Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 32: The Final Ledger
La pluie avait cessé depuis une heure, mais l'air du port restait chargé d'iode et de gas-oil. Étienne était assis à la table de la chambre que Claire avait louée sous un faux nom, rue de la République. La lampe à abat-jour vert projetait un cercle de lumière crue sur le papier.
Il avait récupéré son grand registre dans la cachette sous les planches du hangar dix-sept, avant de rejoindre Claire. Il le tenait maintenant ouvert devant lui, la plume sèche au creux de l'index. Les pages témoignaient de quatre années de double écriture. Quatre années à inscrire des conteneurs fantômes, des tonnages truqués, des signatures apposées au nom de sociétés qui n'existaient que dans l'intervalle entre deux lignes de coke.
Il remonta la mèche de la lampe et commença à écrire sa dernière entrée.
*15 mars 1963. Conteneur TK-4471. Déclaré : textile. Contenu réel : indisponible. Destinataire : laverie Villa Marina, Gênes. Expéditeur fictif : Frères Bianchi. Anomalie relevée : conformité totale, ce qui est en soi une anomalie.*
Il s'arrêta, la plume suspendue. Puis il ajouta, d'une écriture plus serrée :
*Signé : Étienne Morel, commis aux écritures. Dernière entrée. Je solde le livre.*
Il ferma le registre d'un geste sec. Le bruit du papier contre le carton fit écho dans la pièce. Il sortit le briquet de sa poche — celui qu'il gardait pour les cigarettes qu'il ne fumait presque plus — et fit courir la flamme le long de la tranche des pages.
Le feu prit lentement, rongeant le papier par en dessous, enroulant les colonnes de chiffres dans des volutes orange. Étienne ne détourna pas le regard. Il regarda les noms, les dates, les montants se tordre et noircir. Il fallait que ça disparaisse. Lenoir connaissait son écriture. Si le registre tombait entre de mauvaises mains avant la fin, tout ce qu'il avait bâti — la menace, le bluff, la survie — s'effondrerait comme un château de cartes mouillé.
Quand il n'y eut plus que des cendres, il les rassembla dans une enveloppe kraft et la glissa dans la poche intérieure de son manteau. Il garderait ce qui comptait dans sa tête. Il avait toujours eu une bonne mémoire pour les chiffres.
Claire dormait sur le lit étroit, roulée en chien de fusil, son souffle régulier. Le FN 1910 était posé sur la table de nuit à côté d'elle. Il la regarda un instant, puis se détourna. Il ne fallait pas qu'il s'attarde. C'était devenu sa faiblesse — cette façon qu'elle avait de le faire exister en dehors du port, des docks, de la paperasse sale.
Il s'accroupit près du lit et déposa le briquet sur la table de nuit. Il ne dit rien. S'il la réveillait, elle voudrait savoir où il allait. Et il n'était pas certain de pouvoir lui mentir encore — il lui avait promis, et il avait horreur de manquer à sa parole. Mais elle ne pouvait pas venir. Ce qu'il s'apprêtait à faire était une monnaie d'échange qu'on ne négocie qu'à deux.
Il sortit dans le couloir, referma la porte derrière lui sans bruit.
Dehors, la nuit était tombée. Le vent du large charriait des odeurs de sel et de fer rouillé. Étienne remonta son col et marcha vers le quai J4, là où les grues dressaient leurs profils d'échassiers endormis. Il avait choisi cet endroit avec soin. Abandonné depuis la grève de l'année précédente, le quai J4 ne voyait plus passer que des rats et des gardiens de nuit payés pour ne rien voir.
Il s'arrêta sous la lanterne du hangar douze, à demi éteinte. Il sortit de sa poche le magnétophone à bandes, un petit Uher 4000 qu'il avait payé à prix d'or à un revendeur du Vieux-Port qui ne posait pas de questions. La machine était lourde dans sa main, encore glacée par l'air de la nuit.
Il inséra une cassette vierge, vérifia les piles. Le clic du bouton d'enregistrement lui parut aussi sonore qu'un coup de feu dans le silence.
C'était le plan — le seul qui lui restait, même s'il avait l'air de fuir. Prétendre la fuite. Laisser Lenoir le croire assez désespéré pour proposer un dernier rendez-vous, une dernière transaction. Et faire parler Lenoir entre quatre murs de fer et de nuit. Une confession, une bribe de vérité, quelque chose qu'il pourrait porter à la police quand il n'aurait plus les lettres de Delmas derrière lui.
