Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 33: The Body Uncovered
Le froid du conteneur le réveilla plus sûrement que la douleur. Étienne cligna des yeux dans l'obscurité, la joue contre le métal ondulé. Le comptable l'avait poussé à l'intérieur sans un mot, avait refermé la porte, et le bruit du verrou avait scellé son sort.
L'air sentait le poisson séché et la rouille.
Il bougea les poignets. Du fil de fer, serré. Pas de jeu. Il chercha du regard un bord tranchant, ne trouva que des ombres et des caisses empilées le long des parois. Quelque part au-dessus, des pas légers s'éloignèrent. Le comptable ne l'avait pas tué. Pourquoi ? Parce qu'on l'avait envoyé le chercher, pas l'abattre. Lenoir voulait le questionner. Paoli voulait le regarder supplier.
Cette pensée ne le réchauffa pas.
Il se mit à genoux, explora le plancher à l'aveugle. Ses doigts rencontrèrent du carton, une sangle, puis un objet dur et froid. Il le souleva. Un pied-de-biche. Quelqu'un l'avait oublié là, ou laissé exprès. Dans le port, rien n'était jamais innocent.
Il le cala entre ses genoux, frotta le fil de fer contre le métal. Une fois. Deux fois. Trois. La sueur coula dans ses yeux. Le fil mordit sa chair, puis céda avec un claquement sec qui résonna dans le conteneur comme un coup de feu.
Il se releva, colla son oreille à la paroi. Rien. Que le clapotis de l'eau contre les quais, le grincement lointain d'une grue.
Il poussa la porte.
Il s'attendait à un garde. Il ne trouva que le quai vide, lavé par la lune, et une silhouette qui courait vers les terre-pleins. Le comptable, qui s'éloignait déjà. Étienne aurait pu crier, le suivre, mais quoi faire ? Les mains nues contre un tueur ? Non.
Il avait besoin de preuves. Il avait besoin de témoins. Il avait besoin d'un miracle.
Le miracle arriva sous la forme d'un cri humain, suraigu, qui déchira la nuit du côté des entrepôts B.
Étienne se glissa entre deux conteneurs, longea la file de camions endormis. Des voix montaient. Des projecteurs s'étaient allumés. Un groupe d'hommes se pressait devant une porte ouverte, des dockers encore en salopette, un contremaître qui criait dans un talkie-walkie. À leurs pieds, allongé sur le ciment, un corps. Étienne reconnut la veste avant même de voir le visage. Le tweed anglais, les chaussures cirées. Vidal.
Un docker se pencha, recula en vomissant. Le visage n'était plus un visage. Le comptable avait fait son travail, et la marque était nette : une balle dans la nuque, exécution professionnelle. Mais ce n'était pas l'horreur qui fit reculer les hommes. C'était la main du mort, crispée sur un bout de papier arraché, encore lisible sous la lumière crue.
Étienne s'approcha d'un pas. Les dockers ne le virent pas. Le papier portait une ligne d'écriture, une seule, à l'encre bleue :
> *« J'ai trouvé le mole. Il est dans la douane. L— »*
Lenoir.
La lettre s'interrompait là. Vidal avait eu le temps de l'écrire, pas de la signer. Mais la lettre suffisait. Tout suffisait, dans un port où les hommes mouraient pour moins que ça.
Le contremaître parlait déjà à la police. Quelqu'un tira un rideau de toile sur le corps. Étienne recula dans l'ombre, le cœur cognant. La nouvelle allait se répandre comme une traînée de poudre. Vidal était un inspecteur, un homme de Paoli, mais il était aussi un homme mort, et dans le Marseille de 1962, les hommes morts officiels attiraient les regards officiels.
Il lui fallait arriver avant que Lenoir ne lave le terrain.
Le quai 4 était désert à cette heure. Étienne marcha vite, longer les hangars, s'arrêta derrière un empilement de caisses de vin. L'aube pointait à peine, striant l'eau de rose et de gris.
Lenoir arriva seul, comme promis.
Il descendit d'une Traction noire, remonta son col, scruta le quai. Il ne cherchait pas le comptable. Il cherchait Étienne. Et quand il le vit sortir de l'ombre, il ne parut ni surpris ni inquiet.
— Morel. Vous êtes en retard.
— Vidal est mort.
Lenoir ne cilla pas.
— Je sais.
