Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 31: The Truth to Claire
La nuit avait avalé la nationale côtière, et la DS roulait dans un silence de plomb, ses phares trouant une bruine fine qui collait aux vitres. Claire conduisait, les doigts crispés sur le cuir du volant, le regard fixé sur la ligne blanche. À côté d'elle, Étienne tenait la liasse de lettres de Delmas sur ses genoux, le poids du papier mort comme une accusation.
Il n'avait pas encore tout dit. Il le savait. Chaque kilomètre qui les éloignait de Marseille rendait le silence plus insupportable, plus lourd de ce qu'il avait tu depuis des années.
« Tu m'as menti, dit-elle enfin, sans le regarder. Sur tes heures supplémentaires. Sur les nuits passées au bureau, sur la fatigue qui te creusait le visage. Moi qui pensais que c'était l'administration qui te tuait lentement. »
Le paysage défilait, sombre et indistinct. Étienne ferma les yeux une seconde, cherchant les mots qu'il n'avait jamais osé prononcer.
« Le journal de Vidal, dit-il. Il mentionnait un comptable. Quelqu'un qui organise, calcule, blanchit. Quelqu'un qui est au-dessus de Paoli, de Lenoir, même de Guérini. C'est lui qui a fait tuer Delmas. Il a su pour les lettres avant même qu'elles partent. »
Claire freina brusquement et rangea la voiture sur le bas-côté, moteur tournant. Elle se tourna vers lui, les traits tirés, la pluie tambourinant sur la tôle.
« Tu crois que je suis là pour la politique, Étienne ? Tu crois que ça m'intéresse de connaître le nom du type au-dessus du type au-dessus du type ? Delmas est mort. Moreau a été abattu dans ma propre voiture sous mes yeux. Paoli veut me faire disparaître parce que j'ai vu son visage. Et toi, tu me parles de comptabilité. »
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Étienne voulut tendre la main, mais il la retint, la laissant retomber sur ses genoux.
« Je dois te dire la vérité, Claire. Toute la vérité. »
Il regarda par le pare-brise, la pluie qui ruisselait, et il se jeta à l'eau comme on se jette d'une falaise.
« Je n'ai pas commencé en refusant, dit-il. Je me suis proposé. Paoli ne m'a pas forcé à copier les manifestes. C'est venu de moi. Vidal était débordé, il ne voyait rien, et moi, je regardais les caisses passer, les affaires se conclure, et je voulais… je voulais de l'argent pour sortir de ce port de merde, pour acheter une vie où je n'aurais plus à respirer l'odeur du gasoil et de la morue pourrie. »
Il sortit la montre de son père de sa poche, la fit tourner entre ses doigts, le métal tiède et familier.
« Chaque manifeste modifié, c'était un pourcentage. Chaque signature imitée, quelques milliers de francs qui allaient dans une enveloppe sous les lattes de ma chambre. Je me disais qu'après, je partirais. L'Italie, l'Espagne, ailleurs. Je me disais que je ne touchais pas la marchandise, que je ne voyais ni les armes ni la poudre. Que je n'étais qu'un copiste. Un scribouillard. Que ça ne comptait pas. »
Il rit, un rire sec et amer.
« Vidal avait fait la même chose. Il s'est réveillé trop tard. Il a voulu s'en sortir avec ses preuves, son dépôt à Gênes, et Paoli l'a tué comme on écarte un papier inutile. Et moi, j'ai pris sa place en me croyant plus malin. »
Le silence de Claire était plus terrible que des cris. Il la regarda enfin, cherchant dans ses yeux une colère, une pitié, n'importe quoi de lisible. Mais ses prunelles étaient d'un gris d'hiver, fermées comme des volets.
« Je t'ai dit que je travaillais à l'administration, dit-elle lentement. Que j'examinais des dossiers de voirie. Mais la vérité, c'est que j'ai commencé à suivre Moreau quand j'ai compris que mon père, qui s'est tué dans sa voiture contre un platane, n'a jamais eu d'accident. Il avait trouvé des numéros de conteneurs dans ses documents. Des dates. Des signatures. Il avait trouvé ton nom, Étienne. »
Le choc lui fit l'effet d'une décharge électrique. Il se redressa, le souffle court.
