Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 29: The Hunt for Truth
La camionnette bringuebalait sur les quais depuis vingt minutes quand Étienne comprit que Paoli n’avait pas l’intention de le tuer tout de suite. La douleur à son épaule, là où son bras avait été tordu derrière son dos, pulsait à chaque cahot. Le chiffon humide collé à sa bouche sentait le mazout et la peur.
À sa droite, un homme nommé Serge tenait un revolver posé sur son genou, le canon dirigé vers le sol du plancher métallique. À sa gauche, un autre, plus jeune, fixait la route par la fente du rideau.
« Où tu m’emmènes ? » demanda Étienne à travers le tissu.
Serge ne répondit pas. Il alluma une cigarette, les volutes de fumée dansant dans la pénombre du véhicule.
La camionnette ralentit, tourna, et finit par s’arrêter. Le moteur coupa. Dans le silence qui suivit, Étienne entendit des mouettes et, plus loin, le grondement sourd d’un cargo en manœuvre. Le port. Ils l’avaient ramené au port.
Serge tira le rideau. La lumière du matin gifla Étienne, et il cligna des yeux pour distinguer l’entrepôt devant eux. Le numéro 12 peint sur la façade était noirci par la crasse. Une des fenêtres de l’entrepôt 12 était cassée depuis l’affaire Lenoir.
Paoli sortit d’une voiture garée à côté, boutonna sa veste, et marcha vers eux d’un pas tranquille, comme un homme qui rentrait chez lui après une journée de travail.
« Installe-toi, Morel, dit Paoli en ouvrant la porte arrière. On a des choses à se dire, mais je préfère le faire sans spectateurs. »
Ils le poussèrent dans un bureau à l’arrière de l’entrepôt, presque vide, avec une table en bois brut et deux chaises métalliques. Une ampoule nue pendait du plafond, allumée par un interrupteur qu’un des hommes actionna avant de ressortir.
Paoli s’assit en face d’Étienne, croisant les mains sur la table.
« Ce registre. Ton avocat. Tu veux me faire croire que t’as pensé à tout ça ? »
Étienne garda le silence, la mâchoire serrée.
« Moi, je veux bien le croire, poursuivit Paoli. Mais j’ai besoin de te poser une question simple, et je sais que tu vas me mentir. Alors je vais t’aider à trouver la bonne réponse. »
Il sortit un couteau de sa poche, le posa sur la table entre eux, non pas en menace, mais comme on pose un outil dont on prévoit l’usage.
« Vidal. Il t’avait laissé quelque chose, dans son écriture, dans sa merde de registre. Qu’est-ce que c’était ? »
Étienne sentit son ventre se serrer. Il avait besoin de temps. Le bluff fonctionnait pour l’instant—Paoli n’avait pas appelé l’avocat, n’avait pas envoyé de trois homme pour vérifier. Mais la mécanique de la peur avançait.
« Un numéro de coffre, dit Étienne, sa voix rauque à travers le tissu. À la banque de Gênes. Boîte 214. »
Paoli sourit lentement, un sourire de serpent qui ne touchait pas ses yeux.
« Et qu’est-ce qu’il y a dans cette boîte ? »
« Des relevés de comptes. Des noms. Le nom de ton patron, peut-être. Celui d’en dessus de Lenoir. »
Paoli décroisa les mains, se pencha en arrière. Il regarda Étienne avec une nuance nouvelle—pas de la colère, quelque chose de plus proche de l’évaluation. Un homme qui comptait le poids d’une information.
« Je vais faire vérifier. Si tu mens, je te noie dans le bassin 7, et personne ne te trouvera avant la prochaine marée de printemps. »
Il se leva, fit signe à Serge d’entrer.
« Garde-le. Je reviens. »
La porte claqua. Le moteur de la voiture de Paoli démarra, s’éloigna.
Étienne contempla ses options. Les menottes étaient serrées autour de ses poignets, derrière le dossier de sa chaise métallique—à l’ancienne, solides, mais pas infaillibles. Serge était grand, costaud, mais il fumait et s’ennuyait, et son regard dérivait régulièrement vers l’ampoule allumée, comme si elle l’hypnotisait.
« T’as besoin d’uriner ? » demanda Étienne.
Serge le dévisagea avec méfiance.
« Pourquoi je te défais les menottes pour ça ? »
« Parce que si je t’éclabousse, tu vas pas être content. »
Serge éclata d’un rire court, presque involontaire. L’humanité du moment—la crudité du besoin physique—brisa un instant son attention. Il posa sa cigarette, se leva, s’approcha.
« J’te défie une main, dit-il en sortant une clé. Tu fais un geste, et je t’ouvre le ventre. »
Il défit la menotte droite. Étienne, le bras libre, profita de la seconde pour enfoncer sa tête de toutes ses forces dans le nez de Serge. Le cartilage céda avec un bruit humide. Serge hurla, porta les mains à son visage. Étienne attrapa la clé tombée, fit glisser la menotte gauche, se leva.