— Vous saviez avant que je vous le dise.
— Tout le port le saura dans une heure. Les mouettes le racontent déjà.
Étienne s'avança de deux pas, les mains vides mais les épaules basses, prêt à bondir.
— Il a laissé une lettre. Il y écrit qu'il a trouvé le mole. Il écrit « L ». Il écrit « douane ».
Lenoir eut un sourire las.
— Et vous en concluez que je suis le mole. C'est touchant de simplicité.
— Je conclus que vous êtes le seul homme de la douane qui savait où j'étais ce soir. La seule personne à qui j'ai dit que je partais pour l'Italie. Et le comptable est arrivé avant vous.
— Le comptable est un homme occupé. Marseille regorge de ses rendez-vous.
— Il a tué Vidal. Vous êtes le seul à qui sa mort profitait.
Lenoir sortit une cigarette, l'alluma sans se presser, et souffla la fumée vers le ciel.
— Écoutez-moi, Morel. Vous êtes un petit employé avec un gros complexe. Vous croyez que vous voyez des filets dans un tissu que tout le monde voit uni. Vidal était un flic qui travaillait pour Paoli. Il est mort parce qu'il est devenu inutile, ou dangereux, ou les deux. Pas parce qu'il a « trouvé » quelque chose. Cette lettre ? Fabriquée. Posée. Vous êtes assez intelligent pour le savoir.
— Et vous assez intelligent pour la faire poser.
Lenoir jeta sa cigarette, l'écrasa du talon.
— J'ai des hommes qui arrivent. Des vrais, avec des vrais flingues. Vous avez deux options. Vous montez dans la voiture et nous réglons cela devant le prochain qui a le pouvoir de vous pardonner. Ou vous restez planté là à jouer au justicier et je vous fais porter le même costume que Vidal.
Étienne n'avait pas de flingue.
Il n'avait rien, que la cassette qui tournait dans sa poche et l'ombre de Claire qui dormait encore dans une chambre d'hôtel, à trois kilomètres de là. Il aurait pu reculer. Il aurait pu négocier. Mais il venait de voir le visage de Vidal, et il savait, au fond de ses os, que Lenoir n'était pas le mole. Lenoir était trop sûr de lui. Trop performant. Le vrai mole se tenait plus haut, quelqu'un qui avait appris la mort de Delmas avant même que la voiture ne soit retrouvée.
Il fit un pas de plus.
— Vous avez raison.
Lenoir haussa un sourcil.
— Pardon ?
— Vous avez raison, répéta Étienne. Je suis un petit employé. Mais je suis le petit employé qui a passé huit ans à compter chaque caisse qui entre dans ce port. Je connais les erreurs de calcul de vos supérieurs mieux que votre femme ne connaît vos nuits. Je sais où l'argent disparaît. Je sais qui signe les formulaires et qui ne lit jamais ce qu'il signe.
— Et alors ?
— Alors, si vous n'êtes pas le mole, quelqu'un d'autre vous utilise. Quelqu'un qui savait que vous seriez ici ce soir. Quelqu'un qui a envoyé le comptable avant vous. Vous avez rendez-vous avec une balle, Lenoir, et vous marchez droit vers elle.
Lenoir se figea. Un éclair de doute traversa son regard, vite masqué, mais Étienne le vit.
— Vous bluffez.
— Je n'ai plus rien à perdre.
Et il se jeta en avant.
Lenoir dégaina, mais Étienne était trop proche, trop rapide. Il frappa le poignet, la main, le pistolet tomba, glissa sur le ciment. Lenoir jura, se débattit, et les deux hommes roulèrent au sol, au bord du quai, au bord de l'eau noire.
Étienne l'attrapa par le col, le plaqua contre le pavage, le genou sur la poitrine.
— Où est le comptable ? Crachez-moi le nom de votre donneur d'ordres, et je vous laisse partir.
Lenoir cracha du sang, rictus.
— Vous êtes un mort qui ne le sait pas encore.
Derrière eux, sur la route des terre-pleins, deux phares s'allumèrent, puis une troisième voiture. Des portières claquèrent.
Étienne n'avait qu'un homme à terre et les mains nues. Et, dans sa poche, une cassette qui enregistrait tout ce qu'il n'était pas parvenu à faire avouer.
Mais Lenoir le regardait, et Lenoir avait peur.
C'était déjà ça.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.