« Ton père travaillait avec Moreau ? »
« Mon père était un employé des douanes comme Vidal, dit-elle. Comme toi. Il a trouvé trop de choses. On l'a poussé dans un ravin avec sa 4CV, et Moreau a signé le rapport d'accident. J'ai passé trois ans à reconstituer les morceaux. Et quand j'ai vu ta photo dans les archives du port, quand j'ai compris que tu avais remplacé Vidal dans les registres, j'ai su que tu étais le prochain au-dessus du gouffre. »
Sa voix se cassa encore, et cette fois elle laissa couler une larme qu'elle essuya du revers de la main.
« Je ne t'ai pas suivi parce que j'avais confiance, Étienne. Je t'ai suivi parce que j'espérais que tu étais encore capable de te retourner. Mais ce n'est pas un héros que j'ai trouvé. C'est un homme qui tient une montre de son père et qui a le sang de Vidal et de Delmas sur les mains. »
La pluie redoubla sur la carrosserie. Étienne regarda ses mains, des mains de comptable, propres et manucurées, qui n'avaient jamais tiré sur personne sauf le garde de Paoli, quelques heures plus tôt. Il serra la montre.
« Tu as raison, dit-il. Je n'ai pas de rédemption à t'offrir. Mais j'ai ce que Vidal a laissé : des preuves, un plan, et la possibilité d'un départ. Si tu veux me faire payer, fais-le. Dénonce-moi à la police. Mais tu sais ce qui arrivera : le comptable saura que tu vises trop haut, et tu finiras comme Delmas, dans une voiture, avec une balle dans la nuque. »
Il se tourna vers elle, les yeux brillants.
« Ou on va à Gênes. On prend ce que Vidal a gardé. Et on quitte la France ensemble. Pas par idéal. Pas par justice. Par survie. »
Claire regarda l'autoroute vide, la nuit interminable. Elle respira profondément, comme on s'apprête à plonger.
« Et cette montre ? » demanda-t-elle.
Étienne la fit glisser dans sa paume, la lui tendit. Elle prit l'objet, le retourna, observa le dos gravé d'une inscription qu'elle ne put lire dans l'obscurité.
« Elle ne vaut que si j'ai une vie dans laquelle la porter, dit-il. Sinon, c'est juste un poids mort. »
Elle lui rendit la montre, puis elle remit le moteur en marche, enclencha la première, et la DS repartit dans la nuit vers la frontière italienne.
« Gênes, alors, dit-elle. Mais écoute-moi bien. Si tu me mens encore une seule fois, et j'apprends que tu protèges la moindre miette de ce que cet homme de paille a fait… je te livrerai moi-même à Paoli. Avec une preuve de bonne volonté. »
Elle n'avait pas souri. Il y avait dans sa voix une franchise brutale qui ne trompait pas. Étienne hocha la tête.
« Je n'ai plus rien à cacher, dit-il. Le reste, je ne le connais pas encore. Mais on va le découvrir ensemble. »
Il remit la montre dans sa poche, contre le cuir des lettres de Delmas, et regarda le compteur qui passait la barre des cent quarante kilomètres-heure. Dans son ventre, une angoisse sourde : Paoli avait une demi-heure d'avance, et Gênes était encore à deux heures de route. Mais ce n'était pas Paoli qui le terrifiait, ni le comptable, ni la police.
C'était la voix de Claire qui venait de se briser en parlant de son père, et la manière dont elle avait dit « nous », comme si elle contenait déjà un adieu.
La pluie cessa d'un coup, et la lune parut entre les nuages. Devant eux, la côte italienne se dessinait à peine dans la brume. Étienne sortit le revolver de sa poche, vérifia le chargeur, et le posa sur la console centrale entre eux. Claire jeta un œil à l'arme, puis accéléra encore.
« Garde-le, dit-elle. Tu sais que Paoli ne nous laissera pas passer sans un comité d'accueil. »
Dans son manteau, la montre de son père battait contre sa poitrine au rythme de son cœur, lourd comme un secret de plus.
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