyait. L’autre — le plus jeune, celui qu’Étienne avait vu traîner près du quai des Belges — le regardait directement. Pas un regard furtif. Un regard appuyé, qui ne s’embarrassait plus de discrétion.
Les hommes de Paoli.
Étienne garda son visage neutre. Il tourna à droite, remonta la rue de la République d’un pas régulier, et prit le premier virage. Avant que la rue ne soit complètement derrière lui, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Les deux hommes avaient quitté leur poste. Ils marchaient de son côté, à distance mesurée.
Il accéléra le pas sans courir, traversa un marché aux légumes, bouscula une femme qui poussait un chariot. Elle protesta. Il s’excusa, ne ralentit pas. Une rue étroite, un escalier qui descend vers la corniche. Il descendit les marches deux à deux, risqua un regard en arrière : les hommes s’étaient arrêtés en haut de l’escalier. Ils discutaient.
Il prit à gauche le long du boulevard, se glissa dans l’entrée d’un immeuble, l’esprit déjà occupé à évaluer ses options.
Trois fronts. Lenoir et Guérini, d’abord, qui le croyaient mort de la veille — et qui le feraient tuer pour de bon s’ils le voyaient. Moreau et ses gars, toute la brigade, qui étaient à la solde des mêmes truands, et qui le traquaient au nom de la loi italienne qu’ils ne connaissaient même pas. Et maintenant Paoli, ce Corse qu’il avait cru pouvoir manipuler, qui lui avait offert la traversée pour Claire et qui à présent le livrait comme un paquet de contrebande.
Étienne se retrouva dans une cour intérieure, dos collé au mur de brique. Son cœur battait vite. Il sortit la montre de sa poche, la serra dans son poing. Il se répéta les mots qu’il s’était dits dans le bureau du prêteur : *cette montre va te permettre de repartir.* Mais quelle vie, à présent ? Chaque route de sortie de Marseille portait le nom d’un ennemi.
Il aurait pu se rendre. Se rendre à qui ? À la police ? Elle le bouclait dans une cellule et le livrait à Lenoir avant la tombée de la nuit. Au port ? Le gardien de guichet ne voyait plus que des enveloppes. Il était l’homme qui avait monté une arnaque contre des arnaqueurs, et l’ironie de la situation ne lui échappait pas. Il avait passé dix ans à tricher, à falsifier, à couvrir les morts et les vies cachées. Il avait cru qu’il pourrait choisir l’instant de sa sortie.
Mais quand on passe sa vie dans l’ombre, on finit par oublier que la lumière a ses passages.
Dans sa poche, la montre tictaquait faiblement. Il la sortit, la contempla. Elle marquait sept heures quarante. Claire était au Brûleur, dans l’appartement loué sous le nom de Claire Fontana. Elle devait être en train de faire ses valises ou de se regarder dans la glace, se demandant si elle le reverrait jamais.
Une rage sourde monta. Il remit la montre, résolut de faire face.
Il n’y avait qu’un seul endroit où voir sans être vu : les entrepôts désaffectés du quartier de la Joliette, que personne n’utilisait depuis la grève de l’année précédente. L’entrée coulissante était rouillée, mais un interstice suffisait pour observer l’avenue du Port. S’il pouvait confirmer quoi que ce soit sur les mouvements de Paoli, il aurait du temps, un peu de marge.
Il retraversa la ville par les toits et les ruelles, évita les rues principales. Il arriva aux entrepôts vers huit heures et quart. Il se coula le long du mur, trouva la porte de service, la força d’un coup d’épaule. Poussière et obscurité. Il s’avança vers la fenêtre en hauteur, regarda.
La camionnette bleue était garée devant le café des Docks, à trois cents mètres. Les deux hommes étaient à l’intérieur. Ils commandaient des cafés. Le plus jeune levait la tête toutes les dix secondes, scrutant la rue.
Ils le cherchaient. Paoli avait donné ordre de le retrouver.
Et soudain, l’évidence le frappa : Paoli n’avait pas pu le trahir sans une raison précise. Il avait Claire. Étienne le savait. Ce n’était pas une menace hypothétique, c’était une certitude froide qui lui serra la poitrine. Si Paoli avait besoin d’Étienne pour quelque chose, c’est parce qu’il pensait que le registre qu’il lui avait donné était une copie falsifiée. Il voulait l’original. Voulait-il simplement le silence d’Étienne ? Ou voulait-il aussi le seul homme qui connaissait toutes les écritures de la comptabilité de la pègre ?
Qu’importe. Il fallait agir.
Il fit les poches de sa veste. Il avait le revolver — celui de Lenoir, qu’il avait pris dans la bagarre de la veille — et l’argent : les cinquante mille francs de Lenoir, plus ses économies de dix-huit mille, planquées dans la doublure de son manteau. Il avait la montre de son père au poignet. Il avait un registre caché dans un casier de la gare Saint-Charles.
Il devait trouver un chemin. Une issue. Quelque chose que personne n’avait prévu.
Derrière lui, un bruit discret. Il se retourna, la main déjà sous sa veste.
Le jeune homme de la camionnette bleue se tenait à l’entrée de l’entrepôt, un pistolet au poing.
« Monsieur Morel. Paoli veut vous voir. » Sa voix était tendue, jeune.
Étienne ne bougea pas. Son pouce caressait la crosse du revolver sous le tissu.
« Il est où, Paoli ? »
« Pas loin. Il dit que vous avez encore quelque chose qui lui appartient. Il dit que si vous n’avez pas le bon papier, il enverra un mot à la police sur Claire Fontana. »
Le sang quitta le visage d’Étienne. Il comprit en un éclair : il n’était plus question de fuir. Il était question de marchander. Ou d’éliminer les joueurs un par un.
Il sortit le revolver, visa le côté droit du jeune homme, et tira.
*À suivre.*
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