Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 28: The Debt Called In
Il sentit la présence avant le choc. Une odeur de tabac froid et de cuir, puis le canon d'un revolver contre sa nuque, juste derrière l'angle de la rue de la République.
« Ne bouge pas, Morel. »
Étienne ferma les yeux une seconde. Il avait couru si vite, si près du but. La banque était à trois cents mètres. Il pouvait presque voir la façade de marbre sous la lumière grise du petit matin.
— Paoli.
Le Corse apparut devant lui, sortant de l'ombre d'une porte cochère comme un diable de sa boîte. Il portait un imperméable beige, les mains dans les poches, le visage lisse et impénétrable. Derrière Étienne, la pression du revolver s'accentua.
— Tu croyais que je te laisserais traverser ma ville sans que je le sache ? dit Paoli. Le quartier des banques, à l'aube, avec une serviette sous le bras. Tu me prends pour un imbécile ?
— Je ne prenais pas de risques inutiles. Juste un détour.
— Le dernier détour de ta vie, peut-être.
Les hommes de Paoli étaient deux, peut-être trois. Étienne n'en voyait qu'un devant et sentait le deuxième derrière lui. Dans les angles morts, il devinait le troisième, appuyé contre un mur, une cigarette à la main qu'il ne fumait pas.
La rue était vide. Un balayeur municipal poussait son chariot à deux cents mètres, le dos tourné.
— Qu'est-ce que tu veux, Paoli ?
— Ma question d'abord. Où sont les morts de cette nuit ? Lenoir, son garde du corps, le dossier que tu devais livrer.
Le sang d'Étienne se figea. Lenoir. Ils pensaient qu'il avait tué Lenoir.
— Je ne sais pas où est Lenoir. Le piège s'est retourné, mais pas pour moi. J'ai couru, voilà tout. Je ne suis pas un tueur.
Paoli le dévisagea. Ses yeux noirs ne cillaient pas.
— Tu me prends encore pour un imbécile. Les nouvelles vont vite, à Marseille. Le capitaine Moreau cherche un mort qui n'est pas toi. Le bruit court que tu as éliminé Lenoir pour prendre sa place, ou pour le trahir. Tu étais son petit protégé, son faussaire de salon. Et voilà qu'il disparaît le soir où tu devais tomber dans son piège.
— C'est moi qui devais tomber dans le piège. Lenoir et Moreau étaient ensemble. Les deux. Toute la police y est.
— Peu importe leur arrangement. Ce qui m'importe, c'est que tu as disparu avec mon courant d'affaires. Le livre. Le registre que tu as tenu pour Lenoir, les écritures que je t'ai payées, tout est dans ta tête et peut-être dans cette serviette.
La serviette contenait vingt mille francs, la montre de son père, et un exemplaire falsifié de la liste des arrivages de la semaine. Pas le vrai registre. Le vrai était enfoui sous une dalle dans les docks, en sécurité, du moins pour l'instant.
— Le registre est à moi. Je l'ai payé, dit Paoli comme s'il lisait dans ses pensées. Chaque page, chaque entrée que tu as faite pour moi, pour Lenoir, pour Guérini, c'était sur ma recommandation. C'est moi qui t'ai introduit dans ce système. Tu me dois tout, Morel. Et maintenant, je viens chercher ma part.
Étienne sentit la colère monter, une bouffée chaude dans sa poitrine. Il avait passé cinq ans à se rendre utile, indispensable, à se faire payer moins que ce qu'il valait, à croire qu'il pourrait un jour s'extraire de cette gangue.
— Je t'ai remboursé, Paoli. Les deux années de passage pour Claire. Le dossier complet sur le trafic de Guérini. C'était le prix. On avait marché.
— Tu m'as donné une copie, corrigea Paoli. Une copie que j'ai fait vérifier par trois experts. Ils ont tous confirmé que l'original doit avoir une valeur bien plus grande. L'original, Morel. Pas un sous-produit.
— Je n'ai plus l'original. Lenoir l'a détruit cette nuit. Dans l'entrepôt. Tout a brûlé.
— Alors tu me le reconstitueras.
La phrase tomba dans le silence du petit matin. Un camion passa au loin, les pavés vibrèrent un instant.
— Quoi ?
— Une dernière affaire, Morel. C'est simple. Après ça, tu n'es plus mon débiteur. Tu auras ta liberté, ton départ, tes rêves de petite vie tranquille. Mais avant, un travail de pro.
Le revolver s'enfonça davantage dans le creux de sa nuque.
— Une cargaison part après-demain pour Gênes, puis pour Milan. C'est de l'héroïne. Douze kilos, de la pure. Destinée à la vitrine italienne. Le transport est organisé, les douaniers sont réglés. Il ne manque qu'une chose : la facture, le certificat d'origine, la déclaration de transit. Des faux documents impeccables. À ta manière.
Les mots frappèrent Étienne comme autant de coups de poing. De la fausse paperasse pour de la mort blanche. Il avait forgé des factures de montres suisses, des manifestes de vin, des licences d'exportation machine-outil. Il s'était accommodé de la contrefaçon, du détournement, de la complicité passive.
Pas ça. Pas de l'héroïne.
— J'ai arrêté, dit-il.
— Tu n'as jamais commencé, c'est différent. Tu as toujours été un employé de bureau, Morel. Un bureaucrate du crime. Tu signais, tu tamponnais, tu faisais semblant de ne pas savoir ce qui transitait. Mais moi, je sais. Je sais tout de toi, mon petit comptable.
— Merde, Paoli.