Les lettres de Delmas. Elles étaient dans son autre poche, sous les cendres de son passé — enveloppe non timbrée, adressée à un juge d'instruction du tribunal de Marseille. Étienne savait qu'il ne pouvait pas les poster. Pas encore. Le juge avait été nommé par le préfet, et le préfet faisait de la voile avec le cousin de Guérini. La lettre arriverait sur un bureau, resterait trois semaines, puis resurgirait dans une corbeille.
Non. Il fallait faire parler Lenoir, ici, ce soir.
Il décrocha le combiné de la cabine téléphonique à l'angle du hangar et composa le numéro qu'il connaissait par cœur — celui du bureau de la capitainerie, la ligne directe que Lenoir utilisait pour ses affaires personnelles. Il laissa sonner six fois.
— Allô.
La voix d'Antoine Lenoir, doucereuse et patiente, celle qu'il réservait aux appels nocturnes.
— Lenoir. C'est Morel.
Un silence. Étienne imaginait la main de Lenoir se crispant sur le combiné, l'œil qui se plisse dans la lumière tamisée de son appartement du Prado.
— Morel. Tu as du culot. Paoli te cherche. Tout le port te cherche.
— Paoli cherche quelqu'un qui lui a filé entre les doigts. Moi, je te propose autre chose — ce que je sais, ce que j'ai sur toi, les documents que je garde dans une planque en ville. Je peux te les donner. Contre un passage vers l'Italie. Et un peu de liquide.
— Tu es en train de me fuir, Morel. Tu peux me dire ça en face, Pourquoi tu me racontes ça au téléphone à trois heures du soir ?
— Parce que je ne veux pas d'embuscade de la part de tes hommes. Rendez-vous au quai J4, à l'angle du hangar douze. À jeu égal, Lenoir. Toi et moi. Pas de voyageurs, sinon je fais brûler tout ce que j'ai sur toi et je mets le feu au registre de la capitainerie. Tu sais que je suis capable de le faire.
— Tu sais que je pourrais simplement te faire abattre, ce soit.
— Oui. Mais alors tu ne sauras pas qui, au-dessus de toi, te trahit.
Il raccrocha avant que l'autre ne puisse répondre. Le vent sifflait entre les grues.
Dans l'ombre d'un conteneur amarré à une vingtaine de mètres, il crut percevoir un mouvement. Il se figea, la main sur le FN 1910 dans sa poche de manteau. Rien, pendant dix secondes, puis le clapotis d'une bouteille jetée dans l'eau du bassin. Un clochard, un gardien. Pas Lenoir. Pas encore.
Étienne s'adossa à la paroi rouillée du hangar, le magnétophone au creux de la main. Le bouton d'enregistrement était déjà enclenché. La bande tournait, silencieuse, patiente. Il regarda sa montre : trois heures moins le quart. Lenoir mettrait vingt minutes pour traverser la ville.
Il pensa à Claire, endormie dans la chambre de la rue de la République, à la façon dont elle avait dit *"je te suivrai"* sans trop y croire elle-même. Et à ce que Paoli faisait aux gens qui disparaissaient de sa vendetta — Vidal, Delmas, peut-être le père de Claire.
Il devait gagner cette partie. Non pour l'argent, plus pour le passage. Pour la promesse qu'il s'était faite en sortant son père de la fosse commune du destin, une promesse scellée dans le tic-tac d'une montre qu'il n'avait plus regardée depuis deux jours.
Le bruit d'un moteur monta du bout de la jetée. Des phares balayèrent l'alignement des conteneurs, s'éteignirent.
Lenoir, en avance.
Étienne retint son souffle et plongea la main dans la poche intérieure de son manteau. Le magnétophone vibra légèrement contre sa poitrine, captant le battement sourd de son cœur.
La portière s'ouvrit, claqua. Des pas lourds sur le bitume.
Il n'avait pas de plan B. Il n'avait que la cassette, les mots qu'il allait pousser cet homme à dire, et l'espoir que la nuit garderait le reste des secrets pour elle.
Un autre bruit. Derrière lui, cette fois. Imperceptible. Le frottement d'une semelle sur la pierre.
Étienne se retourna d'un bloc — et se retrouva face au canon d'un pistolet dont le propriétaire lui sourit.
— Monsieur Morel. Je me demandais qui allait venir au rendez-vous. Le vieux en retard, ou le petit nouveau.
La voix de l'ombre avait l'accent traînant des montagnes corses.
Pas Paoli. Pas Lenoir.
L'homme qui avait tué Vidal.
Le comptable, lui aussi, était venu.
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