Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 4: The Inspector's Invitation
Le soleil était déjà haut quand Moreau apparut au bout du quai, la silhouette découpée contre la lumière crue qui frappait la mer. Étienne venait de refermer le registre de quai 7, l’esprit encore occupé par le poids fantôme de la cargaison Santini – coton, disait le manifeste. Six mille kilos de coton pour un volume qui en aurait exigé douze.
Il regarda le détective approcher. Moreau portait un costume gris, malgré la chaleur, et marchait d’un pas nonchalant, comme un homme qui n’avait rien à faire et tout son temps.
« Monsieur Morel. » La voix était aimable, presque amicale. « Je vous ai vu travailler toute la matinée. Vous méritez une pause. »
Étienne essuya ses mains sur son pantalon, geste nerveux qu’il regretta immédiatement. « Je mange à mon bureau, d’habitude. »
« Aujourd’hui, vous mangez avec moi. » Ce n’était pas une proposition. Moreau avait dit cela avec le sourire d’un homme habitué à être obéi.
Ils s’installèrent à la terrasse du Café des Docks, à quelques tables de celle où Étienne avait reçu l’enveloppe la semaine précédente. Le garçon connaissait Moreau, lui apporta un pastis sans qu’il le commande. Étienne commanda un café, espérant qu’une main tremblante ne le trahirait pas.
« J’ai un faible pour cet endroit, » dit Moreau en allumant une cigarette. « On voit tout le port. Les navires qui entrent, ceux qui sortent. Les gens qui travaillent. » Il tira une bouffée, souffla la fumée vers la mer. « Je vous y ai vu plusieurs fois, ces derniers jours. »
Étienne serra sa tasse. « C’est mon secteur. Je prends mon déjeuner ici quand j’ai besoin de réfléchir à un dossier. »
« Réfléchir. » Moreau goûta le mot comme un vin douteux. « C’est bien, de réfléchir. La plupart des employés du port ne réfléchissent pas. Ils font leur travail, ils signent, ils rentrent chez eux. Ils ne font pas de photocopies de documents qu’ils sont supposés approuver, par exemple. »
Le soleil parut tomber d’un coup. Étienne sentit sa nuque se glacer sous la sueur.
« Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, » dit-il, la bouche sèche.
Moreau sortit une enveloppe de sa poche intérieure. Pas la même que celle du passeur, mais le papier était similaire – épais, officiel. Il la posa sur la table entre eux, sans l’ouvrir.
« Vous êtes un homme méticuleux, monsieur Morel. Vous faites des copies de tout. Les bons comptables font des copies. C’est prudent. Mais les bons comptables gardent leurs copies à leur bureau. » Il tapota l’enveloppe. « Dans un classeur. Pas sous les lames d’un parquet, rue de la Fontaine. »
Étienne ne dit rien. Les bruits du port – les cris des dockers, les cris des mouettes, les moteurs des grues – lui parvenaient assourdis, comme de très loin.
« Je sais que vous cachez les manifestes, monsieur Morel. » Moreau se pencha en avant, la voix devenue confidentielle, presque tendre. « Ce que vous ne savez pas, c’est que ça vous protège moins que vous le pensez. Si la brigade des stupéfiants découvrait ces copies avant moi, ils vous considéreraient comme complice – et ils auraient raison. Vous avez signé ces documents. Votre nom est dessus. Vous les avez approuvés sciemment, en échange d’argent. »
Il laissa la phrase flotter entre eux comme la fumée de sa cigarette.
« Mais moi, » reprit Moreau, « je ne suis pas la brigade des stupéfiants. Je suis un homme simple. Je m’intéresse aux gros poissons, pas aux petits poissons qui nagent autour de leurs bateaux. Et vous, monsieur Morel... vous me semblez terriblement petit dans ce tableau. Un homme qui signe parce qu’on lui met un stylo dans la main. »
Étienne trouva la force de parler. « Vous vous trompez. Je ne sais rien de ce que vous dites. Je suis fonctionnaire. »
Moreau rit doucement. Un rire sans chaleur, presque poli. « Vous êtes fonctionnaire, oui. Vous avez un bureau au service des douanes du troisième arrondissement. Vous y êtes depuis onze ans. Vous gagnez quatre-vingt-onze mille anciens francs par mois. Vous avez une femme, Claire, qui travaille à la pharmacie du cours Julien. Vous habitez rue de la Fontaine, au troisième étage, appartement dont vous êtes propriétaire depuis huit ans. » Il marqua une pause. « Vous avez vendu une montre en or, hier, au Comptoir Doré. »
Étienne sentit le sang quitter son visage.