— Tu as le choix, bien sûr. Mais tu m'as déjà vendu tes services, et le prix, c'était la sécurité de ta femme. Claire. Elle est sur un bateau vers l'Italie, mais les bateaux, ça peut changer de cap. Les passeurs, ça peut se raviser.
Étienne se figea. Le souffle coupé comme un coup de poing dans le ventre.
— Tu m'as promis.
— Je t'ai promis de la faire partir, et c'est fait. Mais j'ai aussi promis aux gardes-côtes de surveiller les départs de ce matin, si jamais tes intentions changeaient. Tout dépend de ta bonne volonté, Morel. Tout.
Il essaya de respirer. De penser. Claire sur un bateau, quelque part dans la Méditerranée, et Paoli avec des yeux partout. Il avait cru un instant qu'il pourrait la sauver avec des échanges de copies, des dossiers, de l'encre. Mais on ne paie pas sa dette envers des hommes comme Paoli avec des photocopies.
— Je ne peux pas faire ce travail, finit-il par dire. Je ne sais pas fabriquer de faux documents pour la drogue. Les contrôles sur l'héroïne sont spécifiques, les numéros de série, les cachets des laboratoires. Il y a des tests chimiques. Une simple facture ne suffit pas.
Paoli sourit. Un vrai sourire, carnassier, satisfait.
— C'est là qu'est le génie de ma demande, Morel. Tu ne vas pas fabriquer une facture. Tu vas fabriquer une lettre d'achat et de vente entre deux laboratoires pharmaceutiques. Officiellement, cette cargaison, c'est de la codéine brute, médicinale. Tes formulaires de douane, tes tampons, ta calligraphie impeccable, tout ça pour transformer de la poudre en aspirine. Après ça, les Italiens s'occupent de la suite à Milan.
— C'est ce que tu as fait avec Vidal.
Le nom tomba dans le silence. Paoli cligna des yeux une seule fois, et Étienne sut.
— Vidal était ton premier faussaire.
— Vidal était un homme prudent, finit par dire Paoli. Un homme qui se croyait indispensable, comme toi. Il a fait ce travail pendant deux ans, et puis il a commencé à se poser des questions. À garder des copies pour sa propre sécurité. À me menacer.
— Vous l'avez tué.
— Il s'est suicidé. On a trouvé son corps dans les cales. Un plongeon malheureux.
— Il était doué pour nager, pourtant.
— On ne peut pas tout savoir d'un homme, dit Paoli avec un geste vague. Mais cette histoire n'a rien à voir avec nous. Nous parlons de toi, de ton avenir, de ta femme.
Étienne le regarda, et pour la première fois depuis des heures, il vit clair. La terreur s'évanouit, remplacée par quelque chose de froid, de tranchant. Paoli avait tué Vidal. Vidal qui avait laissé ce registre, cette lettre à moitié brûlée, cette clé de coffre en Gênes. Vidal qui n'était pas mort par accident mais égorgé par la peur de Paoli.
— Tu ne sais pas ce que Vidal a laissé derrière lui, dit Étienne.
— Un registre et une montre cassée. Nous avons tout fouillé.
Sauf un coffre. Sauf la banque à trois cents mètres.
— Je te fais une contre-proposition, Paoli. Ta question d'héroïne : je refuse. Mon registre, tu ne l'auras pas. Vidal, tu l'as tué. Et moi, tu n'as pas réussi à me tuer cette nuit.
Le Corse haussa un sourcil. La pression du revolver s'accentua d'un cran.
— Tu es en position de refuser ?
— Non, reconnut Étienne. Mais la mort, je suis déjà prêt à l'affronter. C'est ce que tu ne comprends pas chez les gens comme moi. Les gens comme Vidal, comme moi, nous passons notre vie à compter les risques, à mesurer les chances, à calculer les sorties. Et quand le compte y est, on n'a plus peur.
— Tu bluffes.
— Non. Je te dis la vérité. Tu peux me tuer ici, maintenant, sur ce trottoir. Mais le registre que j'ai laissé chez un avocat, avec ma lettre d'instructions, tu ne le verras jamais. Mes copies de tes écritures, de tes comptes, de tes arrangements avec Guérini ? Elles partiront au journal La Provence si je ne réapparais pas d'ici quarante-huit heures. Et Claire n'est plus sur ta liste : elle a pris un bateau qui n'était pas à toi.
C'était faux, tout faux, à l'exception du registre chez son avocat, et encore, il ne l'avait pas déposé, mais Paoli n'avait aucun moyen de vérifier, et le doute valait mieux qu'une certitude.
Le Corse le regarda longtemps. Le revolver dans sa nuque demeura immobile, mais Paoli fit un pas en avant, et Étienne vit la colère monter en lui, un tic à la paupière.
— Tu es un homme mort, Morel. Peu importe ta lettre, ton avocat, tes copies. Je trouverai le registre, je détruirai tes preuves, et je te livrerai au capitaine Moreau avec un joli récit sur ta mort dans l'entrepôt cette nuit.
— Alors fais-le.
Le chantage mutuel pesait dans l'air, tangible, presque visible. Le revolver trembla derrière sa tête. Une seconde. Deux.
— Emmenez-le, finit par dire Paoli. Au dépôt, nous réglerons ça à la cave.
Les mains d'Étienne furent saisies, une corde autour des poignets, rapide et précise. Il ne résista pas. Il laissa les hommes de Paoli l'entraîner vers une voiture noire garée plus bas, tout en gardant la banque en vue jusqu'au dernier instant.
Le coffre 214 attendrait. Et maintenant, il savait que la montre de son père n'était pas le seul trésor à récupérer.
Il ferma les yeux et commença à calculer.
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