Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 30: The Journalist's Gamble
La pluie s’était arrêtée, mais l’air restait lourd, chargé de sel et de gasoil. Étienne longeait les quais du Vieux-Port, le col de son imperméable relevé, la sacoche de cuir serrée contre sa poitrine. À côté de lui, Claire marchait d’un pas vif, ses cheveux noirs humides plaqués sur les tempes.
— La rédaction est rue Pavillon, dit-elle en consultant le papier froissé que Delmas leur avait donné. Troisième étage. Il nous attend.
Étienne ne répondit pas. Ses yeux balayaient chaque recoin, chaque ombre entre les lampadaires. Les hommes de Paoli étaient quelque part derrière eux. Il le sentait, comme on sent une fièvre monter. La pluie avait effacé les odeurs mais pas les regards.
Ils atteignirent la rue Pavillon. Une petite impasse dortoir, des volets clos, une imprimerie au rez-de-chaussée. La vitrine portait l’enseigne *La Provence Maritime*, un titre local que Delmas avait racheté avec ses économies, trois ans plus tôt.
— Il aurait dû être là, murmura Claire en jetant un œil à l’étage sombre.
Une voiture était garée en double file, moteur tournant. Une DS noire, pare-chocs chromés, vitres fumées. Étienne ralentit. Un homme était au volant, tête renversée contre l’appuie-tête. Il semblait dormir.
Le cœur d’Étienne se serra.
— Reste là.
Il s’approcha prudemment, main droite glissée dans sa poche sur la crosse du FN 1910. Une vitre était fissurée au niveau du conducteur. Un petit trou propre, à la base du crâne de Delmas. Ses lunettes gisaient sur le siège passager. Une goutte de sang séché coulait de son oreille droite jusqu’au col de sa chemise blanche.
Étienne s’immobilisa. Une seconde. Deux. Il compta les implications comme on compte les corps après un naufrage.
Claire s’approcha malgré tout. Il l’attrapa par le bras avant qu’elle ne voie.
— Ne regarde pas.
— C’est lui ?
Étienne acquiesça, la mâchoire serrée. Il jeta un œil à l’arrière de la DS. La sacoche de cuir de Delmas était sur la banquette, ouverte. Papiers éparpillés, quelques photos étalées comme un jeu de cartes abandonné. Les clichés de Claire. Les photocopies de Moreau.
Tout était là. Rien ne l’avait quitté.
— Ils ont fait une mise en scène, souffla Claire. Ils veulent que ça ressemble à une exécution de rue.
Étienne secoua la tête.
— Non. Regarde.
Il désigna le poignet gauche du journaliste, posé sur sa cuisse. La montre de Delmas était encore là. Et son portefeuille dépassait de la poche intérieure de sa veste.
— Ce n’est pas un règlement de comptes, dit Étienne lentement. Ils voulaient les preuves. Et ils ne les ont pas trouvées.
— Comment tu sais qu’ils n’ont rien trouvé ?
— Parce que les photos sont encore là. Et parce que si Delmas avait parlé avant de mourir, ils sauraient déjà où nous sommes.
Un craquement résonna derrière eux. Étienne pivota, l’arme jaillie. Un chat jaillit d’une poubelle métallique et disparut dans la nuit.
Il souffla, remit le pistolet dans sa poche. Trop nerveux. Trop visible.
— On ne peut pas le laisser là, dit Claire.
— On n’a pas le choix. Si on est vus ici, on est morts.
— Et son travail ? Il avait dit qu’il avait un réseau, des relais à Paris…
Étienne se pencha par la vitre fissurée. Dans la poche intérieure de Delmas, il trouva un carnet à spirales couvert d’une écriture serrée. Il le glissa sous son manteau. Puis il fouilla le siège avant, trouva une enveloppe kraft sous le tapis de sol.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Claire en venant plus près.
Étienne ouvrit l’enveloppe. Une lettre manuscrite, datée de ce matin, adressée au Commissaire Central de la Police Judiciaire de Marseille. Signée Delmas. Scellée.
Il lut les premières lignes. Son cœur rata un battement.
