Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 34: The Climax at the Quay
L’aube ne s’était pas encore levée, mais le ciel au-dessus du Vieux-Port saignait déjà d’une teinte grise et laiteuse. Étienne sentait le béton froid du quai sous ses genoux, le poids de la fatigue dans chaque muscle, et l’absence du FN 1910 dans sa main comme une amputation.
Lenoir était à terre, le souffle court, les yeux écarquillés entre la rage et la peur. Le pistolet de Lenoir—un vieux Ruby .32—gisait à deux mètres, luisant sous la lampe du quai.
« Parle, » dit Étienne, la voix rauque. Il sortit le magnétophone de sa poche, le posa entre eux sur le ciment. La petite bobine tournait déjà, captant le souffle du vent, le clapotis de l’eau contre les pilotis.
« Parle de quoi ? » cracha Lenoir. « Tu délires, Morel. Tu as tué Vidal, tu as—»
« Vidal avait écrit ton nom. “L—” et “douane”. Il t’avait identifié avant de mourir. Et le comptable, tu l’as envoyé pour me finir. Mais il est arrivé trop tôt, n’est-ce pas ? Il a trouvé Vidal d’abord. »
Lenoir ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Ses yeux glissèrent vers quelque chose derrière Étienne.
« Ne bouge pas, » dit Étienne, mais il savait déjà. Il avait entendu les moteurs couper, les portières claquer. Il se retourna lentement, les mains en l’air, tandis que Lenoir roulait sur le côté et attrapait le Ruby.
Deux silhouettes émergèrent de la pénombre, encadrées par les phares encore allumés de deux Citroën noires. Moreau, le costume impeccable malgré l’heure, un sourire mince comme une cicatrice. À côté de lui, Paoli—massif, les mains dans les poches, la mâchoire serrée.
« Étienne Morel, » dit Moreau, comme s’il goûtait un vin rare. « Le fantôme du bureau des douanes. On m’a dit que vous étiez déjà parti pour l’Italie. »
« J’ai changé d’avis. »
« Je vois. » Moreau s’approcha, ses chaussures frappant le béton d’un rythme régulier. Derrière lui, Paoli dégaina un pistolet automatique. Lenoir se releva, le Ruby tremblant dans sa main.
« Le comptable a merdé, » dit Paoli, sa voix grave comme un roulement de tonnerre. « Il vous a laissé une chance. On ne fait pas de seconde chance, Morel. »
« Vous n’avez pas besoin de me tuer, » dit Étienne, forçant le calme dans sa voix. « J’ai des lettres. Des preuves. Elles sont en sécurité. Si je meurs, elles partent au journal—»
« Le journaliste est mort, » coupa Moreau. « Personne d’autre n’écoutera un fonctionnaire véreux. »
Étienne sourit. C’était fragile, ce sourire, mais il le tenait.
« Vous croyez que j’ai parlé à Delmas ? Non. J’ai parlé à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’est pas encore mort. »
Un silence. Moreau échangea un regard avec Paoli. Lenoir, lui, fixait le magnétophone par terre—cette petite machine qui tournait encore, qui enregistrait chaque mot.
« Lenoir, » dit Moreau, sans quitter Étienne des yeux. « Finissez-en. »
Et tout se déroula en l’espace d’un battement de cœur.
Lenoir leva le Ruby. Mais il ne visa pas Étienne. Il visa Moreau.
Le coup partit. Moreau hurla, s’effondrant, la main plaquée sur son épaule. Le temps d’un éclair, Étienne vit la surprise dans les yeux de Paoli—puis le gros homme réagit, son automatique s’élevant.
« Traître ! » rugit Paoli.
Lenoir tira encore, mais trop tard. Deux balles le frappèrent en plein torse. Il recula, les yeux écarquillés, et tomba à la renverse dans l’eau noire, le Ruby glissant sur le ciment.
Paoli pivota vers Étienne, son arme toujours fumante.
« Toi, » dit-il. « Tu sais trop de choses. »
Étienne n’avait pas d’autre choix. Il plongea vers le Ruby humide de Lenoir, ses doigts glissant sur la carcasse métallique. Un coup partit—le sien ou celui de Paoli, il ne savait plus. La balle ricocha dans un bruit sec contre un pylône.
Il roula sur lui-même, ramassa le Ruby, tira sans viser.
Paoli grimaça. La balle l’avait atteint à la cuisse. Il tituba, l’automatique s’abaissant, mais ne tomba pas.
« Petite merde, » grogna-t-il, levant l’arme à nouveau.
Étienne tira encore une fois. Et encore.
La deuxième balle traversa la gorge de Paoli. La troisième, son front.
Le corps massif s’effondra en avant, dans un bruit mat qui parut ébranler le quai entier.
Silence. Seul le gémissement de Moreau, à terre, tenant son épaule en sang.
Étienne se releva lentement, le Ruby toujours pointé. Il traversa la zone de tir, ramassa le magnétophone—toujours en marche, la bobine tournant inlassablement—puis s’approcha de Moreau.
« Vous êtes blessé, » dit-il, la voix vide.
Moreau le regarda, les yeux brillants de haine et de peur.
« Vous ne sortirez pas de Marseille, Morel. Vous ne—»
« J’ai votre voix. J’ai votre complice mort. J’ai les lettres de Delmas. » Il sortit l’enveloppe brûlée de cendres et les lettres cachetées de sa poche. « Et j’ai la vérité. Ça suffit. »
Il laissa tomber le Ruby à côté du corps de Paoli. Il n’en avait plus besoin.
« Vous saignez, » dit-il à Moreau. « Un médecin viendra peut-être. Ou peut-être pas. »
Il tourna les talons et marcha vers le bout du quai, le magnétophone serré contre sa poitrine, les lettres dans sa poche, les cendres de son passé dans son autre main. Derrière lui, Moreau gémissait. Devant lui, le port somnolait encore, indifférent.
Le jour commençait à poindre sur Marseille, et le sang séchait déjà sur ses mains, sur ses vêtements, sur la vérité qu’il portait désormais seul.
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