« Une montre qui appartenait à votre père, m’a dit le tenancier Bonfils, avec qui j’ai quelques accords. Vous l’avez vendue pour un montant qui représente environ trois semaines de votre salaire. Des besoins d’argent ? Des dettes que vous n’avez pas déclarées ? »
Le café refroidissait devant Étienne. Il ne pouvait plus lever les yeux vers Moreau.
« Je ne vous accuse pas de grand-chose, monsieur Morel, pas encore. Je vous offre simplement une porte de sortie. » Moreau ouvrit son enveloppe, en sortit une carte – une simple carte de visite, blanche, avec un numéro de téléphone écrit à l’encre noire. Il la fit glisser sur la table. « Vous connaissez le fonctionnement des cargaisons. Vous connaissez les signatures, les timbres, les compagnies. Vous êtes un homme utile. Vous pouvez l’être aussi pour moi. »
« Traître à mes collègues, » dit Étienne, la voix blanche, « et ensuite traître à la pègre ? Et ensuite... quoi ? Je disparais dans la Seine ? »
Moreau haussa les épaules, prit son pastis d’une main calme. « C’est une possibilité, bien sûr. Les hommes nerveux font parfois des choses stupides. Mais ce n’est pas mon métier de faire disparaître des gens, monsieur Morel. Mon métier, c’est de consigner des informations. Des informations que la brigade antimafia de Paris trouverait très intéressantes. Vous pourriez être protégé, relocalisé. Une nouvelle vie. Il y a des précédents. »
Étienne pensa aux billets sous son plancher – cinq mille dollars qui pesaient plus que tous les conteneurs du port réunis. Il pensa à Claire, qui l’attendait pour le dîner, et au mensonge qu’il avait posé sur la table comme une méprise. Il pensa à Vasseur, à Santini, à l’engrenage de plus en plus précis et inévitable dans lequel il s’était glissé volontairement, feuille après feuille, signature après signature.
« Je ne peux pas répondre maintenant, » dit-il finalement. Sa voix était revenue, mais elle était celle d’un autre homme. Plus froide, plus calculée. « Il faut que je réfléchisse. »
Moreau hocha la tête avec une satisfaction tranquille, comme s’il venait de confirmer ce qu’il croyait déjà sur Étienne. « Bien sûr. La réflexion est une vertu rare, monsieur Morel. Gardez la carte. Appelez-moi quand vous serez prêt à discuter. Je suis patient – mais pas immortel. » Il se leva, laissa un billet sur la table, puis se pencha une dernière fois à l’oreille d’Étienne, presque paternel. « Une dernière chose. Le navire de quai 7, la cargaison Santini. Savez-vous qu’un homme est resté à bord lorsque le bâtiment a quitté le port cet après-midi ? Un homme qui comptait les tonneaux, apparemment. Vasseur a donné des ordres pour qu’on le fasse taire. Il est consigné dans la cale. On n’en parle pas. Ce n’est pas vous, j’espère. »
Il s’éloigna, ses semelles claquant sur les pavés, et disparut dans la lumière aveuglante du remblai.
Étienne resta seul à la terrasse, le café froid entre ses doigts, le regard fixé sur la carte blanche posée devant lui. La mer brillait, indifférente. Quelque part sur l’eau, le cargo de la Compagnie Santini s’éloignait vers des destinations que personne au port ne pouvait nommer – et avec lui, un homme que Vasseur avait fait taire.
Étienne glissa la carte dans sa poche intérieure, sans quitter la mer des yeux.
Ce n’était plus une question de sortir. C’était devenu une question de choisir de quel côté tomber.