« À l’attention du Commissaire Divisionnaire Blanchard. Je vous écris pour vous informer d’une corruption systémique au sein de vos services, impliquant notamment l’inspecteur divisionnaire Moreau et le commissaire Lenoir. Des preuves matérielles sont en ma possession, remises par des sources internes au port… »
Étienne s’arrêta. Il tourna la page. Il y avait une seconde lettre, celle-ci non datée, au nom du Préfet de Police des Bouches-du-Rhône. Plus prudente. Plus détaillée. Avec des dates précises, des montants, des noms de banques à Gênes et à Tanger.
— Il avait prévu d’en faire deux exemplaires, murmura Étienne. Un pour la police. Un pour la préfecture.
— Et alors ? C’est ce qu’on voulait.
— Le problème, c’est que ces lettres sont encore dans l’enveloppe. Elles n’ont pas été envoyées.
Il releva les yeux vers elle. La pluie recommençait, fine, insistante.
— Ils ont su que Delmas allait écrire. Ils ont su avant qu’il ne mette la première lettre à la poste. À sept heures du matin. Personne n’était au courant, à part toi, moi et Delmas.
Claire blêmit sous la lueur pâle du réverbère.
— Je n’ai parlé à personne.
— Et moi non plus. Alors comment un tueur a-t-il pu être au rendez-vous avant même que Delmas n’ait eu le temps d’envoyer son courrier ?
Il regarda autour de lui, percuté par une évidence qui muait lentement en certitude.
— Quelqu’un nous a filés depuis le port. Quelqu’un qui n’est pas aux mains de Paoli.
— Quelqu’un de plus haut placé ?
— Quelqu’un qui savait ce que Delmas avait dans l’enveloppe avant même qu’il la rédige.
Étienne regarda la DS et son passager silencieux. Une idée se fraya un chemin dans son esprit, froide et précise.
— Je croyais que Lenoir et Moreau étaient au sommet. Mais ce carnet de Vidal, le mot qu’il a laissé dans la marge du registre… il parlait d’un nom que je n’ai pas compris sur le moment. « Le comptable ».
— Le comptable ?
— Vidal l’a écrit trois fois. Chaque fois à côté des mouvements de fonds les plus importants. Moreau exécutait les ordres. Lenoir les couvrait. Mais les ordres eux-mêmes venaient d’ailleurs.
Il froissa la lettre de Delmas dans son poing.
— Ils ont tué un journaliste pour une lettre qui n’a jamais été envoyée. Parce que là-haut, quelqu’un ne voulait pas seulement effacer des preuves. Il voulait le silence absolu.
Claire recula d’un pas, serrant les bras comme si la pluie était plus froide soudain.
— Alors qu’est-ce qu’on fait ? On n’a plus personne pour publier.
Étienne regarda l’enveloppe kraft dans sa main. Puis il la glissa dans sa sacoche avec les photos.
— On arrête de chercher des alliés haut placés.
Il posa une main sur l’épaule de Claire, la força à croiser son regard.
— On fait ce que Paoli n’attend pas. Ce que ce « comptable » n’attend pas.
— Et c’est quoi ?
Il ouvrit la portière arrière de la DS, récupéra discrètement les photocopies éparpillées dans la sacoche de Delmas. Puis il claqua la portière.
— On oublie Marseille. On fait sauter cette banque à Gênes, on récupère vingt-cinq mille dollars, et on disparaît si loin que même leur ombre ne pourra pas nous rattraper.
Claire resta silencieuse un long moment. La pluie tambourinait maintenant sur le capot de la DS.
— Et les morts ? demanda-t-elle enfin. Vidal. Delmas. Tous ceux qu’ils ont fait taire. Ça te suffit de les laisser derrière ?
Étienne déglutit. Il pensa à la montre de son père, à ce point final qu’il avait tant désiré. Puis il pensa à Delmas, un homme qui n’avait, en fin de compte, jamais envoyé ses lettres.
— Non, dit-il doucement. Ça ne me suffit pas. Mais ça ne me donne pas non plus le droit de te faire tuer pour une cause qu’un mort n’a pas pu porter jusqu’au bout.
Il lui tendit la main. Claire la regarda, hésita, puis la prit.
Ils disparurent dans la nuit, sous la pluie qui s’intensifiait, laissant derrière eux une DS noire dans une ruelle déserte et un silence qui commençait à peine.
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