Il n’y avait pas d’autre choix que de frapper vite. Une chaise, une table, une seule sortie.
Serge, aveuglé par le sang et la douleur, avança en titubant vers l’entrée. Étienne le laissa passer, puis balança son pied entre les omoplates de l’homme. Serge s’écrasa contre le mur, sa tête heurtant le métal avec un bruit mat. Il s’affaissa, inconscient.
Étienne vida les poches de Serge : un portefeuille sans intérêt, un jeu de clés d’entrepôt, et un pistolet—un vieux FN 1910, chargé. Il le glissa dans sa ceinture.
Dehors, le port s’étendait sous le soleil du matin, bruissant de grues, de cris d’acier, et de cette énergie mécanique qui l’avait englouti pendant dix ans. Il reconnut l’entrepôt—celui de la coopérative qu’on envoyait dans les cales des cargos à destination de l’Italie du Sud.
Il marcha vers les quais, prenant les petites rues où les dockers déchargeaient sans le regarder. Il fallait sortir de cette zone avant que Paoli ne revienne.
C’est au détour de la station de tramway que la voix l’arrêta net.
« Étienne. »
C’était une voix basse, voilée par la hâte et le vent marin. Il se retourna.
Claire se tenait appuyée contre le mur d’une boucherie, la tête couverte d’un foulard, un sac de toile posé à ses pieds. Ses yeux brillaient avec une intensité qu’il n’avait jamais anticipé.
« Tu es censée être sur un bateau », souffla-t-il.
« J’ai débarqué à Martigues ce matin. J’ai fait du stop jusqu’ici. » Elle fit un pas vers lui. « J’ai appris pour Moreau. Pour le piège. Tu crois que je pouvais rester en Italie en attendant des nouvelles de ton cadavre ? »
Il la regarda, puis regarda autour d’eux. Deux hommes en gabardine marchaient vers le quai du ferry, trop loin pour être une menace. Une Peugeot 403 passa lentement, le conducteur un visage au teint hâlé, sans intérêt.
« Claire, Paoli sait que je connais quelque chose. Il va chercher la boîte 214. S’il la trouve, il détruira la preuve et il me trouvera, ou toi. »
« Alors il faut la trouver avant lui. »
« Et après ? »
Claire s’approcha encore, prenant son bras, pressant ses doigts sur l’avant-bras d’Étienne.
« On part ensemble. Gênes, la boîte, et puis Toulon, puis l’avion vers l’Espagne. Mais il nous faut quelque chose pour nous couvrir si les flics corrompus veulent nous rattraper. »
« Les photos de Lenoir, dit Étienne. Au port, dans mon plan. Elles prouvent que Lenoir était dans le réseau. »
« Elles prouvent qu’il était là, dans une soirée pourrie. Pas qu’il est le pourri. » Claire sortit une petite pochette en papier de son sac. « J’ai plus que ça. Avant de partir, j’ai vidé le bureau de mon père. Enfin, celui de Moreau, chez lui. »
Le papier contenait cinq clichés noir et blanc, soufflés par les années : Moreau en uniforme, assis à une table de banquet à côté de Lenoir souriant, des verres levés. Au dos de chaque, une date et une signature au crayon d’une main inconnue. « Réunion USTICA, 1958. »
« Ça ne prouve rien non plus », murmura Étienne.
« Ça prouve qu’il les connaît. Que les syndicats et les dockers fantômes ont une tête, et que cette tête a été photographiée avec la police. Si tu copies tout ça et que tu l’envoies à un journaliste, tu n’as pas besoin de preuve absolue. Tu as besoin de tache. Une tache qui remonte à la surface et qu’ils ne peuvent pas nettoyer avant qu’elle ne coule leurs complices. »
Étienne prit les photos, les regarda, puis replongea le regard dans celui de Claire. Le plan se formait dans sa tête, précis et froid.
« Le journaliste qui traînait au tribunal la semaine dernière, quand l’affaire Guérini a été étouffée. Un certain Fernand Delmas, du Provençal. Il écrit des merdes sur les syndicats, il a été menacé par la chambre de commerce. C’est le seul qui oserait. »
Claire hocha la tête.
« Alors on va chez lui. On lui donne tout. Dans une heure, avec le bateau du soir pour Gênes déjà parti, on aura un tampon de sécurité. »
Étienne regarda sa montre : 9 heures 40. La pension était vide, la banque de Gênes n’ouvrait qu’à 10 heures 30. Paoli avait peut-être une demi-heure d’avance sur la boîte, mais il n’avait pas les photos—pas encore.
Il prit la main de Claire dans la sienne.
« On va finir, dit-il. Mais on va le faire ensemble. »
Elle sourit, un sourire usé, tendu, mais sincère. Ils partirent vers le centre-ville en longeant les façades grises, leurs ombres mêlées sur les pavés du matin.
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